Mascaro, Alain « Je suis la sterne et le renard » (2025) 317 pages
Auteur : français, Né à Clermont-Ferrand , le 23.04.1964
Ancien professeur de lettres, il a tout plaqué pour voyager avec sa compagne.
Il a obtenu le prix Pégase de la nouvelle 1990 et 1992 et le prix Club Internet Publibook pour « La Sourate de la Répudiation » en 2001.
L’auteur a reçu pour son premier roman « Avant que le monde ne se ferme » le Prix Première Plume et Talents Cultura 2021.
Romans: « Avant que le monde ne se ferme » (2021) – « Je suis la sterne et le renard » (2025) –
Flammarion – 09.04.2025 – 317 pages
Résumé:
« Ma soeur, il est temps d’écouter Aam la brodeuse. Puisse cette histoire dénouer ce qui t’étouffe et t’ouvrir à l’immensité des landes ». Ainsi commence la saga du clan de l’Ormr. Barbra, Aana, Álfheidr et les autres forment une lignée de femmes sans père ni mari. A la fois brodeuses d’histoires, guérisseuses, sages-femmes, chamanes, gardiennes des Hautes Terres et des forêts, elles sont en butte à la violence que les hommes exercent sur elles aussi bien que sur la nature.
Aam raconte leurs destins, qui débutent quand l’esclave Barbra, quelque temps après avoir assisté à la naissance d’un volcan, est accusée d’avoir réveillé l’Ormr, le dragon de feu, et d’attendre son enfant. Mais qui est cette soeur à laquelle Aam adresse son récit depuis le réduit obscur d’une maison de tourbe ? Et ce qu’elle transmet n’est-il pas de tous les temps et de tous les lieux, tant il est vrai que les hommes ont crû et multiplié, asservissant les femmes et la Terre ? Grande saga islandaise traversée par des paysages somptueux et des landes ancestrales, ce roman, tissé de légendes et d’imaginaire, déploie une fable aux résonances contemporaines.
Mon avis: ❤️❤️❤️❤️❤️
Magnifique moment hors du temps et hors du monde… dans les landes de l’Islande …
Enorme coup de coeur pour la première partie qui était lumineuse, un véritable enchantement, petit moment de flottement par la suite. La naissance de jumeaux va correspondre avec une cassure dans l’histoire qui va devenir nettement plus sombre, plus anxiogène et surtout plus compliquée, à tel point que je me suis perdue car il y avait beaucoup de personnages… Puis la dernière partie est à nouveau restreinte en nombre de personnages et toute la magie renait.
Les décors sont magnifiques, l’écriture superbe, poétique, le dépaysement est total… Pour moi qui aime les conteurs /conteuses, le fables, les légendes et la mythologie ce fut un régal. La place des femmes est magnifiée, l’amour de la nature, le contact avec tout ce qui vit, que ce soit dans le monde animal ou végétal, le pouvoir des mots mais aussi celui du silence, la mise en garde sur la destruction de la nature par l’humanité, l’intelligence des animaux, qu’ils soient terrestres ou volants. Un moment idéal pour se ressourcer au contact des arbres, de la terre, des lacs, des sources, de la vie quoi.
J’ai aimé le point d’ancrage de la forge.
Et une description des hommes et de l’humanité à faire frémir par moments.
Les silences, les mensonges, les secrets du passé… tout y est…
Je vous invite à faire la connaissance d’une lignée de femmes : Barbra, Aana, Álfheidr et toutes les autres…ces femmes plus ou moins sorcières et guérisseuses (Ma préférée restant Aana, la diseuse, la brodeuse d’histoire .) et à croiser les elfes, les « Gens », les Tuatha Dé Dannan et le petit peuple des forêts et de la nature, à rencontrer les arbres, les animaux, les plantes, les anciennes divinités, tout ce qui fait la vie…
Extraits: ( comme il est difficile de ne pas recopier tout le livre !!)
Où que nous allions, nous ne serons jamais que des voyageurs immobiles, enracinés sur les territoires de l’enfance.
Tout ce qui vivait était marqué par le changement : les animaux, les plantes et les hommes n’avaient pas toujours été tels qu’ils étaient. La vie, petit à petit, corrigeait ses erreurs, en perpétuelle recherche du juste équilibre.
À quelques mètres du bâtiment qui allait devenir la forge, se tenait un bouleau solitaire, tout tordu à force de faire révérence au vent. Ce fut pour Aana le premier arbre. Quand elle le vit, elle courut à lui comme s’il allait la prendre dans ses bras. Elle le prit dans les siens en tout cas. Elle huma l’odeur de ses feuilles et de son écorce, en apprécia la douceur et les rugosités, recula pour mieux le voir, revint dans son aire, repartit, revint encore.
Un dieu forgeron, qui s’appelait Tóuskott parce qu’il avait une chevelure telle une queue de renard blanc, voulut séparer l’or et l’argent de la gangue noire qui les entourait. Il souffla le feu et la flamme et de la matière en fusion sortit l’or du soleil et l’argent de la lune. Mais de la pâte première il restait tant de cendres que la nuit épaisse étouffait aussi bien le soleil que la lune. La seule chose que l’on apercevait, c’étaient les astres lointains, issus des étincelles qui avaient jailli de la forge de Tóuskott. Alors il prit un peu de l’argent de la lune, un peu du feu de la forge, un peu de cendres noires et créa un oiseau : l’argent pour les plumes, le rouge des braises pour le bec et les pattes, et les cendres pour la tête. Et la sterne fut !
« Les démons chuchotaient en chacun. Qui trop les écoutait finissait par commettre l’irréparable », mais il était incomplet. Aana était persuadée que les hommes avaient le pouvoir de faire taire les démons en eux ; or le conte semblait dire le contraire. Elle le considérait donc comme une mauvaise fable destinée à entretenir la peur et à garder cloîtrées les femmes.
À la fin des longues nuits, au moment où la lumière s’étire lentement comme un chat au sortir du sommeil
Entre elles, il y avait toujours eu comme une étendue de silence qui n’entravait pas l’amour, mais où les gestes avaient remplacé les mots. C’était une lande muette semblable à celles qu’elles avaient parcourues ensemble pour y cueillir des plantes, où chacune restait à distance, parce que pour bien voir, il faut se taire.
Les mots vont comme les larmes, lentement d’abord, puis ils tombent. Et ce qu’ils disent, ce sont les blancs et les silences de la légende, ces trous qui sont les abîmes où la vérité se terre.
Elle ne s’intéressait guère au Dieu chrétien, d’abord parce qu’il était unique et que cela ne correspondait pas à l’expérience du multiple qu’elle faisait chaque jour au contact du monde ; ensuite parce que cette religion instaurait une hiérarchie discutable en plaçant l’homme au centre des préoccupations de Dieu, comme s’il constituait le sommet de la création, alors que pour elle il n’était qu’une voie parmi d’autres choisie par la vie, et qu’il ne valait donc ni plus ni moins qu’un arbre, un phoque ou un renard.
Tu sais combien l’Islande est féconde en légendes ! Chaque ferme a son fonds d’anecdotes et de contes. Il suffit que passe un voyageur pour que ces légendes se mettent à vagabonder avec lui. Aana avait bonne mémoire et assez de talent pour embellir les récits qu’on lui confiait au fil de la route. Elle donnait vie aux pêches miraculeuses, aux pluies d’étoiles, aux histoires de malédictions, aux spectres qui s’en revenaient chatouiller les pieds des vivants et aux vivants qui parfois parlaient au nom des morts.
Sache simplement que les contes s’entrelacent et tissent entre eux de longs dits, des sagas qui s’écoulent en ruisseaux et rivières et dessinent comme des arbres sur le sable, comme des forêts dans les mémoires où les branches bruissent et se parlent. Il faut tendre l’oreille si tu veux les entendre et comprendre que la vérité est toujours en deçà des légendes, car les légendes ne disent jamais vraiment ni la souffrance ni la mort.
S’émerveiller, n’était-ce pas cela la vraie vie ?
Parfois aussi, les hasards du chemin inspiraient une fable ou une histoire à la jeune femme, mais cela venait toujours en second lieu : il y avait d’abord le monde, et ensuite les mots ; alors que pour l’évêque, c’était souvent l’inverse.
À la longue, nous avions fini par atteindre un état de pleine conscience du monde qui nous entourait, au point de nous y sentir à notre place, au même titre que le rocher, la rivière, l’oiseau, le poisson, tout ce qui était là, en fait.
La lente respiration du soufflet et la palpitation des braises étaient un charme puissant. Elles endormaient le chagrin et la colère, ou du moins les muaient en autre chose, tout comme elles transmutaient le minerai noir et solide en un liquide éphémère, qui à son tour donnait renaissance à la matière, sous une forme plus pure et plus brillante. À la forge, les sons, les odeurs, le silence et la lumière avaient une texture et une tessiture particulières, ils étaient à la fois un baume et une incantation.
Écoute, toi qui n’as jamais quitté l’Islande, ni même l’enclos étroit de ta ferme : la magie des voyages, vois-tu, commence sur le rouleau déplié des parchemins, sur le tapis de peau usé par les mains et les regards, où quelque aventurier a dessiné un jour les contours vagues de contrées lointaines et incertaines, dont les seuls noms sont envoûtants. Ce qu’il y a de plus fascinant, sur une carte, c’est ce qu’elle ne dit pas, ce qu’elle ne montre pas, mais qu’elle laisse imaginer, les cités, les montagnes, les fleuves, les forêts, les richesses et les peuples. Il y a surtout ces marges vides, terres et mers inconnues ou à peine effleurées, où une main tremblante a dessiné des monstres, chimères, sirènes, serpents géants, poissons à cornes et dragons volants : ils disent l’effroi du voyageur qui soudain s’est arrêté, comme s’il était arrivé à un bord extrême du monde, bloqué dans son élan par une chaîne de montagnes immenses, une forêt impénétrable, un océan sans fin où pourtant il doit bien y avoir des îles. Il a sans doute eu peur, ce voyageur, alors que pour arriver là, il avait déjà affronté mille périls ; c’en était trop, tout homme a ses limites, lui avait atteint les siennes. Quelqu’un d’autre prendra la suite et commencera le voyage là où lui l’a arrêté. Il restera toujours un « là-bas », un ailleurs inexploré, une mer à traverser, un land à parcourir. En vérité, le monde est sans fin !
« Bienheureux les hommes qui pleurent, car leur douleur est bue par la terre, et le sel de leurs larmes rejoint celui des mers », dit un vieil adage du pays de Vatn.
Elle aimait caresser les feuilles encore vierges, puis y poser des mots choisis, pesés comme on pèserait des âmes. L’espace écru des pages était un havre où tout pouvait s’inscrire, une sorte de bois flotté auquel elle donnait forme avec son encre, ses plumes et ses calames.
Si les sternes ne sont pas revenues, c’est à cause des hommes : non seulement ils ont ramassé trop d’œufs, mais ils ont aussi défriché la lande où les sternes venaient nicher, si bien qu’elles se sont installées ailleurs.
— Ah ! Puisque c’est ainsi, s’exclama le renard, je m’en vais informer les hommes de leur erreur
— Peine perdue, l’avertit Tóuskott, ils ne comprendront rien de ce que tu pourras leur dire, et tu risques de finir dépecé !
« Un jour, prédisait Aana avec tristesse, il faudra imaginer les forêts à partir de quelques arbres épars, il n’en restera plus que dans les contes et les histoires. Des enfants naîtront qui jamais ne verront le moindre arbre. On finira même par mettre en doute leur existence comme on le fait déjà des Elfes et des Trolls. Puis ce sera au tour des renards, des oiseaux, des morses, des baleines, des phoques et de tout ce qui vit… À la fin, il ne restera plus que les hommes et leurs appétits féroces, et plus rien pour les satisfaire… »
Mais peut-on vraiment retrouver les chemins de l’enfance, ma sœur ? Celles que nous sommes devenues toi et moi portent-elles encore en elles les enfants qu’elles étaient ? L’enfance n’est-elle pas justement une forêt sans nom, inscrite sur nulle carte ? Comment donc pourrait-on la retrouver ?
la vie avait repris son cours, car que peut-elle bien faire d’autre, la vie, que de continuer bon an mal an malgré les heurts et les cahots ?
M’est avis que tu fréquentes l’homme de trop près : c’est un drôle d’animal qui vit dans l’avenir tout autant que dans le passé, mais qui jamais ne goûte le présent. Voilà pourquoi il est si misérable !
Elle hurla parce que les blessures faites par certains hommes sont des plaies qui jamais ne guérissent. Elle hurla de voir les ravages que pouvaient faire les mensonges, le silence et les secrets.