Trapenard, Augustin « Nos années Boomerang » (2025) 526 pages
Auteur: Augustin Trapenard est un journaliste culturel et critique littéraire français, né le 3 avril 1979 dans le 15e arrondissement de Paris.
Ancien élève du lycée Lakanal de Sceaux[, puis de l’École normale supérieure de Lyon (2000), agrégé d’anglais, Augustin Trapenard enseigne la littérature anglaise et américaine à l’ENS Lyon de 2006 à 2009. Il commence une thèse sur l’œuvre d’Emily Brontë et la notion d’auteur à l’époque victorienne et dans ce cadre, effectue une année d’échange en tant que doctorant à l’université de Californie à Berkeley aux États-Unis.
En 2008, il rédige la postface de la première édition française des Devoirs de Bruxelles d’Emily Brontë (éditions Mille et Une Nuits) ; en 2009, il publie une série d’entretiens avec l’auteur américain Edmund White, initialement diffusés sur France Culture en juin 2004, Corps à corps (éditions de l’Aube – France Culture)
Le 5 juillet 2022, il est annoncé qu’Augustin Trapenard remplacera François Busnel à la présentation de l’émission La Grande Librairie sur France 5 à partir de la rentrée suivante. François Busnel présente son successeur aux spectateurs au cours de la 500e émission.
Coédition Flammarion/France Inter – 05.11.2025 – 526 pages
Résumé
« J’ai dit 1 656 fois bonjour. A 9 heures et des poussières. Presque tous les matins, pendant huit ans, du 25 août 2014 au 1er juillet 2022. Des années plus tard, je me rends compte que je me souviens de chacun d’entre eux. Les bonjours heureux, émus, fatigués par des nuits écourtées. Les bonjours pleins d’espoirs et ceux qu’on aurait voulu éviter. Je me souviens de tout, peut-être parce qu’il n’est pas un jour sans que l’on me rappelle un de ces entretiens du matin.
Peut-être aussi parce qu’ils ont accompagné des moments intimes et collectifs à jamais gravés dans mon esprit. Peut-être, tout simplement, parce que cette émission de radio, Boomerang, c’était toute ma vie ». Augustin Trapenard
Ce volume rassemble une sélection personnelle d’une trentaine d’entretiens parmi les plus marquants diffusés sur France Inter. On y retrouve l’éclectisme d’une programmation à la croisée des genres et des générations, soucieuse de s’adresser à chacun, offrant une pluralité de points de vue sur les cultures contemporaines – plus vivantes que jamais.
Les droits d’auteur de cet ouvrage sont reversés à l’association Bibliothèques sans frontières dont Augustin Trapenard est le parrain.
Mon avis:
J’ai beaucoup aimé. Il faut dire que j’aimais beaucoup cette émission animée par Augustin Trapenard et j’ai trouvé sympa cette sélection qui mêle auteurs, traductrice, cinéastes, acteurs, chanteurs, compositeurs, photographes, historiens, chefs étoilés, danseuse étoile …
« Avec des cartes blanches, à la fin de chaque émission, qui demanderaient aux artistes non pas de commenter leur travail mais de nous le montrer – de faire ce qu’ils font le mieux, c’est-à-dire de créer. » « Des boom et des bang dans tous les sens. »
Je ne vais pas faire une chronique standard mais reprendre la liste des invités et mettre quelques citations par intervenant.
Et mon top est : Jordi Savall, Juliette Gréco, Patti Smith, Patrick Modiano, Wajdi Mouawad (découverte!), Kamel Daoud.
Les invités ( et citations)
PATRICK MODIANO « la mémoire et l’oubli »
– « Vous savez, Augustin, je parle un peu comme j’écris, avec des ratures. »
– « l’absence rend encore le personnage plus présent parce qu’il plane dans l’air, il devient une sorte de rêve. »
– « la mémoire, c’est une quête obsessionnelle dans votre travail »
– « Chaque endroit fait resurgir des souvenirs ou même des endroits qui ont été détruits. On voit tous ces souvenirs d’une manière spectrale, comme ça. »
– « Finalement, les souvenirs, ce sont des morceaux épars, comme ça, qui sont noyés dans une sorte de nappe d’oubli. C’est surtout l’oubli qui me hante, plutôt que les souvenirs ou la mémoire, parce qu’au fond, l’oubli est beaucoup plus… c’est comme une masse sombre, comme ça, c’est beaucoup plus… C’est beaucoup plus étendu. La mémoire, c’est quelques bribes qui vous restent, mais c’est noyé dans une espèce de nappe d’oubli. »
– « Les objets, évidemment, ont une très grande importance chez vous parce que ce sont des indices… »
– « les temps se recouvrent les uns les autres comme une sorte de millefeuille. »
AGNÈS VARDA « je suis devenue valorisée »
– « C’est-à-dire qu’une photographie, quand on la fait, on ne se rend pas compte à quel point on raconte le moment. »
SUSIE MORGENSTERN « a dit »
A.T: Je me souviens qu’elle était précisément drôle à en pleurer, parce qu’il y avait derrière chacune de ses anecdotes de quoi s’esclaffer et de quoi s’effondrer.
– « S.M. : Oui, j’aime croire. J’espère, j’aime espérer. En anglais on dit : « Hope is a dope.
A.T. : C’est votre drogue ?
S.M. : « Hope is a dope », un imbécile. L’espoir est un imbécile. »
– « Ça, c’est extraordinaire, quand t’as vraiment une question qui t’interpelle et qui te bouleverse. »
– « mon rôle c’est de faire aimer lire, parce que je crois à la lecture comme la plus grande vitamine qui puisse être, vitamine pour cette activité humaine qui est la parole, la langue. Donc, il faut lire, et mon rôle, c’est de faire aimer lire. Donc, entertain, divertir. »
JULIETTE GRÉCO « la grâce de Greco »
A.T. : elle incarne bien plus que la mémoire d’un Saint-Germain-des-Prés disparu, puisqu’elle n’a jamais vécu qu’au présent et demeure plus que jamais une spectatrice avisée du monde contemporain.
– « Michel Piccoli. Il avait une formule que j’adorais, il disait : « Ah oui, encore un intellichiant. »
– « À part l’amour, qu’est-ce qu’il reste ?
J.G. : L’amour.
A.T. : Que l’amour ?
J.G. : Que l’amour, que la passion, que le formidable miroir qu’est le regard des autres. Il y a que là qu’on est beau. »
– « moi mon public je l’honore en m’effaçant. Je n’ai pas envie qu’il me regarde avec des yeux de pitié. Je préférerais laisser une image à peu près correcte. Je préfère partir debout qu’assise. »
– « Il y a un commencement et il y a une fin. Ça, c’est une belle chanson. C’est aussi un cri d’alarme, c’est aussi un cri de l’amour. C’est beaucoup de choses, une bonne chanson. C’est tout, sauf « la la la ». »
– « Alors j’ai appris au Japon un truc qui est que le noir est la couleur de la protection, ce que je ne savais pas. C’est une couleur qui protège. »
– « Je me suis sentie heurtée par ce scandale-là en Amérique. En France, ils étaient plus sournois. Ça ne faisait pas chic d’être un raciste à cette époque-là. En Amérique, ça faisait partie de la vie, de l’éducation. » (au sujet de son couple avec Miles Davis)
RAYMOND DEPARDON « dans le viseur de »
– « Il faut regarder, il faut porter un regard peut-être un petit peu humain sur les gens. »
– « Mais un bon photographe, parce qu’un bon photographe, c’est celui qui est capable de faire une photo dans des temps morts, justement, et qui arrive à trouver une image. »
– A.T. : Alors si la grande photo, Raymond Depardon, ça n’est plus forcément une photo en noir et blanc, c’est quoi la grande photo aujourd’hui pour vous ?
R.D. : C’est une photo qu’on ne se lasse pas de regarder. Qu’on peut regarder d’abord à l’envers, qu’on peut regarder dans un miroir. C’est une photo qui vous accompagne. C’est une photo mentale aussi, qui peut-être vous devance un petit peu, vous empêche de vieillir, qui se transmet et qui vous échappe aussi. Peut-être qu’il y a beaucoup de choses dans la couleur.
– Faut aller vite, sourire et puis, comme disait Cartier-Bresson : « Dégager, dégager vite, pas rester, pas insister. »
PIERRE BERGOUNIOUX « avec mention »
– je pense que le corps enseignant a une responsabilité essentielle. Il est le porteur d’une tradition, allons-y, critique, savante, lettrée. Le meilleur que nous ayons, c’est ça, c’est une poignée de significations autour desquelles se regroupent d’âge en âge les vivants et les morts. Et je pense que le métier d’enseignant est, de tous, celui qui peut contribuer le plus et le mieux à débarrasser les esprits, les ombres, les fumées, les fantômes dont il est encombré pour accéder, je vais citer un mot d’un écrivain allemand qui s’appelait Goethe, à « plus de lumière ».
– A.T. : Vous avez dit ça. Vous l’avez même écrit. Quand vous dites « je suis miraculé », Pierre Bergounioux, je l’ai lu, qu’est-ce que vous voulez dire ? De quel miracle êtes-vous le produit ?
P.B. : Eh bien, de la possibilité tardive d’accéder à cette version élaborée, approchée, précise de notre expérience qui était restée jusqu’alors sans légende. Maintenant, une pédanterie de prof. Légende, ça vient du latin, c’est legenda, ce qui doit être lu. Et nous ne disposions pas du texte assorti à l’existence que nous menions dans les bois ombreux et les vallons fangeux. Donc je me suis dit : « Ça suffit, je ressens désormais ce besoin. »
– C’est le prof de collège qui parle, le présent est le seul temps réel. Mais par l’effet de la très singulière nature des hommes que nous sommes, des bipèdes pensifs que nous sommes, nous pouvons en pensée revenir dans le passé ou nous transporter dans l’avenir.
FANNY ARDANT « passion Fanny »
– Dès qu’on arrive dans la vie, on a tous le choix de dire oui à tout, ou de dire non.
– Moi j’aime beaucoup la course à l’abîme. Donc j’aime l’idée de déplaire, j’aime l’idée de l’échec, j’aime l’idée de la décomposition.
-A.T. : C’est ça la liberté pour vous ?
F.A. : Forcément, l’idée surtout de ne pas plaire, de ne pas faire l’unanimité, c’est terrible sinon. J’aime pas les prix, j’aime pas les décorations, j’aime pas les cartes du parti, quel qu’il soit.
Moi je ne cherche jamais à savoir pourquoi, je me demande toujours comment. Et puis souvent je me dis que je réfléchirai plus tard.
– Vous savez, je crois que tout grand enseignement n’est pas concret, c’est comme la pluie. Un enseignement, c’est comme la pluie, ça fait pousser des choses, mais on ne sait pas quoi. On le sait que beaucoup, beaucoup plus tard peut-être, quand tout est fini.
– Moi, ce qui me sidère, c’est la vitesse à laquelle tout le monde s’adapte. Et c’est très dangereux pour moi, quand vous disiez, il faut mettre du temps à s’adapter parce qu’il faut résister. Parce que dès qu’un truc sort et dès que vous rentrez dans la chose qu’il faut faire… Mais les vieux livres, ils vont toujours rester.
ANNIE ERNAUX « au singulier »
– il faut toujours se libérer de quelque chose, à des moments ou à un autre… Vous savez, l’écriture, c’est l’endroit où il y a le moins de liberté pour moi, par exemple.
– A.T. : Et quand est-ce qu’on devient soi-même ?
A.E. : Mais non, c’est une bêtise ça. On est très différent tout le temps, enfin je veux dire, on passe d’une identité à une autre et on compose aussi avec son entourage, avec les gens qu’on fréquente, avec ce qu’on entend, on est dans le monde. […]
– Le souvenir, il vous arrive comme ça et la mémoire, c’est une recherche. La mémoire, c’est un moyen d’aller plus loin, d’aller toujours plus loin.
– le langage reflète tout à fait la société, ses croyances, son fonctionnement tout simplement. Et c’est déjà une victoire que, par exemple, le mot « mademoiselle » disparaisse. Il va disparaître peu à peu, mais il n’y avait pas d’équivalent masculin.
– le langage reflète tout à fait la société, ses croyances, son fonctionnement tout simplement. Et c’est déjà une victoire que, par exemple, le mot « mademoiselle » disparaisse. Il va disparaître peu à peu, mais il n’y avait pas d’équivalent masculin.
– « Ce qui compte, ce n’est pas ce qui arrive, c’est ce qu’on fait de ce qui arrive. »
PIERRE MICHON « Michon Majuscule »
– Je cherche à retrouver, dans ce que j’écris en prose, cet effet comme langue étrangère que j’éprouvais en écoutant des poèmes ou en les apprenant par cœur, en les disant. D’ailleurs, j’en connais plein et j’y ai fait grand usage à l’intérieur de moi.
– « Je déteste [que Rimbaud] soit de ces poètes qui ont instauré pour nous l’idéologie de la rupture comme injonction tyrannique, nous dépossédant de tout. Mais je vénère cette dépossession, grâce à quoi j’écris. »
P.M. : Oui, c’est vrai qu’il a cassé le mètre, l’alexandrin, il a cassé le vers régulier. Mais avant de casser le vers régulier de façon merveilleuse dans les Illuminations, il a porté à son plus haut degré le vers régulier. C’est-à-dire que tout Hugo est dans « Le Bateau ivre », par exemple, il n’y a pas besoin de prendre tout Hugo, il y a qu’à prendre « Le Bateau ivre ». Il y a toutes les techniques du XIXe siècle portées à leur plus haut degré.
– A.T. : Qu’est-ce qui fait d’un texte une œuvre d’art en fait ? C’est ça la question que je vous pose aussi, Pierre Michon, et je vous pose cette question parce que c’est une question qui hante tout le recueil d’entretiens.
P.M. : Elle ne hanterait pas ce recueil d’entretiens si je pouvais y répondre. Je ne sais pas ce qui fait qu’un livre est une œuvre d’art. Je dirais bien que c’est quelque chose… Une œuvre, une belle œuvre, une œuvre littéraire, est quelque chose à la fois flagrant, massif, indubitable, lisible et totalement énigmatique. De beau et d’énigmatique.
CLAUDE PONTI « Le ponte des livres pour enfants »
– « Comment se fait-il que, les enfants étant si intelligents, la plupart des hommes soient bêtes ? Cela doit tenir à l’éducation. »
– Et quand j’ai fait le premier livre pour enfants pour la naissance de ma fille, c’est un livre sans texte. Puisque je pensais que les bébés n’avaient pas besoin de texte, ce qui est une erreur, parce qu’un livre pour enfants… Pour un enfant qui ne sait pas lire, il est lu par un adulte ou par un plus grand. Donc très tôt, l’enfant qui ne sait pas lire comprend que dans les petites pattes de mouche noire qu’il y a dans un coin ou sous l’image, il y a quelque chose de tellement important, de tellement profond que ça fait que c’est toujours la même histoire que raconte l’adulte.
GEOFFROY DE LAGASNERIE « de l’esprit avec »
– Au fond, on voit petit à petit se mettre en place de plus en plus des logiques de fermeture, des logiques de clôture, des États, des nations, des logiques sécuritaires qui sont des logiques de repli contre cette très belle idée quand même qui était l’idée du monde, d’avoir un seul monde. Et donc, je dirais pour moi que ce que le terrorisme produit dans la pensée politique et ce contre quoi il faut lutter, c’est la fin de l’idée de monde et l’idée d’un seul monde.
– je pense qu’on ne peut être intellectuel que si on est de gauche. Je pense que la pensée a un rapport avec la gauche et qu’il n’y a pas d’intellectuel de droite. La gauche et la droite, ça s’oppose du point de vue de la vérité, de la fausseté ; être de gauche, c’est dire la vérité. C’est affronter le monde dans sa violence, c’est affronter le monde dans sa méchanceté, dans sa « mauvaiseté », si on peut dire. Et à partir de ce moment-là, produire des analyses pour qu’on puisse le transformer.
-on se souvient de Duras, on se souvient de Simone de Beauvoir, on se souvient de Sartre, de Foucault, de Bourdieu et donc la droite étant toujours la réaction et les pulsions spontanées par rapport à l’ordre social disparaît avec le temps et est vouée à l’oubli, alors que la gauche c’est l’histoire, c’est l’invention, c’est l’ autonomie et donc il y a d’intellectuels, c’est-à-dire d’invention intellectuelle, que du côté de la gauche.
– Donc écrire, c’est s’engager, écrire c’est être pris dans une activité d’engagement, donc il n’y a pas d’écriture qui puisse revendiquer une forme de désengagement. Et c’est pour ça que j’essaye toujours dans ce livre d’inverser les valeurs en pensant que l’acte premier de tout acte d’écriture, la décision d’écrire, est une décision d’engagement, une décision d’affronter le monde, de se confronter par rapport au monde, et qu’à partir de ce moment-là, il faut définir l’ensemble des idéologies de la pureté, du formalisme, de l’art pour l’art, comme de l’engagement contre l’engagement, comme du désengagement.
– La mauvaiseté du monde c’est sa réalité, c’est-à-dire qu’il est traversé par des systèmes de pouvoir, des systèmes de domination, des systèmes de violence…
– A.T. : Mais qu’est-ce que ça représenterait un monde bon ?
– G.d.L. : C’est un monde impossible, mais c’est le monde dans lequel les valeurs d’égalité, de liberté, de justice sociale seraient parfaitement respectées.
SEMPÉ « Swinguer avec.. »
– Qu’est-ce qui est plus beau pour vous que la légèreté ?
S. : Bah justement, écoutez, je cherche à ne pas être lourd, et comme vous pouvez vous en apercevoir, j’ai quelques difficultés à ne pas l’être. Qu’est-ce qu’il y a de plus beau que la légèreté ? Mais tout ce qui est beau est léger.
A.T. : Comment ça s’incarne pour vous, la légèreté ? Qu’est-ce que ça veut dire être léger ?
S. : C’est une sorte d’élégance.
A.T. : Notre époque, vous la trouvez légère ?
S. : Oh non, pas du tout. La légèreté a disparu en même temps que la bonhomie.
– Quel est l’instrument que vous préférez dessiner ?
S. : Dessiner ? Je crois que c’est la contrebasse.
A.T. : Ah bon, pourquoi ?
S. : Ce sont de jolies formes, ce sont des jolies arabesques, c’est un très très très bel instrument, contrebasse ou violoncelle bien sûr, et puis j’aime beaucoup dessiner, enfin essayer de dessiner des saxophones dont je fais le bec à l’envers d’ailleurs.
PATTI SMITH « Just » ( beaucoup de Robert Mapplethorpe )
– les chansons avant toute chose sont vivantes au pays des vivants. Sans doute sont-elles un art un peu plus modeste que les livres, sans doute n’appellent-elles pas la gloire et les honneurs, mais elles ont cette beauté-là d’appartenir aux vivants. Autant dire que c’est un pied de nez ultime à la littérature. C’est par ça qu’il termine son discours du Nobel, Bob Dylan, en disant que ses chansons ne sont pas destinées à être lues, mais à être écoutées.
– Je ne suis professionnelle en rien, je n’ai jamais eu de formation musicale. Je suis autodidacte, mais simplement je n’ai pas peur de me tenir debout et de parler ou de chanter devant deux ou deux cent mille personnes. Je crois que c’est dans ma nature, simplement.
– J’aime les gens, même quand j’ai l’air en colère, furax, quand j’engueule quelqu’un ou que je crache sur la scène ou que j’arrache mes cordes de guitare, non, je suis heureuse d’être en train de communiquer avec des gens. Parce que le plus clair de mes activités c’est l’écriture, le dessin, la photo : ce sont des activités très solitaires. C’est sympa ce contact physique avec les gens.
– qu’est-ce que c’est, un artiste ?
P.S. : C’est dur à définir, surtout quand on fait de l’art soi-même. Mais je crois que c’est tout ce pour quoi on a une passion, pas seulement une passion mais une vocation. Et on ne peut pas vivre sans se livrer à sa passion. Moi, je ne peux pas vivre sans écrire tous les jours, sans essayer au mieux d’exprimer l’inexprimable. William S. Burroughs a dit qu’un artiste, c’est celui qui voit ce que les autres ne voient pas, et je crois que ça définit justement le travail de Robert.
– ce n’est peut-être pas le cas pour tout le monde, mais moi je ne peux pas séparer l’art et la vie. Je ne cesse jamais d’être écrivain. Même quand je n’écris pas, mon cerveau, mon esprit est toujours en ébullition. Qu’on soit musicien, écrivain, journaliste… Quelle que soit la vocation qu’on s’est choisie, on ne cesse de transformer ce que l’on voit à l’aune de qui l’on est et ce que l’on fait, de notre travail. Donc vous savez, moi je n’ai pas un costume d’artiste que j’enfile à heure fixe. Non, ça fait partie de mon ADN.
ALAIN CHABAT « Santa Chabat » (Augustin Trapenard : Mon invité d’aujourd’hui écrit-il encore au Père Noël ? )
– j’essaye d’être dans le moment. J’essaye d’être dans le présent, c’est sage. Enfin, j’ai l’impression que c’est un truc de sagesse.
A.T. : Un truc de Confucius même, carrément, c’est la sagesse par excellence.
– Il y a des tas d’endroits où on ne fête pas Noël, ce n’est pas du tout apocalyptique, mais c’est un monde, disons, le symbole du partage.
– Donc oui j’ai envie de partager, mais moi je suis drogué au rire… Une salle qui rigole d’un coup, ça veut dire : « On est tous d’accord là-dessus, c’est quand même marrant ! »
– Et dans les Disney, moi il y a toujours un moment où j’ai peur, il y a toujours un moment où je pleure, il y a toujours un moment où je ris, il y a toujours un temps où mon cœur bat hyper fort parce qu’il faut absolument que les héros s’en sortent.
JORDI SAVALL « Ça peut pas faire de mal »
– je pense qu’on est dans un monde dans lequel l’être humain n’est plus au centre. On a perdu ce centre, ce que, à la Renaissance, on appelait l’humanisme, est perdu aujourd’hui.
– Mais il ne faut jamais oublier que tout cela, sans le contact humain, sans l’expression de l’humanité que chaque musique et chacun de nous peut porter, n’a pas de sens.
– L’être humain est composé de 99 % de mémoire. Si on enlève la mémoire à l’être humain, il n’est plus être humain.
A.T. : Un peuple sans sa musique, ça ressemblerait à quoi ?
J.S. : Un peuple sans âme. La musique est l’âme d’un peuple. C’est ce qui exprime de la manière la plus profonde, la plus simple, l’essence d’un peuple. La musique est toujours un langage d’amour qui nous rapproche de l’autre.
– la première chose qu’il faut faire pour faire de la musique ensemble, c’est avoir une certaine sympathie. Deuxième chose : se respecter, s’écouter, se mettre d’accord, réagir, dialoguer. Faire de la musique, c’est une école de civilisation. Je disais toujours en blaguant qu’il faudrait que nos politiques – les gens qui décident des choses – soient capables de faire la musique ensemble.
– La force de la musique, c’est sa capacité de nous apporter du bonheur, de l’amour, du plaisir, de la joie.
– La musique catalane, c’est comme les musiques arméniennes, c’est comme la musique celtique, c’est comme la musique de tous les peuples, ce sont des musiques qui nous racontent notre histoire. Ce sont souvent des chants tristes.
– Le violoncelle, à part la viole de gambe, c’est le plus proche de la voix elle-même. Mais la viole de gambe, c’est encore plus proche parce que la viole de gambe a moins de tension et peut aussi susurrer, dire les choses avec un niveau de tendresse que le violoncelle, à cause de sa corde beaucoup plus tendue, a beaucoup plus de difficulté à faire.
DANIEL DAY-LEWIS « sur mesure »
– En quoi est-ce que le métier d’acteur, c’est aussi un métier qui s’apprend par les mains, Daniel Day-Lewis ?
D.D.-L. : Eh bien, en même temps, les gens parlent d’artisanat. Oui, c’est un artisanat. Moi, ça me semble un peu suspect parce que je crois qu’il faut être humble.
– Dans les arts créatifs, je pense que même si vous célébrez la beauté, ce qui en soi est une célébration de la vie, très souvent vous vous retirez. Vous vous interdisez des liens avec les gens autour de vous.
– En tant que peintre, ébéniste, tout ce que j’ai fait dans ma vie, ou joué dans ma vie… Le bonheur, c’est la perte de soi. Non pas que l’on fuie soi-même – on se fuie avec horreur –, ce n’est pas un acte de mépris de soi, mais la pure joie de vivre dans un temps suspendu.
TOMI UNGERER « les tentations de »
– Quand les nazis sont arrivés, on avait des wagonnets, il fallait aller de maison en maison pour ramasser des livres français ou des revues françaises. Mais là où on a vraiment brûlé les livres, c’est quand les Français sont revenus. Ils ont brûlé toute la bibliothèque allemande qui datait encore de l’époque du Kaiser. J’ai vu Schiller et Goethe brûlés en effigie et je dois dire que ça sentait plus le cuir que le papier parce que les volumes étaient reliés. (Cela se passait en Alsace)
A.T. : Qu’est-ce qui se passe quand on empêche un enfant de parler sa langue ?
T.U. : On lui enlève son identité, mon Dieu ! On lui enlève son identité. Et moi ma langue, vous savez que je suis parfaitement trilingue, j’écris mes livres en français, en allemand et en anglais.
A.T. : Alors dans quelle langue est-ce que vous vous sentez chez vous ?
T.U. : Ça dépend du pays dans lequel je suis, mais ma vraie langue, c’est en fin de compte l’alsacien, qui est une langue juteuse, je dirais presque rabelaisienne, n’est-ce pas ?
– je pense qu’il est essentiel de pousser les enfants à poser des questions. Parce que tout ce qu’ils font, je pense que la base même de toute éducation, c’est d’éveiller la curiosité. Et à ce moment-là, on se met à nourrir l’imagination.
ÉDOUARD LOUIS « accuse »
– Plus vous êtes dominé socialement, plus vous êtes exposé à la politique, et plus la politique peut vous tuer,
– On voit très bien que la question de la masculinité, de la domination masculine et de l’homophobie – puisque être un vrai garçon ça veut dire ne pas être un pédé –, ça peut produire de la pauvreté économique. J’écris dans le livre : homophobie et domination masculine égalent pauvreté.
– Vous savez, quand on parle des classes populaires, on parle beaucoup en termes d’exclusion – l’exclusion sociale… Ce que je pense, c’est que la politique fonctionne en fait beaucoup plus en termes de persécution. Les classes populaires, ce sont des classes persécutées par la politique (…)
ARMISTEAD MAUPIN «en famille avec »
– Pour l’instant, l’Amérique est un endroit terriblement triste pour les gens intelligents. Je connais des personnes qui pleurent tous les jours au sujet de Trump et de ce que ça signifie pour l’état de notre pays et pour l’état du monde. Cela confirme nos craintes les plus profondes.
– Mon père était un raciste fier de lui. Notre famille commémore toujours la guerre civile. Ils étaient fiers d’un grand-père qui s’est battu pour préserver l’institution de l’esclavage. Moi, je suis rempli de honte en tant qu’adulte depuis de très nombreuses années.
– Je suis parti, je me suis échappé. Je suis monté dans ma voiture et j’ai traversé le pays. Mais je ne l’aurais peut-être pas fait si je n’avais pas été homosexuel, gay ! Une fois que je suis arrivé à San Francisco, j’ai trouvé un endroit où la population hétérosexuelle était plus à l’aise avec ma propre sexualité que je ne l’étais moi-même.
– Chroniques de San Francisco, l’un des porte-paroles de la lutte pour les droits homosexuels
– Moi je contiens des histoires, peu importe ce qui arrive, je peux les trouver n’importe où. Mais c’est difficile pour ces histoires de sortir de la vie réelle aujourd’hui. Maintenant que c’est une ville mono-business, mono-affaires.
A.T – est-ce qu’il y a pour vous des sujets tabous en littérature ?
A.M. : Mais la réponse, c’est non. Je ne peux pas en trouver un seul.
– J’ai toujours considéré l’écriture comme une façon de consoler les autres et de me consoler moi-même.
– Être gay m’a enseigné la tolérance, la compassion et l’humilité. Cela m’a montré les possibilités illimitées de l’existence. Cela m’a fait connaître des gens dont la passion, la gentillesse et la sensibilité ont été pour moi une constante source d’énergie. Cela m’a fait entrer dans la grande famille de l’Humanité
JOSÉE KAMOUN « version » (traductrice)
– Le traducteur n’est pas un créateur. Sans aucun doute c’est un créatif, sans aucun doute, c’est un recréateur, c’est un passeur, c’est tout ce que vous voudrez mais ce n’est pas l’auteur du texte.
– Et alors donc il y a ce tempo qui est extrêmement variable, si vous voulez, qui est flexible. En plus, c’était un pianiste Roth, c’était un musicien. Et donc il avait un sens du rythme qui était chevillé au corps – je dis bien au corps. Ça faisait partie des traces de son corps dans son écriture.
– C’est qu’une fois qu’on aura enclenché le passé simple on va avoir en cascade, à cause de la concordance des temps, des plus-que-parfaits, bien entendu, et last but not least, des imparfaits du subjonctif. Autrement dit, vous avez une langue très naturelle en anglais, dans 1984 – je ne dirais pas oralisée –, mais parfaitement spontanée et naturelle. C’est la conscience du personnage, on est dans la troisième personne, le récit est à la troisième personne, mais nous sommes dans la conscience du personnage.
– Donc il y avait le rapport entre le temps et l’espace que je trouvais magistral. Et il y a aussi le rapport, et ça va avec, entre le son et l’image. C’est-à-dire qu’au fil de ce roman, on a des images fantastiques qui nous parlent tellement, qui sont tellement colorées, qui sont tellement inattendues, parfois. Il ne faut pas oublier que Kerouac, c’est lui qui le disait, moi je ne le sens pas particulièrement dans sa prose, mais il n’est pas anglophone, c’est pas sa langue maternelle.
– La musique de la langue, on ne peut pas la rendre parce que le français, quoi qu’on en ait, ne fera jamais la musique de l’anglais, pour toutes sortes de raisons, notamment les accents toniques et l’accentuation aussi, l’intonation de la phrase. Néanmoins, je pouvais essayer de recréer des changements de rythme, des brèves et des longues.
WAJDI MOUAWAD « vous regarde »
– Je crois vraiment qu’aujourd’hui dans le temps présent, une des choses qui m’indigne vraiment, c’est la puissance, la brutalité des paroles médiatisées. C’est-à-dire le fait que la moindre parole, parce qu’elle est énoncée dans l’espace public, devient presque une sorte de vérité. Et on voit ce que cela donne sur le rapport à la justice, par exemple, dès lors qu’un individu est soupçonné, ce soupçon devient immédiatement une accusation, et cette accusation devient une destruction d’une vie.
– On ne sait pas ce que ce sentiment d’attente est, on ne sait s’il est réel ou pas, s’il est fondé ou non, on ne sait s’il est fantasmatique ou pas et on ne parvient pas collectivement à voir un sens, une direction, de telle sorte qu’il y a ce sentiment de fragmentation, on a le sentiment d’être un peu tout seul ou en tout cas avec sa petite cellule. Et le danger, c’est ce retour à l’enfermement dans sa propre cellule, à protéger uniquement sa propre cellule, puisque de toutes les façons les voisins, les autres, nous ne semblons pas partager les mêmes valeurs, nous ne semblons pas partager des mêmes idées, nous ne savons pas exactement de quoi nous avons peur les uns et les autres. Et ça, ça crée ce sentiment d’attente entre deux époques.
– les habitants d’Athènes habitaient dans des arrondissements qu’on appelait les dèmes. On ne disait pas arrondissement, on disait dème. Et s’est instituée donc cette idée que c’est le pouvoir des dèmes, donc la démocratie.
(Lecture d’un magnifique texte intitulé « la trahison des paons »)
– Contempler un paysage peut être une consolation. Il suffit de lever les paupières et le monde est là, offert, disponible. Cependant, pour qu’un paysage puisse apparaître dans toute sa splendeur, il lui faut le chevauchement de deux points de vue saisis simultanément l’un par l’œil droit, l’autre par l’œil gauche.
– Homère donne corps à cette idée qui veut que, contre la barbarie, il est sage d’user de moyens dont la finesse échappe à la barbarie, contre l’opacité de la force, opposer la lumière de l’esprit, contre le cercle de pierre, opposer la rosace de verre, contre la certitude aveugle du dictateur, opposer la solidarité des ébranlés.
– Hier, nazisme, fascisme, franquisme, et aujourd’hui hassadisme ont œuvré et œuvrent toujours sous d’autres noms avec une violence inouïe pour que jamais la moindre perspective ne puisse se déployer dans l’espace politique, artistique, scientifique et social sur lequel ils règnent.
MANU DIBANGO « et son saxo »
Avec lui on va parler d’appropriation culturelle, d’Afrique, d’art, de musique, de colonisation, de saxo, de jazz, d’esclavage, du Cameroun
A.T.- Quelle violence est-ce qu’il y a pour vous dans l’appropriation culturelle ?M.D. : Il y a l’amour. D’abord l’amour, alors ça se décline à plusieurs niveaux, ça se décline par le vol, d’abord, l’amour,
et ensuite, les forts et les faibles, et ensuite, la loi. Donc il faut gérer tout ça.
A.T. : Vous l’avez vécu, vous ?
M.D. : Oui, on ne pille que ce qu’on aime d’ailleurs, dans mon cas.
– On vit dans nos cocotiers donc on ne connaît pas la loi en fait, c’est ça un peu, à cette époque-là. Et ça, ça va un peu… Si on étend le problème, ça va aussi sur les objets qu’on appelle art ici, mais c’est pas l’art pour l’Africain en fait au départ parce que c’est pas…
– Quelle Afrique ? Il y a plusieurs Afriques.
– Le makossa ça veut dire « remuer les hanches », tout simplement, c’est le mot. Donc on remue les hanches de cette façon-là et il y a plusieurs rythmes chez nous. Enfin, au Cameroun, il y a au moins quatre rythmes principaux, mais c’est celui-là qui est passé le premier. Il y en a d’autres derrière, il y a le mangambeu, il y a l’assiko, (…)
– Comment on peut résumer le jazz ? On pourrait dire que c’est une belle fleur qui a poussé dans le fumier. Le fumier, c’était l’esclavage. Bon, là-dessus est née une musique qui appartient à tout le monde, les Afro-Américains, et puis les Blancs américains, les instruments. Et tout ça, et le rythme, ce mélange a fait le jazz, donc le jazz appartient à tout le monde.
– À notre époque, on entrait d’abord dans l’école du quartier, où tu apprenais à écrire et à lire dans ta langue, le duala. Donc, tu avais une littérature, tu avais le Nouveau Testament, l’Ancien Testament, la Bible en duala… Donc, quand tu entres à l’école des Blancs, tu sais déjà lire et écrire. Maintenant, il suffit, après, d’apprendre le français.
NINA BOURAOUI « Inédits »
– Je veux parler de ma seule arme, la douceur.
– Donc je crois qu’un écrivain, il a les yeux bien plus grands ouverts que les autres, parce qu’il a du temps, quand même, pour regarder le monde, et écrire, c’est restituer le monde ou restituer sa beauté perdue.
– L’artiste donne du sens au monde, il n’est pas superficiel, ce n’est pas vrai. Les dictatures ont chassé tous leurs artistes. L’art est piétiné en dictature et je crois que l’art c’est la liberté.
– Je crois que persécuter une minorité, c’est persécuter le cœur d’un pays.
– Je crois en l’amour qui appelle l’amour et en la liberté qui appelle la liberté et le livre est cet instrument-là.
– entrer dans la chambre de quelqu’un de seul, pendant une heure de lecture, et qu’il se dise « je ne suis pas seul », en effet ça existe.
– Écrire ce n’est pas juste bâtir une partition. Non, écrire c’est donner une voix aux hommes et aux femmes qui constituent une foule. C’est rapporter la souffrance et c’est dire les espérances. C’est trouver la rivière et l’or de la rivière. Écrire, c’est épouser le cœur des autres.
TRISTAN GARCIA « dans l’âme »
– Le livre est une sorte de célébration de la capacité de l’humanité partout et toujours à raconter. C’est une célébration des grands récits indiens du Ramayana, du Mahabharata qui est très présent dans le livre, de ce qu’on appelle les quatre grands romans chinois, Au bord de l’eau… Ça a été une vraie libération pour moi de découvrir que la littérature n’était pas européenne, que le roman n’avait pas commencé, j’en sais rien, avec Chrétien de Troyes au Moyen Âge, que c’était pas juste…
– Tant qu’on peut le raconter, il reste une trace, qui ensuite devient une trace de trace, c’est une trace de trace de trace.
– J’aimerais être capable de ne jamais confondre les aurores et les crépuscules, ce qui commence et ce qui finit. Je voudrais les distinguer pour n’humilier ni les uns ni les autres. En politique, en art, en amour et en amitié, il arrive sans cesse qu’on prenne le début de quelque chose pour la fin d’autre chose et une mort pour une naissance. On déplore un déclin et on ne voit plus ce qui grandit.
– Tout ce que je souhaite, c’est de pouvoir aimer également ce qui commence et ce qui finit, sans faire semblant, sans faire passer un effondrement pour une révélation, ni une gestation pour une agonie.
MONA OZOUF « les lumières de »
– Le sentiment d’humiliation, le sentiment de mépris. Là encore, il y a une ressemblance extraordinaire. C’est ce que l’on a appelé pour l’Ancien Régime la cascade de mépris qui descend du plus haut degré au plus bas.
– Donc il y a la défiance, nous vivons dans un monde de la défiance. Là, ça fait une grande différence avec les doléances dont nous sommes partis. C’est qu’il y avait là une sorte de confiance. Il y a une confiance dans le roi, mais il y a aussi, chez les hommes qui entrent en révolution, une grande confiance dans ce qu’ils vont faire.
– Pour faire une révolution, il faut un projet, il faut une espérance, il faut un récit.
A.T. : Oui, vous dites un projet, un rêve de société.
M.O. : Oui, un rêve de société, qui peut être d’ailleurs un rêve chimérique, mais qui existe. Là, j’ai pas l’impression qu’il existe
– ’imagination n’est pas à l’aise dans un monde qui est peuplé d’images, qui est tellement riche d’images qu’il ne laisse plus beaucoup de place à l’imagination.
– Au cours élémentaire, la maîtresse nous faisait voir notre situation excentrique, tout à gauche de la carte. Surtout pas à gauche, disait-elle, il faut dire à l’ouest. Je me représentais alors la Bretagne comme une barque. Cette barque, sans doute, s’était embourbée du côté de ces compactes marches orientales.
– La pragmatique Bretagne d’aujourd’hui arbore la fierté d’avoir, sabots joints, sauté dans la modernité. Pourtant, l’irrationnel s’y mêle toujours à l’existence quotidienne.
NANA MOUSKOURI « à la rescousse »
– Et il y a toujours eu un espoir que des jours meilleurs allaient venir. Parce qu’il faut savoir que dans la vie, les joies, les bonheurs, et puis aussi les tristesses, les larmes marchent ensemble. Ils se tiennent presque par la main. Il y a une chose qui est très importante, c’est que les deux ont une fin. Ça veut dire qu’aucune n’existe pour toujours, et c’est pour ça qu’il faut veiller à ce que l’espoir l’emporte sur la tristesse.
– Platon disait que la Musique est une loi morale. Elle donne beaucoup d’esprit et de joie, elle élève l’âme.
– Et vous savez, Ella Fitzgerald, elle faisait du rap aussi, à un moment donné, parce qu’elle a tout fait.
A.T. : Eh oui. Quand elle faisait ses petits scats, là…
N.M. : Voilà, c’est ça, avec les mots.
– Les cultures peuvent se ressembler, pourtant elles ne sont pas pareilles. Alors, il faut trouver ce qui vous va et ce qui ne vous va pas, vous prenez certaines choses et en laissez d’autres de côté. Mais surtout dans la vie, il faut apprendre à s’écouter, à se respecter, y compris dans ses différences.
BOOBA « B.A.-BA de »
– Quand je dis vrai artiste, être un artiste ce n’est pas être en studio et se demander : « Qu’est-ce que mon public veut ou qu’est-ce que les gens veulent ? », c’est faire ce qu’on aime vraiment, ce qu’on ressent, ce qu’on a dans le cœur et y aller.
– Moi c’est ça qui m’a construit à la base, le rap c’est un peu une musique de… C’est comme le rock, c’est un peu une musique d’« anarchiste », entre guillemets, de révolté.
– Il y a une phrase dans Le Roi lion que j’aime bien, où il dit : « Je suis seulement brave quand j’ai besoin de l’être. »
– « Le Dormeur du val »… En fait, c’était tellement bien écrit, enfin pour moi, et tellement imagé… Moi en cours, je me faisais chier, donc quand par exemple j’écoutais « Le Dormeur du val », je sortais de mon corps en fait, j’étais dans la plaine avec le gars, à côté du gars. Je le regardais, j’étais vraiment… Je m’évadais, en fait. Quand j’écris, c’est comme ça, c’est tout visuel.
GABRIEL YARED « donne le ton » (Compositeur de musique)
– Il y a deux sciences importantes dans la musique, c’est l’harmonie et le contrepoint. L’harmonie, il faut imaginer quelque chose de vertical. Un accord par exemple, procède selon les lois de l’harmonie. Le contrepoint, ce sont plusieurs lignes mélodiques qui sont superposées, donc c’est horizontal, et la superposition de ces lignes crée aussi une harmonie, mais une harmonie qui est beaucoup plus libre que l’harmonie qu’on apprend en général dans les règles du conservatoire.
– Mais quand vous fréquentez la musique, vous ne pouvez pas ne pas être humain. Tous les compositeurs les plus grands ont été humainement des gens passionnants, intéressants. Peut-être Wagner, à l’exception peut-être parfois de Wagner, qui était vraiment rempli d’un ego monstrueux. Mais je crois que moi elle m’a apporté le monde, elle m’a apporté l’univers, elle m’a apporté… Elle m’a appris à me connaître moi-même aussi, mes faiblesses. Parce que souvent, on compose et on se croit bon, et puis on recommence à faire la même chose, et on vit sur ses habitudes. Donc, ce renouvellement-là, c’est la musique qui me l’a appris. Me renouveler dans ma vie, dans mes habitudes, je ne parle pas que de musique, simplement. Toujours regarder ailleurs, explorer d’autres chemins.
ALAIN PASSARD « l’art » (Chef trois étoiles aux multiples talents, il a redoré le blason du parent pauvre de la cuisine : le légume)
– Une saison, c’est quelque chose de très important parce qu’il y a autour d’une saison d’abord un rendez-vous et une créativité bien sûr. Et je me suis aperçu qu’en respectant les saisons, la nature avait tout écrit.
– je pense que si la nature a créé des saisons, c’est pour éviter la routine. C’est l’histoire… ce sont deux chiffres, le 4 et le 5. Le 4, les 4 saisons et le 5, les 5 sens.
– on se rapproche à la fois de la couture par rapport aux saisons, on s’approche de la peinture par rapport aux couleurs. Chaque saison a ses couleurs et le fait de respecter les saisons, il n’y a pas de lassitude, on est toujours ému.
– A.T. : C’est du jazz, la cuisine ?
A.P. : Oui, un peu oui.
A.T. : Avec de l’impro ?
A.P. : Avec de l’impro et puis c’est vrai qu’en cuisine il y a le chant du feu, et pour moi le chant du feu c’est un peu la flamme d’un saxophone.
– Recette : Carpaccio de tomates, la noire de Crimée, sublime avec une huile d’olive dans laquelle vous aurez ajouté trois gouttes de fleur d’oranger. Oh, délicieux, rien d’autre, pas d’acidité, la tomate a sa propre acidité.
JEAN-PAUL DUBOIS « le monde par »
– Le pouvoir c’est Tony Montana. C’est-à-dire que les démocraties aujourd’hui ont élu elles-mêmes leurs propres tyrans. C’est ça qui est vachement bizarre. (Tony Montana = Scarface)
– la conscience animale, qui est constamment hantée par l’idée de l’imminence du prédateur qui va arriver, on ne sait quand, on ne sait d’où, mais on ne sait pas le nommer. Et cette idée de l’animal dans la forêt qui est constamment, qui ne vit qu’avec cette idée – l’idée de cette imminence et de cette fin qui rôde –, moi je pense qu’on devrait l’apprendre à l’école, et ça nous donnerait peut-être une perception du monde différente, et surtout un usage du monde qui serait différent.
– une communauté, c’est à peu près un truc comme ça, c’est quelque chose de très très fragile, et qui marche parfois grâce à la bienveillance, l’efficacité, l’intelligence, le respect mutuel, de quelques types qui vont animer ça et donner cette envie aux autres de se tenir droit dans la vie, quoi.
– Comme dans l’espèce animale, il y a une immense variété de façons d’être au monde, de l’habiter, de l’occuper. Il y a les prédateurs, il y a les victimes, il y a les gens qui courent, il y a les gens qui montent aux arbres pour essayer d’échapper à autre chose… Je crois que les Allemands, sans faire le pédant du tout, appellent ça le Umwelt. Le Umwelt, c’est la spécificité de chaque espèce et l’intelligence qu’elle a, qu’elle développe pour être au monde.
MICHELLE PERROT « le point » (historienne)
– Un corps c’est tout, c’est la vie, ce sont les comportements quotidiens, les affects, les émotions, c’est la discipline, le corps c’est la discipline.
– Donc il y a l’idée que peut-être sans violenter les gens, mais simplement en les notant, en les évaluant… Ce qui me fait très très peur dans la société actuelle, c’est la diffusion de l’évaluation.
– ces réseaux sociaux sont des formes de liberté d’expression, dont tout un chacun peut s’emparer, on l’a bien vu au moment de l’affaire #MeToo. Il n’y aurait pas eu d’affaire #MeToo telle qu’elle a existé s’il n’y avait pas eu les réseaux sociaux, et si les gens, les femmes en l’occurrence, n’avaient pas pu communiquer aussi vite.
– Le présent est lié à l’Histoire, l’Histoire est liée au présent. Nous sommes notre passé, mais en même temps, nous innovons toujours car il ne faut pas croire surtout que l’histoire est la répétition du même.
– L’autre, ce n’est pas facile. Recevoir l’autre, accepter l’autre, surtout si on pense qu’il vous menace, ça vous met dans une position défensive. Cela a toujours été. Il y a eu des mouvements xénophobes au XIXe siècle
– La marge, c’est ce qui se situe à la périphérie, qui a l’air d’être ailleurs, mais en réalité, Foucault aussi nous a appris ça : la marge, c’est le centre. C’est-à-dire que les politiques, la politique en général au sens le plus noble, agissent aussi avec les périphéries. Et par conséquent, les périphéries, il ne faut pas croire qu’on va pouvoir comme ça les chasser, les limiter. Même si on le fait, elles seront notre centre obsédant.
– C’est quand ça généralise, quand les femmes deviennent plus nombreuses, alors là, les hommes ont une espèce de frisson, ils se disent : « Oh là, mais c’est l’invasion ? » Alors, ils ne le disaient peut-être pas dans les années 1950, on était quand même beaucoup plus évolués, mais c’est quelque chose que j’ai retrouvé dans les textes d’entre-deux-guerres. On voyait arriver les filles dans l’enseignement, les femmes dans l’enseignement, et il y a des textes qui disent : « Mais ça sera bientôt l’invasion ! »
DOROTHÉE GILBERT « Passion » (danseuse étoile de l’Opéra de Paris)
– La douleur fait partie du quotidien, mais c’est pas dans le sens un peu sadomasochiste, c’est dans le sens qu’on pousse notre corps le plus loin possible, on essaye de dépasser ses limites et du coup forcément le corps souffre. C’est un petit peu douloureux mais c’est pas la douleur parce qu’on a envie d’avoir mal, c’est pour pouvoir aller plus loin.
– Je pense que c’est important de s’écouter, mais je pense qu’il ne faut pas s’abattre et il faut continuer à garder le cap, à être positif. Quoi qu’il arrive, il faut se servir de ses échecs pour pouvoir rebondir.
– A.T. : Comment on fait pour mémoriser une chorégraphie ? C’est une vraie question.
D.G. : C’est lié à la musique. Pour moi, c’est vraiment, vraiment lié à la musique. C’est-à-dire qu’une chorégraphie, justement, quand j’essaie de la réviser la veille dans ma tête
KAMEL DAOUD « En vérité »
– Qu’est-ce qui menace la liberté d’expression aujourd’hui ?
K.D. : Probablement deux ou trois choses : la radicalité, la vérité, la vanité de croire la posséder et la vanité de croire l’incarner aussi. Je pense qu’il y a des plateformes d’expression qui nous ont permis une grande liberté comme Internet, mais qui à la fois nourrissent cette radicalité-là et sur laquelle se greffent toutes les misères du monde, tous les désespoirs, toutes les souffrances et aussi toutes les prétentions à contrôler les autres, à les posséder, à les soumettre à sa propre volonté.
– je trouve cette nouvelle culture – qu’on appelle la cancel culture maintenant – assez scandaleuse. Je veux dire, on est là, on est en train de réinventer des temples, des églises et surtout de nouvelles orthodoxies et des inquisitions.
– Internet a fait basculer les choses dans l’autre sens, dans le sens inverse de la responsabilité. C’est-à-dire qu’une personne anonyme a le droit, a le devoir, a la possibilité de tout dire, de tout oser, alors qu’une personnalité publique qui signe avec son nom, qui publie avec son nom et prénom, se retrouve dans une position d’accusé perpétuel, de quelqu’un qui doit peser ses mots, et à force de les peser, il n’ose plus le dire.
– Tuer est un crime. Dessiner, c’est de l’humour, c’est un droit, c’est de l’art, c’est de l’amusement, c’est de la littérature, c’est du bonheur, c’est de la culture. Donc, redéfinissons les choses, simplement.
– « Vos croyances, vous les gardez dans votre cœur, dans votre maison, et les miennes aussi. » Et la loi, elle est au-dessus de la croyance. Je pense que c’est la seule entente possible.
– le pessimisme vous oblige à l’oisiveté, parce que vous avez l’impression de savoir que tout va mal finir, alors qu’est-ce qu’on va faire entre-temps ?
– La littérature, elle m’apporte une sorte d’éternité, une possibilité de correspondre à dix mille vies et en même temps elle relativise les vérités, elle nous ramène à l’humain.
– la spiritualité, c’est marcher vers un dieu et que la religion c’était la prétention de croire l’avoir trouvé. Et je pense qu’aller vers la vérité est notre destin, marcher vers elle, l’éclairer à partir de nos doutes, la refuser, la chercher encore une fois, la désirer, c’est ce qui fait notre humanité. Mais ce qui nous est fatal, c’est de croire l’avoir trouvée.
– Je pense qu’à un certain moment, au lieu de se battre pour la vérité, nous devons nous battre pour la mesure, pour la tempérance, pour la possibilité d’être différent.
– Les réseaux sociaux introduisent l’impunité de l’anonymat, comme je vous l’ai dit au début de l’entretien. Il n’y a pas de filtre, la facilité de la prise de parole, l’irresponsabilité.
– Le réel n’existe plus avec Internet, le réel devient secondaire. Ce n’est pas la vérité qui importe, c’est la viralité. Elle remplace la vérité, elle rime avec elle. Et donc, le plus important ce n’est pas que l’on dise vrai, mais qu’on le dise et que ce soit répété.
– Le fascisme commence toujours par une dépossession de la synonymie, de l’étymologie, du sens des mots.
– Je crois en la caresse, en la rencontre. Je crois qu’il y a plus de vérité à embrasser quelqu’un qu’à embrasser ses croyances.
ANOUK GRINBERG « A la folie »
– Elle n’a pas su dire non à la famille qui faisait une croix sur ses désirs, elle n’a pas su dire oui à la petite voix qui devait lui parler tout bas, et elle est descendue marche après marche dans le malheur, comme dans un refuge où on n’irait plus la chercher. On l’a mise dans des endroits pour fous, le désespoir a prospéré avec sa litanie de délires, alors qu’elle était une lumière sur cette terre.
– Je ne sais pas ce qu’elle dit, c’est comme la poésie. On reçoit plein de choses qu’on ne peut pas analyser, mettre en boîte, justement ce qu’elle dit, je suis, on peut pas me mettre en boîte, je sortirai toujours des boîtes, je suis ça et ça et ça et ça, et personne n’a le droit de dire qu’on me connaît.
– Il y a des gens sur la terre, la terre ne leur suffit pas, la vie ne suffit pas, il faut de l’art, il faut de l’art et c’est pour ça que tous ces gens que je présente ici, ils ont survécu à tout, parce qu’il y avait l’art, ils ont réinventé l’art, ils ont réinventé la vie.
CONSTANCE DEBRÉ « au nom de »
– Moi, je travaille sur deux choses. Je travaille, vous l’avez remarqué, à la première personne. Donc, il y a deux choses. Il y a ce « je » qu’on habite, qu’on vit, qu’on expérimente, on ne sait pas très bien ce que c’est, et puis il y a notre nom, qui est la façon dont les autres nous appellent. Et ces deux pôles, celui du « je » et celui du nom, disent cette chose qui serait « nous », qui serait notre identité. Alors je me suis intéressée par le « je » à la question du nom. Et je me suis aperçue tout simplement que ce nom, la façon dont on nous appelle, notre identité, en réalité c’est les autres, c’est-à-dire nos parents, notre famille, et c’est le passé.
– D’abord, prendre une décision, c’est un des grands plaisirs quand même de l’existence. C’est pas toujours facile mais justement, à un moment, on s’arrache à l’hésitation perpétuelle et on prend une décision. Et peu importe finalement la décision, le plaisir c’est de la prendre et ensuite de s’y tenir.
– Comme j’ai toujours été solitaire, comme ça, moi, à part les jeux et les livres… Voilà, ces deux choses-là, elles sont très très sérieuses, les jeux et les livres. Donc, c’est important les livres, mais les livres ça doit pas être sacré. De la même manière qu’il faut traiter les morts comme des vivants, et c’est ce que je fais. Et si je mets le cadavre de mon père dans les premières pages du livre, c’est pour ça aussi. Un mort, c’est comme un vivant et on peut le gifler de la même manière, ça aussi, comme on aime. Et je ne crois pas aux livres sacrés, les livres on les prend, on les aime et puis on peut les balancer contre un mur et voilà.
SOPHIE CALLE « Les fantômes de »
– Vous en croisez beaucoup des fantômes, vous ?
S.C. : On en croise tous beaucoup… nos morts, nos souvenirs…
A.T. : Combien d’artistes y a-t-il en vous ?
S.C. : Il y en a pas mal … Au début, il y avait une photographe qui pensait qu’elle n’était pas assez bonne photographe et qui appelait le texte à la rescousse. Et puis il y a eu une écrivaine qui pensait qu’elle n’écrivait pas assez bien et qui s’appuyait sur les images. Il y a celle qui rêve d’être sur une scène de théâtre, qui a trop peur de ne pas être à la hauteur, mais qui reste en embuscade. Il y a une cinéaste qui ne sait pas faire de fiction, qui a besoin d’un modèle, c’est-à-dire moi. Donc oui, il y en a plusieurs.