Khadra, Yasmina «Dieu n’habite pas La Havane» (08.2016)

Khadra, Yasmina «Dieu n’habite pas La Havane» (08.2016)

Résumé : À l’heure où le régime castriste s’essouffle, « Don Fuego » chante toujours dans les cabarets de La Havane. Jadis, sa voix magnifique électrisait les foules. Aujourd’hui, les temps ont changé et le roi de la rumba doit céder la place. Livré à lui-même, il rencontre Mayensi, une jeune fille « rousse et belle comme une flamme », dont il tombe éperdument amoureux. Mais le mystère qui entoure cette beauté fascinante menace leur improbable idylle. Chant dédié aux fabuleuses destinées contrariées par le sort, Dieu n’habite pas La Havane est aussi un voyage au pays de tous les paradoxes et de tous les rêves. Alliant la maîtrise et le souffle d’un Steinbeck contemporain, Yasmina Khadra mène une réflexion nostalgique sur la jeunesse perdue, sans cesse contrebalancée par la jubilation de chanter, de danser et de croire en des lendemains heureux.

Mon avis : Un de livres de Yasmina Khadra que j’ai préféré. Ce n’est pas peu dire quand on sait que j’aime beaucoup cet auteur. Après nous avoir fait découvrir l’Algérie et la Lybie, nous voici à Cuba, dans l’ombre de Fidel… Un roman dans la veine de « Ce que le jour doit à la nuit » tout en poésie et en nuances. Un hymne à la reconstruction des êtres, à la renaissance, à la musique et à l’amour. A la folie et à la passion … Les artistes vivent et meurent par leur art. La musique est l’identité même de Juan Del Monte Jonava plus connu sous son nom de scène «Don Fuego» ; le jour où le cabaret dans lequel il se produisait depuis des années ferme, sa vie se brise. Lui qui avait fait passer la musique avant tout se retrouve totalement démuni. Heureusement que des amis de toujours et sa famille sont là pour l’aider à remonter la pente. Il rencontrera une jeune femme dont il tombera viscéralement amoureux. Mais cet amour se révèlera hautement toxique; il en fera l’expérience tout en refusant de baisser les bras. Autour de lui des personnages hauts en couleur. Un trompettiste d’exception qui vit en compagnie de son chien, des musicos qui vivotent, des amis à la solde du régime. Dans Cuba à la dérive, Juan va tenter de se relever, en apprenant à se connaître et à appréhender le monde qui l’entoure. En quittant le devant de la scène, il va arpenter l’envers du décor, la Havane tombée en ruine mais dont le cœur bat toujours. Lui pour qui seule la musique et la notoriété comptaient va ouvrir les yeux et partir à la découverte de son moi-intérieur et de la vie qui l’entoure. Juan va-t-il baisser les bras, rater sa fin de vie ou se redresser ? la musique le sauvera-t-elle ? l’amour gagnera-t-il ? Y aura-t-il des lendemains qui chantent pour Don Fuego ? Il y a aussi de magnifiques pages sur la musique et la poésie.

J’ai eu un énorme coup de cœur pour ce livre. Alors place au rêve, à la flamboyance, à La Havane et à l’amour de la vie…

Extraits :

Le monde n’est pas obligé d’être parfait, mais il nous appartient de lui trouver un sens qui nous aidera à accéder à une part de bonheur. Il y a immanquablement une issue à n’importe quelle mauvaise passe. Il suffit d’y croire. Moi, j’y crois. Mon optimisme, je le cultive dans mon jardin potager.

« Être pauvre, ce n’est pas manquer d’argent ; être pauvre, c’est manquer de générosité. »

On est dans un pays où les décisions s’exécutent et ne se discutent pas.

Apparemment, la vie continue ; les gens et les choses demeurent ce qu’ils ont toujours été, mais moi, je me sens soudain étranger à moi-même et à ce qui m’entoure.

Certains ont supplié Yemanja, déesse de la mer, de mettre un peu de lumière dans leur nuit, d’autres ont chargé Oshún, dieu du fleuve, de les laver de leurs péchés, remuant ainsi les gènes d’une Afrique lointaine et omniprésente à la fois, aussi ancienne et éternelle que les déités nées dans la misère de la brousse et que ne surplomberont ni les astres ni les satellites tant que le malheur restera le frère jumeau de l’espoir le plus fou.

Depuis 1959 et la révolution castriste, la population a centuplé, mais la ville n’a pas bougé d’un poil, comme si une malédiction la retenait captive d’un passé aussi flamboyant que l’enfer.

Les enfants sont ainsi faits. Petits, on a envie de les dévorer. Grands, on regrette de ne pas les avoir dévorés.

C’était un jour merveilleux ; pas une fausse note ne chahutait notre ivresse.

Je suis allé sur le front de mer tuer le temps. Mais on ne tue pas le temps, on s’en accommode.

— La loi du marché n’est que la forme moderne de la loi de la jungle.

Lorsqu’on a été allaité au biberon de l’espionite, il est rare de ne pas prendre l’ombre d’un arbre pour un ennemi embusqué.

Je n’aime pas te voir chavirer dans les rues comme un saule pleureur que le vent malmène.

Mais les jours sont comme les fauves. Tu penses les avoir apprivoisés, et un beau matin, ils recouvrent leur instinct et ils se surprennent à te dévorer vivant en croyant s’amuser avec toi.

Veux-tu que je te traduise ce que racontent les marionnettes ? Figure-toi que ce ne sont pas leurs histoires qui importent, mais les ficelles qui leur font faire des choses terribles contre leur gré.

— Rêver, ce n’est pas attendre, mais chercher à atteindre son but contre vents et marées.

Si, au bout d’un mois, aucune tuile ne lui tombe sur la tête, c’est lui en personne qui secouera les toitures.

Je ne cherchais pas l’amour, encore moins un foyer ; j’avais déjà la musique, et le ciel en guise de toit. Je ne me rappelle pas comment je m’étais mis la corde au cou ni sur quelle note du solfège j’avais prononcé le oui.

en amour l’abdication est une mort insensée, que si j’avais une chance sur mille de conquérir le cœur de la belle, il me faudrait la tenter contre vents et marées.

Le trompettiste, que la nuit couve précieusement, souffle dans son instrument comme souffle l’âme dans les corps inertes pour les ramener à la vie. C’est d’une magie et d’une générosité telles qu’on n’entend plus que les soubresauts de nos cœurs battant la mesure de la partition.

Lorsque le cœur s’invente une histoire, la raison n’a pas voix au chapitre.

Comment a-t-il survécu à sa déchéance ? En l’ignorant, tout simplement… Je ne veux pas lui ressembler. Je tiens à la moindre des choses, m’intéresse au plus infime des détails, me raccroche à n’importe quel instant parce que je suis vivant – précisément. Je m’interdis de tourner le dos aux lendemains. Je veux me désaltérer dans la rosée de chaque matin, attendre chaque saison comme le Messie ; je veux aimer jusqu’au ridicule, car il n’est pire tragédie que de n’avoir personne à aimer.

Tu m’as fait renaître à la plus belle des percussions : les battements de mon cœur.

J’ai fait des étoiles mes lumières, des vents ma musique et des océans mes sources d’inspiration. C’est ainsi que je suis devenu poète.

Pourquoi nos musiciens n’adaptent-ils pas vos poèmes, maître ?
— Je suis poète, non parolier. La musique convoque le corps, la poésie interpelle l’âme.

Le poète nous inspire, le chanteur nous respire. Le poète nous éclaire, le musicien nous enflamme. C’est dans cette nuance que réside la singularité de celui qui dit et de celui qui chante.

Le rapport à la poésie est plus intime. On est dans la quête tranquille de soi. Avec la musique, on adhère aux autres, on est dans l’élan et non dans la retenue, dans le don de soi et non dans sa quête.

le malheur vient de la grossière erreur de voir le monde tel qu’on voudrait qu’il soit et non pas tel qu’il est. Prenez les choses comme elles viennent et tâchez de les apprivoiser car la seule vérité qui importe, c’est vous.

Le ciel s’est ecchymosé de nuages noirâtres dans l’après-midi

Et elle a pour moi un regard que je ne lui ai jamais vu auparavant – un regard éteint, aussi sinistré qu’une terre brûlée, d’un noir qui semble surgir de la vallée des ténèbres, froid et tranchant comme un couperet qui s’abat.

Dehors, les épreuves me narguent. Elles connaissent tous mes itinéraires, je connais tous leurs traquenards ; plutôt me perdre à jamais que m’attarder une minute de plus dans ma chambre.

Aucun endroit n’est un abri pour celui qui fuit le bruit de ses pas.

Si j’ai renoncé à tout, c’est pour ne plus être l’otage de ce qui me dépasse, et si j’ai renoncé à Dieu, c’est pour vivre ma vie à moi. Et je suis bien comme je suis.

Son sens de la repartie est son bouclier. Ses paroles, des tirs de sommation.

Le rêve le plus fou ne peut s’affranchir de ses effets secondaires. Il faut bien redescendre sur terre, marcher pieds nus dans le chardon, toucher le fond après avoir survolé les cimes.

J’ai été heureux, j’ai été vivant, j’ai été amoureux. À l’instar des étoiles filantes, j’ai eu mon heure de gloire.

Il faut mettre une croix sur ce qui est fini si l’on veut se réinventer ailleurs.

L’aventure humaine est faite de hauts et de bas pour conférer du relief à ce qui n’aura été que platitude. Si l’existence n’était qu’un chant d’été, personne ne saurait combien la neige est belle en hiver.

 

6 Replies to “Khadra, Yasmina «Dieu n’habite pas La Havane» (08.2016)”

  1. J’en ai lu aussi beaucoup de bien dans une critique pas plus tard que ce matin et je crois que je vais me laisser tenter avant de repartir dans d’autres aventures…

  2. Hé ben voilà, un autre que tu me donnes envie de lire Cath. Non, non il faut arrêter, je ne vais plus arriver à suivre. Oh oui, continue, tes avis sont autant de pépites d’avis si souvent justes ou du moins qui correspondent dans sa majorité à ce que j’attend d’un livre.

  3. Le mois passé, j’ai terminé « Ce que le jour doit à la nuit » en me demandant pourquoi j’avais attendu si longtemps avant de me replonger dans un roman de Yasmina Khadra. Ton avis m’incite à ne pas reproduire la même erreur. « Dieu n’habite pas La Havane » sera dans ma liseuse d’ici peu.

  4. Alors je l’ai lu pendant mes vacances et j’ai ADORE !!! L’écriture de Khadra est toujours superbe… on se laisse vraiment porter par cette histoire et surtout par la manière dont elle est racontée ! Vraiment Yasmina Khadra est vraiment un de mes auteurs de coeur.

  5. Très bon article sur ce brillant écrivain qui ressent avec une extrème sensibilité les événements et les tragédies de notre époque. J’ai lu « Dieu n’habite pas La Havane » durant mon périple à travers Cuba et, cette lecture pssionnante a confirmé parfaitement ce que je ressentais.

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