Morton, Kate «Les brumes de Riverton» (2007)

Morton, Kate «Les brumes de Riverton» (2007)

Auteur : née en 1976, romancière australienne. Elle est connue pour ses romans gothiques. Elle a une maîtrise de littérature victorienne et un doctorat sur le gothique dans la littérature contemporaine.

Un étonnant premier roman d’une jeune Australienne, devenu un best-seller dans son pays, qui marque le retour de la grande saga à l’anglaise.

Résumé :  » Au mois de novembre dernier, j’ai fait un cauchemar. On était en 1924 et je me retrouvais à Riverton « . Eté 1924 : au cours d’une grande soirée donnée au château de Riverton, le poète Robert Hunter se suicide sous les yeux des sœurs Hartfort. Les deux femmes ne se reparleront plus jamais après le drame. Hiver 1999 : une jeune cinéaste prépare un film sur ce scandale des années 20. Il ne reste plus qu’un seul témoin vivant de l’époque, Grace Bradley, alors domestique au château. Mais Grace a changé de vie, tiré un trait sur Riverton et ses secrets, ou du moins le croit-elle. Car le passé lentement se réveille…

Mon avis : La pure saga romantique, le roman « féminin » mais pas dans le sens péjoratif… à la Daphné du Maurier… à la Downton Abbey… (Ce qui me fait penser que j‘ai toujours en attente le livre de Tatiana de Rosnay «Manderley for ever»)… Et bien mon côté midinette a bien aimé. Une saga romantique, au début du XXème siècle… avec des femmes de chambre, des amours illicites, la noblesse victorienne… Au moment où elle est sollicitée pour donner des informations pour aider à la véracité d’une reconstruction historique sur un tournage de film, Grace se replonge dans les souvenirs. Ils remontent à la surface, et la vue de certaines photos la fait replonger dans son passé. Il y aura les bons et les mauvais moments : la trame de sa vie va nous faire traverser un siècle. Moi j’aime ce genre de romans et l’ambiance Angleterre victorienne.

Extraits :

Les souvenirs consignés depuis une éternité dans les coins les plus reculés de ma tête ont commencé à s’insinuer par les fissures de ma mémoire.

Alors que les mites ont dévoré des pans entiers de mes souvenirs récents, je découvre que le passé lointain, lui, est clair et net. Ils ont tendance à revenir souvent me rendre visite, ces spectres du passé, et je constate avec étonnement qu’ils ne me dérangent pas outre mesure.

J’avais oublié, je crois, qu’il y avait des souvenirs lumineux au milieu de toute cette noirceur.

j’entends toujours aussi bien. C’est juste qu’avec l’âge j’ai appris à n’écouter que ce que j’ai envie d’entendre.

la société changeait à un rythme trop rapide, trop implacable pour lui, et l’ère nouvelle qui menaçait de le rattraper lui donnait le vertige. Il cherchait à se raccrocher aux coutumes et certitudes de l’ancien temps.

Le sang s’efface, comme l’esprit du temps ; il ne reste bientôt plus que des noms et des dates.

Sauf qu’évidemment ceux qui vivent dans les souvenirs des autres ne meurent jamais vraiment.

J’avais l’impression d’avoir soulevé la couverture d’un beau livre au papier brillant, de m’être laissé enchanter par l’histoire… et d’avoir dû reposer le volume trop tôt à mon goût

Dans sa vie une dame ne devrait voir son nom dans les journaux qu’en deux occasions : l’annonce de son mariage et son faire-part de décès.

la cuisine émettait fumées et sifflements, telles les nouvelles automobiles qu’on voyait traverser le village en brillant de mille feux.

Alors que dans ma jeunesse j’ai multiplié les efforts pour me conformer à l’idéal de la mode – bras squelettiques, seins inexistants, teint cadavérique –, c’est exactement mon allure d’aujourd’hui. Malheureusement, ça me va moins bien qu’à Coco Chanel…

Ce beau visage si familier, sculpté comme tous les visages par les mains efficaces de l’Histoire. Marqué par des ancêtres et un passé dont il ne sait pas grand-chose.

ces souvenirs qui deviennent tout à coup plus réels que ma vie actuelle et dans lesquels je m’évade sans préambule

je commençais à me sentir chez moi dans le passé, alors que, dans le lieu étrange et fade qu’on s’accorde à appeler le présent, je me sens dans la peau d’une visiteuse.

On a beau connaître un lieu par cœur, le simple fait de le regarder d’en haut change tout.

On ne pouvait même plus dire qu’elle versait des larmes ; ses yeux semblaient souffrir d’une fuite permanente.

Comment les étages successifs de la mémoire ont-ils pu se dissoudre et les spectres du passé revenir à la vie, le tout en si peu de temps ?

Un enfant, ça vous prend un bout de votre cœur et ça le traite ou le maltraite comme ça lui chante ; avec les petits-enfants, c’est différent. La culpabilité, la responsabilité qui pèsent sur la relation mère-fils ou mère-fille sont absentes. La voie de l’amour est libre.

Dans la vie, les tournants ne sont pas si évidents. Ils surviennent sans qu’on les remarque, sans qu’on les définisse comme tels. Il y a des occasions manquées, des désastres qu’on fête parce qu’on ne sait pas encore… Les tournants ne sont mis au jour que plus tard, par les historiens.

Pour être heureuse, elle avait besoin de constater l’insatisfaction d’autrui ; sinon, elle n’avait aucun scrupule à fabriquer de toutes pièces le malheur de quelque pauvre âme qui ne voyait rien venir. J’ai vite appris que, pour survivre, je devais rester dans mon coin et surveiller mes arrières.

Art cruel et paradoxal que la photographie, cette façon d’entraîner de force vers l’avenir ce que l’on a capturé sur l’instant, ces moments qu’on aurait dû laisser s’évaporer avec le passé, qui ne devraient survivre que dans les mémoires, les souvenirs ; des moments qu’on devrait entrevoir, sans plus, à travers la brume des événements ultérieurs. Les photos nous obligent à voir les gens tels qu’ils étaient avant que leur avenir pèse sur eux de tout son poids, avant qu’ils sachent comment ils vont finir.

En moi, la tension se relâche. Suivie par la désintégration. Un million de particules infimes chutent dans l’entonnoir du temps.

les êtres qui poussent tout seuls, comme les plantes en pleine nature, retournent tôt ou tard à l’état sauvage.

Même mes paupières me lâchent. Elles fonctionnent mal. On dirait une paire de stores vénitiens au cordon usé.

— À la place, je suis devenue archéologue. Ce qui n’est pas si différent, quand on y pense.
— Les victimes sont mortes depuis plus longtemps, voilà tout.
— Tout juste. C’est Agatha Christie qui m’en a donné l’idée, au départ. Ou plutôt un de ces personnages. Il dit à un moment à Hercule Poirot : « Vous auriez fait un bon archéologue. Vous êtes doué pour recréer le passé. »

Où s’en vont donc les souvenirs d’enfance ? Il doit y en avoir tant ! Toutes ces choses vécues qui nous apparaissent sur le moment neuves et parées de couleurs vives… Les enfants sont-ils tellement absorbés par l’instant, justement, qu’ils n’ont ni le loisir ni le désir de mémoriser ces images ?

L’évasion, l’aventure, j’aurais pu les vivre à la pointe de ma plume.

Au début, les histoires d’amour ne se préoccupent que du présent. Mais il y a toujours un moment – à la faveur d’un événement, d’un échange, d’un invisible facteur déclenchant – où passé et avenir entrent à nouveau dans le champ de conscience des amants.

— Charles Darwin ? Évidemment. Qu’est-ce que ça a à voir avec… ?
— L’adaptation, tu te souviens ? Celui qui survit est celui qui sait le mieux s’adapter. Eh bien, certains sont mieux armés que d’autres dans ce domaine.
— S’adapter à quoi ?
— À la guerre. À ne plus compter que sur ses propres capacités intellectuelles pour survivre. Aux nouvelles règles du jeu qui nous sont imposées.

 

 

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