de Giovanni, Maurizio «La méthode du crocodile » (2012)

L’auteur : Né en 1958, Maurizio De Giovanni vit à Naples.

Il commence par créer la série des enquêtes du Commissaire Ricciardi qui enquête dans le Naples des années 30.

En 2012, le roman « La méthode du crocodile », est le début d’une nouvelle série qui met en scène l’inspecteur Lojacono dont les enquêtes ont pour décor la ville de Naples à l’époque contemporaine

Les enquêtes de l’inspecteur Lojacono (tome 1)

Résumé : Dans une Naples fébrile et pluvieuse, un homme guette. Solitaire, tapi dans l’ombre, il observe patiemment sa proie et attend le moment de lui porter le coup fatal d’une balle dans la nuque. En guise de signature, il laisse sur les lieux du crime un mouchoir imbibé de larmes… La presse a tôt fait de surnommer ce tueur « le crocodile », car, comme l’animal, il semble pleurer la mort de ses victimes. Pour l’inspecteur Lojacono, qui a dû fuir sa Sicile natale afin d’éviter un scandale politique, s’engage alors une redoutable chasse au prédateur…

« Le style fait mouche, l’intrigue est tirée au cordeau, pratiquement sculptée dans un bloc de haine glacée. Un terrible roman d’amour. » Gérard Thomas, Libération (Paru chez 10/18)

Mon avis : Une ville de Naples bien loin du soleil et des vacances.. Pas carte postale pour deux sous… sous la pluie et le brouillard, triste et sombre, comme l’état d’esprit des personnages, qui transpirent la tristesse, le drame, la douleur et la solitude ; tant du côté justice et police que du côté victimes et assassin. Le crocodile est une redoutable machine à tuer… froide et implacable. Et un roman qui insiste sur la psychologie de tous les acteurs du drame. Remarquable. Beaucoup aimé.

Extraits :

Silence absolu. Suspendu dans le temps et l’espace, assis devant un bureau vide, à jouer aux cartes contre son ordinateur

Elle aurait bien aimé parler avec lui, sa nature communicative la poussait à rompre le silence qui isolait cet homme tel un voile transparent, mais elle sentait que l’équilibre était fragile

illustrés en images pêchées au fond des verres de vin rouge

Le vieil homme marche le long du mur et nul ne le voit. Il est comme un souffle de vent, comme un rat dans l’ombre. Pourquoi quelqu’un devrait-il le regarder ? Il est comme tout le monde, comme tous ces fantômes animant la ville obscure

De temps en temps, il croise quelqu’un, une femme courbée sous le fardeau des années, un Noir avec un cabas sur l’épaule, un homme au visage marqué par les coups du destin. Il détourne le regard et ils l’imitent, car la mort est vilaine à voir, de même que son présage

Nul ne prend le risque de partager les pensées et les problèmes des autres, fût-ce en croisant leur regard

La vieillesse est un lourd fardeau dont nul ne veut. La vieillesse ressemble à une maladie contagieuse, et provoque le dégoût. On l’évite

Comme tu me manques, mon amour. Il n’y a qu’une chose qui me soutienne à tout instant : la pensée que chaque pas que je fais sert à me rapprocher du moment où je te reverrai. Enfin

Le sommeil transforma ses soucis en rêve

Il avait lu des tas de livres et vu des dizaines de films qui magnifiaient l’importance du premier regard, mais il n’y avait jamais cru. Tout ça n’était que littérature. Comment fait-on pour comprendre une personne de l’intérieur en un simple coup d’œil ? Son passé, ses goûts, ses souvenirs, ses fantasmes, ses désirs ? N’est-ce pas l’ensemble de ces choses qui permet de construire un amour ? Mais un regard avait suffi. Amplement

Se rapprocher, se retrouver tous les deux, faire l’amour : les choses se sont passées de façon naturelle. Naturelle et magnifique, un abandon de l’âme et du corps, des sens et des pensées

C’est difficile, d’annoncer une telle nouvelle. On ignore si elle est bonne ou mauvaise. On le comprend en voyant le visage de l’autre, au moment même où le mot tombe dans le vide entre les deux interlocuteurs et devient solide, une rose ou une pierre, une note de musique ou une lame

Mais ce soir-là, la douleur et la tristesse étaient de retour, aussi épaisses qu’un brouillard hivernal. Et il tentait de les dissoudre au fond de son verre

Tu sais, ici on dit que le fait de rêver de la mort de quelqu’un le garde en vie plus longtemps

Cette douleur est insupportable à regarder, même de loin. Elle avait… elle avait l’air de hurler, mais elle n’émettait aucun son. Ou plutôt, une espèce de soupir, de sifflement

Mais il y a un remède à tout, si on reste ensemble, si on s’aime, si on a un beau sourire à la fin de la journée, même quand le voyage a été pénible

L’insularité vous rend différent et déterminé pour la vie entière

Sa rudesse n’était que l’expression de l’obscurité qui était tombée sur son cœur

L’aube d’un jour de pluie. Les jours de pluie, on ne voit pas l’aube naître. Tout à coup, elle est déjà là, qui vous regarde, elle est arrivée tandis que vous pensiez à autre chose. Vous la sentez dans l’air. Vous voyez la nuit abandonner les gouttes, peu à peu, et soudain il y a une lumière pâle, translucide comme un drap de soie mouillé. Elle descend doucement, telle une maladie. Elle s’appuie sur les arbres gris fumée, couvre les murs de larmes, opacifie les pierres luisantes des rues. L’aube d’un jour de pluie coupe la respiration et ajoute de la douleur à la tristesse de ceux qui sont encore éveillés

Une vie divisée en deux. Plus rien comme avant

Si elle avait le courage qu’elle n’a pas, elle saurait oublier l’amour, petit à petit, et purifierait son âme des sentiments et de la peur de la solitude, qu’elle sent maintenant adhérer aux parois de son cœur. Si seulement. Mais le courage lui fait défaut. Il n’y a que douleur et silence dans son âme

J’utilise chaque instant de la journée, j’essaie de combler l’espace laissé par… l’espace vide. Je cherche toujours quelque chose à faire. Mais si je regarde à l’intérieur de moi, je ne vois rien. Si je regarde au-delà de l’urgence, de la matérialité de ce que je fais, je ne vois rien

Elle savait très bien à quel point les mille petits gestes quotidiens semblent irréels quand on porte constamment un fardeau énorme sur le cœur

il disait qu’il était le seul à être encore vivant dans la vallée, alors que les autres se bornaient à respirer

Je le sais, il y a des nuits qui ne sont pas faites pour dormir. Pas à cause de l’inquiétude ou de la peur de ne pas être à la hauteur d’une tâche ou d’une épreuve. Simplement, les désirs sur le point de se réaliser vous maintiennent éveillés. C’est un peu comme la nuit de Noël pour les enfants. Un mélange d’attente et d’appréhension

 

2ème enquête : (voir article)

Martinez, Carole « Du domaine des Murmures » (2011)

 

Résumé : En 1187, le jour de son mariage, devant la noce scandalisée, la jeune Esclarmonde refuse de dire « oui » : elle veut faire respecter son voeu de s’offrir à Dieu, contre la décision de son père, le châtelain régnant sur le domaine des Murmures. La jeune femme est emmurée dans une cellule attenante à la chapelle du château, avec pour seule ouverture sur le monde une fenestrelle pourvue de barreaux. Mais elle ne se doute pas de ce qui est entré avec elle dans sa tombe. Loin de gagner la solitude à laquelle elle aspirait, Esclarmonde se retrouve au carrefour des vivants et des morts. Depuis son réduit, elle soufflera sa volonté sur le fief de son père et son souffle parcourra le monde jusqu’en Terre sainte. Carole Martinez donne ici libre cours à la puissance poétique de son imagination et nous fait vivre une expérience à la fois mystique et charnelle, à la lisière du songe. Elle nous emporte dans son univers si singulier, rêveur et cruel, plein d’une sensualité prenante.

Mon avis : Je dois avouer que je crois que j’ai peut-être préféré son premier roman « le cœur cousu « qui laisse la part belle à l’aventure, à la créativité, au rêve, à l’évasion, plus facile d’accès et plus charmeur ou charmant… mais je ne suis pas pour autant déçue par le second! Loin de là. Et je l’aime même encore plus à la relecture ( que je vais enchainer sur la suite, quelques siècles plus tard)

Une fois encore les personnages centraux sont des femmes, aux pouvoirs surnaturels. Dans « le cœur cousu » le pouvoir du « don ». Dans les « murmures » la communion par le sang et l’amour. L’entrée de l’agneau dans l’église est empreint de merveilleux et donne l’impression du miracle ;

Des murs (les murs féminins de la petite logette – le ventre de pierre – et les murs masculins de St Jean d’Acre, des murmures (ceux d’Esclarmonde) ; le monde médiéval est le siècle de la violence, des croisades. Les visions permettent l’évasion d’Esclarmonde de sa petite logette ; elle devient témoin de son siècle par les visions et par le passage de tous les gens qui viennent vers elle (emploi du passé composé et non du passé simple). Esclarmonde est une très jeune femme qui dit « non » ; elle cherche des voies de liberté, d’émancipation, elle est comme la femme contemporaine, elle s’évade et ne veut pas vivre une vie qu’elle ne veut pas. Elle s’évade vers la solitude, mais elle ne va pas vivre ce qu’elle imaginait.. En effet tout le monde vient lui parler, puis elle devient mère. Et l’amour qu’elle éprouve pour le petit enfant l’envahit et la détourne de l’amour de Dieu. Le ventre de pierre va abriter un ventre de chair… Le roman parle aussi le l’amour parental, souvent mal donné ( le père aime mal sa fille et l’enferme dans une vie imposée ; l’amour de la mère, le besoin de l’enfant d’échapper aussi à la mère, à la « cellule maternelle » dans les deux sens , car les barreaux de l’amour maternel étouffent. Il y a aussi la relation au petit enfant qui donne tout, ne garde rien pour lui ; il dit tout, puis le silence s’installe un peu et le petit garde des choses pour lui..

Elle vit une époque lointaine mais elle parle ; une fois de plus, c’est plus une conteuse qu’une écrivaine que je ressens. D’ailleurs l’importance de l’oralité est très importante. On a peu de témoignages de cette époque et le murmure passe de siècle en siècle ; il traverse les murs. Ce n’est pas parce qu’elle est dans la logette qu’elle ne fait pas entendre sa voix et n’est pas témoin de son temps.

La beauté de l’écriture, la poésie sont au rendez-vous. La noirceur de ce Moyen-âge est bien opaque, pesante, présente, malgré la lumière du prénom d’Esclarmonde … la lueur de son prénom est bien faible pour éclairer le monde et elle-même… Son enfermement semble bien à contre-courant de ce qu’elle souhaitait… L’amour humain sort magnifié de ce roman. Esclarmonde souhaitait être épouse de Dieu, fuir les hommes et l’amour charnel; elle choisit de vivre en recluse; mais si elle est enfermée, les éléments en décideront autrement. Esclarmonde éclaire le monde et éloigne le mal et la mort tant qu’elle baigne dans la clarté de l’amour ; elle communie avec les êtres tant qu’elle a un lien physique avec la réalité. Au moment où la communication avec le monde se rétrécit et s’assombrit, la mort et la noirceur la rejoignent. La tristesse est la compagne de la mort… pour éloigner ce spectre, il faut aimer.

L’endroit, le château, est important. Il n’existe pas en vérité mais le lieu qui l’entoure, le paysage est vrai (en Franche-Comté) ; la rivière est celle qui fut peinte par Courbet, les personnages et les chevaux sont attestés dans l’Histoire. La « Dame verte » existe. Et une fois le château inventé posé dans le lieu existant, Carole Martinez est allée rechercher dans l’Histoire pour installer son château dans son paysage d’origine. Gauvin, le cheval (Le cheval Gauvin, cheval Gauvain, chevau Gauvin en patois jurassien ou tchevâ Gavin est un cheval légendaire et maléfique propre à la région française de Franche-Comté et au Jura Suisse. Il est réputé pour se promener le long de cours d’eau, dans les forêts ou dans les cimetières, et tenter de tuer les personnes qui l’enfourchent en les noyant ou en les précipitant dans un gouffre.)

Pour être heureux, il faut la liberté, l’amour, le soleil, la nature. La puissance de la religion est aussi montrée du doigt. Effrayante, cruelle … Au moment où la « sainte » parle, elle peut tout exiger… et punir ….. Les personnages qui l’entourent sont également exceptionnels… et au fur et à mesure on remarque que leurs caractères se modifient du tout au tout .Les violents s’apaisent, les caractères se modifient, les doux deviennent durs, les simples ou inoffensifs deviennent le fer de lance de la révolte, les effrayants personnifient l’amour et la bonté… Il y a « Douce », la femme du Seigneur des Murmures, la géante « Berengère  » (Vient du germain « beren et gari » – Signifie: « ours et lance »), le colosse « Martin », la vieille femme âgée que la mort a oublié de venir chercher, la simplette… et aussi le pauvre « Lothaire » blessé par l’amour qui lui sera refusé, l’amoureux faible, plein de failles, qui en devient une caricature mais qui finit par être touchant. Le seigneur des Murmures découvrira la tendresse et de dominateur il deviendra un homme qui part en lambeaux … le prix à payer pour ses péchés… et Esclarmonde sera enfermée dans sa croisade et son esprit plus encore que dans le tombeau creusé contre la chapelle.

Importance des murmures, de la voix, du silence, mais aussi le la lumière, des saisons, de l’ombre, des étoiles, du ciel..

Celles et ceux qui apprécient l’écriture de Sylvie Germain devraient aimer le monde de Carole Martinez.. Et comme pour Sylvie Germain, le 1er livre (le livre des nuits) était fantastique et optimiste, le second opus (Nuit d’ambre) était sombre et se déroulait dans le monde en guerre.

Extraits :

La tour seigneuriale se brouille d’une foule de chuchotis, l’écran minéral se fissure, la page s’obscurcit, vertigineuse, s’ouvre sur un au-delà grouillant, et nous acception de tomber dans le gouffre pour y puiser les voix liquides des femmes oubliées qui suintent autour de nous.

Nous avançons sous une voûte végétale que seuls de rares rayons parviennent à traverser. Quelques glaives lumineux zèbrent d’or les sous-bois comme dans les enluminures d’un vieux livre de contes.

Imagine comme on devait rêver de cette pucelle, douce et sage, de ce chant de vierge qui guidait, du trésor qui m’était attaché, de cette enfant tant aimé de son père ! Mais, de son désir, nul ne se souciait. Qui se serait égaré à questionner une jeune femme, fût-elle princesse, sur son bon vouloir ? Paroles de femme n’étaient alors que babillages. Désirs de femme, dangereux caprices à balayer d’un mot, d’un coup de verge.

Le fil de sa pensée a continué de se dévider en mon esprit cette nuit-là, comme si, énoncée à haute voix, elle m’avait été directement adressée. Si Dieu lui réclamait sa seule fille vivante, c’était sans doute pour le punir de l’avoir trop aimée, trop bien gardée, trop regardée. Cette tendresse qu’il avait eue pour son enfant avait paru coupable.

Car ce château n’est pas seulement de pierres blanches entassées sagement les unes sur les autres, ni même de mots écrits quelque part en un livre ou de feuilles volantes disséminées de-ci de-là comme graines, ce château n’est pas de paroles déclamées sur le théâtre par un artiste qui userait de sa belle voix posée et de son corps entier comme d’un instrument d’ivoire. Non, ce lieu est tissé de murmures, de filets de voix entrelacées et si vieilles qu’il faut tendre l’oreille pour les percevoir. Des mots jamais inscrits, mais noués les uns aux autres et qui s’étirent en un chuintement doux.

J’avais partagé la vie de mon père quinze ans durant, il n’avait jamais vécu avec quelqu’un si longtemps…Mais j’avais renié son sang, le versant dans l’église, et je m’étais choisi un maître contre lequel nul ne pouvait lutter. Je le délaissais, je l’abandonnais à lui-même, je lui préférais Dieu, ce dévoreur de vies. Entre le père céleste et le père géniteur j’avais choisi de glorifier le premier aux dépens du deuxième. L’humiliation avait été terrible. Face à tous, me rebellant, je l’avais trahi, sali, déshonoré

Nous avançons sous une voûte végétale que seuls de rares rayons parviennent à traverser. Quelques glaives lumineux zèbrent d’or les sous-bois comme dans les enluminures d’un vieux livre de contes.

Mais je n’ai trouvé un peu d’espace que dans le vol de mon faucon et dans la prière, la seule route que ce temps m’ait laissé est un chemin intérieur. J’ai creusé ma foi pour m’évader et cette évasion passe par le reclusoir. N’est-ce pas étonnant ?

Le monde en mon temps était poreux, pénétrable au merveilleux. Vous avez coupé les voies, réduit les fables à rien, niant ce qui vous échappait, oubliant la force des vieux récits. Vous avez étouffé la magie, le spirituel et la contemplation dans le vacarme de vos villes, et rares sont ceux qui, prenant le temps de tendre l’oreille, peuvent encore entendre le murmure des temps anciens ou le bruit du vent dans les branches. Mais n’imaginez pas que ce massacre des contes a chassé la peur! Non, vous tremblez toujours sans même savoir pourquoi.

Mon temps aimait les vierges. Je savais ce qu’il me fallait protéger : mon vrai trésor, l’honneur de mon père, ce sceau intact censé m’ouvrir le royaume céleste.

Je suis un vase où les hommes ont versé leur ombre et mon contour de verre s’est terni à force douleurs, lui ai-je murmuré. J’ai empli mon cœur de leurs pêchés, de leurs peurs, de leur misère, et voici qu’il déborde comme une rivière en crue.

Je suis l’ombre qui cause. Je suis celle qui s’est volontairement clôturée pour tenter d’exister. Je suis la vierge des murmures. À toi qui peux entendre, je veux parler la première, dire mon siècle, dire mes rêves, dire l’espoir des emmurées.

« Quelle différence du cri au chant ! Modulation splendide de la douleur, le chant recoud ce que le cri déchire. »

L’été qui régnait de l’autre côté des barreaux n’y changeait rien. La douleur est une saison en soi.

Mais ma voix a déplu, on me l’a arrachée. Et les phrases avalées, les mots mort-nés m’étouffent. La foule des peines souterraines me tourmente. Ce qui n’a pas été dit m’enfle l’âme, flot coagulé, furoncles de silence à percer d’où s’écoulera le fleuve de pus qui me retient entre ces pierres, ce long ruban d’eau noire charriant carcasses d’émotions, cris noyés aux ventres gonflés de nuit, mots d’amour avortés. Saignées de paroles pétrifiées dans leur gangues. Entre dans l’eau sombre, coule-toi dans mes contes, laisse mon verbe t’entraîner par des sentes et des goulets qu’aucun vivant n’a encore empruntés.

 

Voir aussi : « La Terre qui penche » (2015)

Gaudé, Laurent « Danser les ombres » (2015)

Décidemment, je suis fan de la collection Actes Sud. Que de bons auteurs!

Résumé : En ce matin de janvier, la jeune Lucine arrive de Jacmel à Port-au-Prince pour y annoncer un décès. Très vite, dans cette ville où elle a connu les heures glorieuses et sombres des manifestations étudiantes quelques années plus tôt, elle sait qu’elle ne partira plus, qu’elle est revenue construire ici l’avenir qui l’attendait.

Hébergée dans une ancienne maison close, elle fait la connaissance d’un groupe d’amis qui se réunit chaque semaine pour de longues parties de dominos. Dans la cour sous les arbres, dans la douceur du temps tranquille, quelque chose frémit qui pourrait être le bonheur, qui donne l’envie d’aimer et d’accomplir sa vie. Mais, le lendemain, la terre qui tremble redistribue les cartes de toute existence…

Pour rendre hommage à Haïti, l’île des hommes libres, Danser les ombres tisse un lien entre le passé et l’instant, les ombres et les vivants, les corps et les âmes. D’une plume tendre et fervente, Laurent Gaudé trace au milieu des décombres une cartographie de la fraternité, qui seule peut sauver les hommes de la peur et les morts de l’oubli.

 

Mon avis : Une fois encore je suis envoutée par Haïti. La première fois que je suis tombée sous le charme, ce fut grâce à Jean-Marc Pasquet, écrivain né à Genève d’une mère franco-russe, naturalisée suisse, et d’un père haïtien et l’un de ses romans « Libre toujours ». Mais quand Haïti est évoqué par l’un de mes auteurs préférés, c’est juste le bonheur. Gaudé une fois encore bâtit sur le terrain de la catastrophe : après nous avoir entrainés dans un « Ouragan » il récidive et nous lâche en plein tremblement de terre. Il mêle ici la vie et la mort, la joie et la peur de vivre, cherche le sens de la vie, nous prend par la main pour accompagner les morts et les vivants, ceux qui sont partis, ceux qui vont partir et ceux qui hantent les lieux et les esprits. Les croyances vaudoues sont là… et elles font partie du quotidien. Le pont entre les vivants et les morts fait partie de la culture de cette ile. Tout est fort et percutant et à la fois baigné de grande douceur et de tendresse. C’est un roman sur le basculement des vies..

 

Extraits :

.. vit ses deux yeux noirs comme des éclats de quartz et elle sut qu’elle avait devant elle l’esprit Ravage, celui qui renverse la vie des hommes, écroule les existences, celui qui casse les vies et fait pleurer les femmes existences, celui qui casse les vies et fait pleurer les femmes

Seul restait le capharnaüm de la rue. La tête se mit à lui tourner. Elle était assaillie par un déluge de couleurs, rouge, jaune, vert, orange, des peintures des voitures, des décorations des bus. Abasourdie par le vacarme continu des moteurs, des klaxons, des chauffeurs hélant le chaland…

Le vrai luxe, pense-t-il à cet instant, c’est d’échapper aux regards

le vrai pouvoir, c’est de se soustraire aux yeux des autres. Et de voir

Un quartier comme une plaque d’urticaire en béton qui ronge la terre, la gratte et s’agrandit toujours. Il y fait chaud

Haïti est là. Le sourire d’Haïti. Celui qui n’a rien à offrir qu’un peu d’eau et l’hospitalité d’une chaise

S’il faut mourir, alors autant vivre un peu

Mais pendant toutes ces heures de longues discussions et d’attente, un sourire apaisé resta sur le visage de la défunte et c’est ainsi qu’elle fut enterrée, ivre de visions qu’elle n’avait partagées avec personne mais qui semblaient lui avoir fait toucher du doigt l’harmonie simple du monde

Son corps est vieux de partout, pense-t-il et il enrage parce qu’il sait que la douleur va l’accompagner longtemps

Ici, rien n’a changé. Pour le reste de la ville, cinq années se sont écoulées, mais ici, tout est intact.

Dans une société de la survie permanente et de l’exploitation éhontée, la recherche du bonheur est un acte politique.” Elle se souvient de sa voix qui jaillissait avec fraîcheur. “Nous ferons jouir nos corps et nos esprits car c’est ce qui est le plus subversif pour nos ennemis

heureuse de cette visite improbable qui vient enchanter le parc d’images du passé

Il aime ce regard sur lui. Elle ne juge pas. Elle parcourt du regard ses défaites sans oublier qu’elle a les siennes aussi

Elle porte la tête droite. Les épreuves de la vie l’ont forcée, l’ont enlevée à l’existence qu’elle avait espérée, mais elles ne lui ont pas fait baisser les yeux. Elle est là, devant lui, belle de toute sa vie de sueur, sans plainte, sa vie de courage et d’abnégation

Elle ne pense à rien et cela l’étonne

Le sol est poussiéreux, la peinture au mur cloque et s’effrite à plusieurs endroits. Pourtant, il règne ici un calme presque solennel. Comme si ce lieu avait connu tant d’illustres visiteurs, tant de moments mémorables, qu’il en restait pour toujours de la grandeur accrochée aux murs

Il avait peur. Pas de ce qui pouvait arriver – il était âgé maintenant, et si on lui avait dit que l’existence allait s’achever en ce jour, il en aurait pris son parti – non, c’était une peur du passé qui surgissait, vieille de quarante ans et qui le mordait avec la même acuité qu’un cauchemar d’enfant

Cette vie qui était en elles, depuis combien de temps l’avait-elle quitté, lui ? Il était si vieux face à leur grâce… Il n’en éprouvait pas de nostalgie, ne les enviait pas mais il voulait juste savoir si cet éclat les quitterait à leur tour. Il espérait que non. Elles étaient si belles

Il fallait toujours tout recommencer. Mais aujourd’hui, au lieu de l’accabler, cette certitude lui semblait belle. Tout recommencer. Oui. Il avait envie

Parce qu’elle était belle aussi d’une certaine fatigue qu’il connaissait. Parce qu’elle avait en elle un grand silence de nuit et des yeux encore capables de fracas

des hommes de tout âge, de toute classe sociale, réunis en un établissement qui ne faisait aucune distinction entre les uns et les autres et offrait simplement à tous le temps du partage et de la conversation

Elle comprenait que cette soirée serait une de celles dont on se souvient toute sa vie, que l’on magnifie ensuite, pour laquelle on réinvente quelques détails mais qu’on n’oublie pas parce qu’elle marque le début d’une autre existence

La vie serait peut-être faite d’épreuves et de fatigues, mais cela lui allait si c’était à ses côtés. La vie serait peut-être laborieuse mais cela lui allait si elle pouvait dire son nom. Ils étaient deux

L’instant, d’accord. Si nous étions des êtres sans aucun souvenir, alors, oui. Va pour le bonheur comme une succession d’états de plaisir, de douceur. Mais il y a la mémoire, mes amis. Pourquoi sommes-nous dotés de mémoire si nous sommes voués à l’instant

L’instant, c’est bien beau mais qui peut vivre véritablement comme ça ? On ne peut pas s’en empêcher, je veux dire, de construire, dans sa tête, des projets, des rêves, je veux dire, de se remémorer aussi… Le bonheur, le vrai, il est où ? Toujours derrière ou toujours devant…

Elle parla, puis, lorsqu’elle eut terminé, il y eut un long silence. Personne ne voulait dire un mot de plus. Les uns et les autres voulaient conserver le plus longtemps possible ces visions nées de leur esprit

Et puis d’un coup, il l’entend, le mot, hurlé par une femme, au loin, une femme qu’il ne voit pas, qui doit être plus bas : “Tremblement de terre !…,” Elle l’entend elle aussi, le mot repris de bouche en bouche. Ils le répètent et la peur se répand plus vite maintenant que le mot du désastre est prononcé. Avant, ce n’était qu’immobilité et tétanie. Maintenant, le mot court et les hommes s’agitent

La terre n’est plus terre mais bouche qui mange. Elle n’est plus sol mais gueule qui s’ouvre. À 16 h 53, les rues se lézardent, les murs ondulent. Toute la ville s’immobilise. Les hommes sont bouche bée, comme si la parole avait été chassée du monde. Trente-cinq secondes où les murs se gondolent, où les pierres font un bruit jamais entendu, jamais ressenti, de mâchoire qui grince.

Dans les rues de Port-au-Prince, partout, on aligne les morts le long des trottoirs. Eux, ici, ils veulent aligner des vivants, de toute leur force, en sortir le plus possible, pour qu’il soit des rues, dans cette ville tremblée, où les cris de joie sont plus forts que les pleurs, et où les hommes, face à la colère des sols, peuvent se dire à eux-mêmes que malgré leur petitesse, malgré leur fragilité, ils ont gagné

La ville se cherche. Et à chaque réapparition, lorsqu’un jeune homme arrive en courant sur le lieu de sa maison et découvre qu’elle tient encore debout, de grands cris résonnent. Et doucement, dans chaque quartier, les pleurs se mêlent aux joies des retrouvailles

Un dieu mauvais ? Ou le hasard simplement, qui s’obstine comme il le fait parfois lorsque le dé a décidé de ne plus donner qu’un seul chiffre, toujours le même, celui qui porte la poisse ?

Une nuit qui s’étire, où le peuple entier de la ville somnole, aux aguets, attendant les lueurs du jour comme s’il pouvait y avoir dans l’apparition de l’aube une protection quelconque contre le grondement de la terre

Minute après minute, ils ont compté les pas lents de la nuit, jusqu’à ce qu’elle s’en aille enfin

Ceux-là sont les ombres dont l’Histoire est faite, même plus des individus, non, des ombres sans nom, sans passé, qui ne parlent à personne. L’Histoire les avale, les mâche, s’en nourrit, les absorbe sans rien dire, pas une vie, non, juste une durée

Il l’enlace, pour que leurs deux corps se guérissent de tant d’absence

Mais je dis ce qui doit être dit : longue vie les morts. Longue danse de vie à partir de ce jour car, pour un temps que nous ne connaissons pas, ils sont parmi nous.”

Je n’ai plus très envie de vivre. Il n’y a rien que je regretterai. Je vais me taire. Parce que les mots sont pour ceux qui croient encore au monde

Ils sont tous les deux au bout, saisis du même vertige de voir que tout va s’achever, que leur désir de vie n’y changera rien parce que c’est le corps qui les lâche

Je le dis : il est temps de fermer le monde. Suffit les morts. Vous voulez les garder près de vous parce que vous avez peur du deuil. Mais les morts ne peuvent rester ici simplement pour éviter aux vivants de pleurer. Ils vont attendre. Errer. Devenir fous. Je le dis, moi qui ne parle jamais, il n’y a pas de vie sans désir et les morts n’en ont plus. Ni projet, ni impatience. Ils seront là comme des arbres morts, contemplant la vie qu’ils n’ont pas. Suffit les morts ! Que ceux qui veulent les retrouver cessent de vivre ! Pour les autres, il est temps de les raccompagner. Que Prophète Coicou prenne la tête de la marche avec moi. Nous allons danser les ombres. Et le monde se refermera

Aujourd’hui, elle regarde cette vie, brève comme un clin d’œil et juteuse comme un baiser de juillet

Tant que nous vivrons, il restera un souvenir de toi, de ton rire, puis, lorsque nous mourrons à notre tour, plus rien, comme toutes ces vies d’homme qui s’évaporent

 

lien vers : Auteur coup de cœur

Auteur Coup de cœur : Gaudé Laurent

Peu ou pas d’extraits car j’ai simplement recopié des notes de lecture d’il y a longtemps..  je suis désolée mais je vais essayer d’y remédier..

Auteur : Laurent Gaudé, né le 6 juillet 1972 dans le 14e arrondissement de Paris est un romancier, nouvelliste et dramaturge français

Cris, Actes Sud, 2001

Résumé : Ils se nomment Marius, Boris, Ripoll, Rénier, Barboni ou M’Bossolo. Dans les tranchées où ils se terrent, dans les boyaux d’où ils s’élancent selon le flux et le reflux des assauts, ils partagent l’insoutenable fraternité de la guerre de 1914. Loin devant eux, un gazé agonise. Plus loin encore, retentit l’horrible cri de ce soldat fou qu’ils imaginent perdu entre les deux lignes du front, « l’homme-cochon ». A l’arrière, Jules, le permissionnaire, s’éloigne vers la vie normale, mais les voix de ses compagnons d’armes le poursuivent avec acharnement. Elles s’élèvent comme un chant, comme un mémorial de douleur et de tragique solidarité. Dans ce texte incantatoire, l’auteur de La Mort du roi Tsongor (prix Goncourt des lycéens 2002, prix des Libraires 2003) et du Soleil des Scorta (prix Goncourt 2004) nous plonge dans l’immédiate instantanéité des combats, avec une densité sonore et une véracité saisissantes.

Mon avis : pas lu

La Mort du roi Tsongor, Actes Sud, 2002 (Prix Goncourt des lycéens 2002 – prix des libraires 2003)

Résumé : Dans une Antiquité imaginaire, le vieux Tsongor, roi de Massaba, souverain d’un empire immense, s’apprête à marier sa fille. Mais au jour des fiançailles, un deuxième prétendant surgit. La guerre éclate : c’est Troie assiégée, c’est Thèbes livrée à la haine. Le monarque s’éteint ; son plus jeune fils s’en va parcourir le continent pour édifier sept tombeaux à l’image de ce que fut le vénéré -et aussi le haïssable -roi Tsongor. Roman des origines, récit épique et initiatique, le livre de Laurent Gaudé déploie dans une langue enivrante les étendards de la bravoure, la flamboyante beauté des héros, mais aussi l’insidieuse révélation, en eux, la défaite. Car chacun doit s’accomplir, de quelque manière, l’apprentissage de la honte.

Mon avis : Alors je l’ai pris et plus lâché! L’écriture est magnifique comme toujours chez Gaudé et l’histoire nous emporte…… J’aime ces contes, ces errances initiatiques ou la culture ancestrale se mêle à l’histoire. On part en quête du passé, on est au centre d’une bataille qui est au départ lancée pour l’amour d’une femme puis qui devient une lette de puissance, une histoire d’honneur et de prestige, avant de se transformer en une vengeance.. A la fin on ne sait plus pourquoi on se bat.. Et on comprend que ce qui a été bâti par la violence ne se transmet pas au nom de l’amour…….

 

Le Soleil des Scorta, Actes Sud, 2004 (prix Goncourt 2004 – prix du jury Jean-Giono 2004 – Prix du Roman populiste 2004)

Résumé : L’origine de leur lignée condamne les Scorta à l’opprobre. A Montepuccio, leur petit village d’Italie du Sud, ils vivent pauvrement, et ne mourront pas riches. Mais ils ont fait vœu de se transmettre, de génération en génération, le peu que la vie leur laisserait en héritage. Et en dehors du modeste bureau de tabac familial, créé avec ce qu’ils appellent « l’argent de New York », leur richesse est aussi immatérielle qu’une expérience, un souvenir, une parcelle de sagesse, une étincelle de joie. Ou encore un secret. Comme celui que la vieille Carmela confie au curé de Montepuccio, par crainte que les mots ne viennent très vite à lui manquer. Roman solaire, profondément humaniste, le livre de Laurent Gaudé met en scène, de 1870 à nos jours, l’existence de cette famille des Fouilles à laquelle chaque génération, chaque individualité, tente d’apporter, au gré de son propre destin, la fierté d’être un Scorta, et la révélation du bonheur.

Mon avis : un petit bijou !

 

Eldorado, Actes Sud, 2006

Résumé : Gardien de la citadelle Europe, le commandant Salvatore Piracci navigue depuis vingt ans au large des côtes italiennes, afin d’intercepter les embarcations des émigrés clandestins. Plusieurs événements viennent ébranler sa foi en sa mission et donner un nouveau sens à son existence. Dans le même temps, au Soudan, deux frères s’apprêtent à entreprendre le long et dangereux voyage qui doit les conduire vers le continent de leurs rêves, l’Eldorado européen. Parce qu’il n’y a pas de frontière que l’espérance ne puisse franchir, Laurent Gaudé fait résonner la voix de ceux qui, au prix de leurs illusions, leur identité et parfois leur vie, osent se mettre en chemin pour s’inventer une terre promise.

Mon avis : La langue est toujours aussi belle, le sujet est dur. J’ai moins aimé que le soleil des Scorta mais l’ambiance et les sentiments sont toujours magnifiquement rendus. La tension est présente, l’amitié, l’authenticité… la douleur et la compréhension par le dit et le non-dit. Très bel écrit.

 

Dans la nuit Mozambique, 2007 – recueil de quatre nouvelles

Résumé : En quatre récits, Laurent Gaudé donne la parole à des personnages confrontés à la culpabilité, la violence, la proximité de la mort ou la disparition d’un proche. Douloureusement, ils font face à un avenir sombre, revoient leurs illusions et passions de jeunesse ou les plus simples bonheurs de l’existence, conscients de l’anéantissement qui les guette. Dans ‘Sang négrier’, quelques esclaves noirs profitent de l’escale de leur navire à Saint-Malo pour s’échapper. Le narrateur raconte comment la chasse à l’homme qu’il organise tourne au carnage. Au ‘Grammery Park Hotel’, un vieux poète new-yorkais se souvient de sa toute première publication… et de la femme qu’il a aimée. ‘Colonel Barbaque’ marque les retrouvailles de l’auteur avec Quanton Rippol, le soldat de ‘Cris’ sauvé par l’artilleur africain M’Bossolo. Il a porté en Afrique – bientôt flanqué de ce surnom, le colonel Barbaque – l’ivresse meurtrière, l’ubris dont la guerre l’a fait dépendant. Enfin, éclairé par les plaisirs de l’amitié, de la table et de l’imagination, le récit ‘Dans la nuit Mozambique’ évoque les soirées de trois officiers de marine qui, dans un petit restaurant de Lisbonne, en compagnie du patron de l’établissement, avaient des rendez-vous réguliers pour souper et se raconter des histoires.

Mon avis : 4 nouvelles… bien mais je suis pas fan des nouvelles… J’aime bien suivre des personnages moi… Mais une fois de plus sous le charme de l’écriture. « Gramercy Park Hotel », sur la perte d’un être proche m’a remué aux larmes. « Le sang négrier» donne vie aux instincts les plus noirs de l’homme et à ses peurs les plus profondes, « Dans la nuit Mozambique» on fait litteralement partie de l’histoire et on attend, « Le colonel barbaque » est le recit qui m’a le moins conquise, trop de violence pour moi… Une fois de plus, les thèmes chers à Gaudé.. la solitude, la violence, la mort, la sauvagerie qui existe dans les tréfonds de l’homme..

 

La Porte des Enfers, Actes Sud, 2008

Résumé : Roman rythmé, puissant et captivant, « La Porte des Enfers » oppose à la finitude humaine la foi des hommes en la possibilité d’arracher un être au néant. Par l’auteur du « Soleil des Scorta », prix Goncourt 2004.

Mon avis : pas lu

 

Ouragan, Actes Sud, 2010

Résumé : Au coeur de la tempête qui dévaste la Nouvelle-Orléans, dans un saisissant décor d’apocalypse, quelques personnages affrontent la fureur des éléments, mais aussi leur propre nuit intérieure. Un saisissant choral romanesque qui résonne comme le cri de la ville abandonnée à son sort, la plainte des sacrifiés, le chant des rescapés.

Mon avis : Magistral.. Le souffle de l’écrivain n’a d’égal que le souffle de la tempête.. Tout est émouvant et nous entraine.. la description des événements, la vie des protagonistes, les implications, la gestion de la tempête, les relations entre les humains, et bien sûr l’écriture… A lire d’urgence si ce n’est pas déjà fait!

 

Les Oliviers du Négus, Actes Sud, 2011 – recueil de quatre nouvelles (voir article sur le blog)

Résumé : « Un vieil homme croit entendre chevaucher Frédéric II dans le royaume des Enfers. Un centurion marche vers une Rome gangrénée dont il devance l’agonie. Un soldat des tranchées fuit le “golem” que la terre a façonné pour punir les hommes. Un juge anti-mafia tient le compte à rebours de sa propre exécution…

Dans la proximité de la guerre ou de la mort surgissent ces quatre récits où les héros – certes vaincus, mais non déchus – prononcent d’ultimes paroles. Ils veulent témoigner, transmettre, ou sceller des adieux. Minuscules fantassins de la légende des siècles, ils affrontent une Histoire lancée dans sa course aveugle. Et ils profèrent la loi tragique – celle de la finitude – qui, au-delà de toute conviction, donne force et vérité à leur message. D’où la dimension orale de ces textes qui revisitent la scène de l’œuvre romanesque et, de Cris à La Porte des Enfers, réorchestrent des thèmes chers à Laurent Gaudé, auxquels la forme brève donne une singulière puissance. »

 

Pour seul cortège, Actes Sud, 2012

Résumé : En plein banquet, à Babylone, au milieu de la musique et des rires, soudain Alexandre s’écroule, terrassé par la fièvre. Ses généraux se pressent autour de lui, redoutant la fin mais préparant la suite, se disputant déjà l’héritage – et le privilège d’emporter sa dépouille. Des confins de l’Inde, un étrange messager se hâte vers Babylone. Et d’un temple éloigné où elle s’est réfugiée pour se cacher du monde, on tire une jeune femme de sang royal : le destin l’appelle à nouveau auprès de l’homme qui a vaincu son père… Le devoir et l’ambition, l’amour et la fidélité, le deuil et l’errance mènent les personnages vers l’ivresse d’une dernière chevauchée. Porté par une écriture au souffle épique, Pour seul cortège les accompagne dans cet ultime voyage qui les affranchit de l’Histoire, leur ouvrant l’infini de la légende.

Mon avis : pas encore lu

 

Danser les ombres, Actes Sud, 2015 voir article sur le blog

Résumé : En ce matin de janvier, la jeune Lucine arrive de Jacmel à Port-au-Prince pour y annoncer un décès. Très vite, dans cette ville où elle a connu les heures glorieuses et sombres des manifestations étudiantes quelques années plus tôt, elle sait qu’elle ne partira plus, qu’elle est revenue construire ici l’avenir qui l’attendait.

Hébergée dans une ancienne maison close, elle fait la connaissance d’un groupe d’amis qui se réunit chaque semaine pour de longues parties de dominos. Dans la cour sous les arbres, dans la douceur du temps tranquille, quelque chose frémit qui pourrait être le bonheur, qui donne l’envie d’aimer et d’accomplir sa vie. Mais, le lendemain, la terre qui tremble redistribue les cartes de toute existence…

Pour rendre hommage à Haïti, l’île des hommes libres, Danser les ombres tisse un lien entre le passé et l’instant, les ombres et les vivants, les corps et les âmes. D’une plume tendre et fervente, Laurent Gaudé trace au milieu des décombres une cartographie de la fraternité, qui seule peut sauver les hommes de la peur et les morts de l’oubli.

 

 

Kerr, Philip « La trilogie berlinoise »

La Trilogie Berlinoise:

Tome 1 : « L’été de cristal » (1993)

Résumé : Vétéran du front turc et ancien policier, Bernie Gunther, trente-huit ans, est devenu détective privé, spécialisé dans la recherche des personnes disparues. Et le travail ne manque pas, à Berlin, durant cet été 1936 où les S.A., à la veille des jeux Olympiques, se chargent de rendre la ville accueillante aux touristes.

C’est cependant une mission un peu particulière que lui propose un puissant industriel,

Hermann Six : ce dernier n’a plus à chercher sa fille, assassinée chez elle en même temps que son mari, mais les bijoux qui ont disparu du coffre-fort.

Bernie se met en chasse. Et cet été là, l’ordre nouveau qui règne sur l’Allemagne va se révéler à lui, faisant voler en éclats le peu d’illusions qui lui restent…

Considéré comme un des espoirs les plus prometteurs du roman policier anglais, Philip Kerr a reçu pour ce premier livre le Prix du roman d’aventures.

Mon avis : Dommage de ne pas lui avoir laissé le titre original « Violettes de mars » avec toute sa signification historique (Les violettes de mars, le surnom que les Nazis attribuaient à leurs compatriotes ayant rejoint le parti sur le tard.) mais sinon c’est un livre que j’ai dévoré. Le personnage Bernie est attachant, atypique, l’écriture fluide et il y a de l’humour, c’est bien documenté sans faire sentir le poids de l’érudition. On plonge dans Berlin, dans les intrigues, on découvre le nazisme, l’histoire, et l’intrigue est de plus intéressante et un bon support pour s’instruire. Je continue avec le tome 2

Extraits :

Je pensais la voir sortir en m’ignorant, mais elle me coula un regard et dit : « Bonne nuit, qui que vous soyez. » Puis la porte de la bibliothèque l’avala avant que j’aie pu le faire moi même.

C’est un sous-marin juif.
— Un quoi ?
— Un Juif qui se cache.
— Qu’a-t-il fait pour devoir se cacher ?
— À part d’être juif, vous voulez dire ?

Il était si furieux que son visage était aussi rouge qu’une tranche de foie

il fut pris d’une quinte d’une telle violence qu’elle n’avait plus rien d’humain. On aurait dit le bruit d’une voiture qu’on essaie de faire démarrer avec une batterie à plat.

L’expérience m’a appris qu’une femme n’a jamais son content de compliments, tout comme un chien ne se lasse jamais de dévorer des biscuits.

Et si elle était prête à offrir son corps, elle pouvait même demander la lune, avec quelques galaxies pour faire le compte

J’adorais cette ville autrefois, avant qu’elle ne tombe amoureuse de son propre reflet et se mette à porter les corsets rigides qui l’étouffaient peu à peu.

Ce sont là des blessures anciennes, et à mon avis, il est malsain de toujours les ressasser.

Comme à son habitude, il jouerait de sa voix en chef d’orchestre accompli, faisant alterner la douceur persuasive du violon et le son alerte et moqueur de la trompette

L’appartement était de la taille d’un modeste aéroport, et à peine plus luxueux qu’un décor de Cecil B. de Mille,

Une chose est mystérieuse lorsqu’elle se situe au-delà de la compréhension et du savoir humains, ce qui voudrait dire que mon travail est une pure perte de temps. Or cette affaire est une simple énigme, et il se trouve que j’adore les énigmes.

Mes revenus ? Ils sont aussi confortables qu’un fauteuil du Bauhaus.

Leur mariage est devenu une simple feuille de vigne, une couverture respectable

Ça n’a pas débouché sur grand-chose. Le pauvre, il aura passé sa vie à déboucher sur rien…

Quant à son sourire, c’était un mélange de pré-maya et de gothique tardif.

Je veux bien m’arranger, mais uniquement avec les gens qui n’ont rien de plus dangereux dans la main droite qu’un verre de schnaps.

J’ai fait l’école de détectives Don Quichotte et j’ai eu une mention bien à l’option Noble Sentiment.

Je me réveillai l’esprit plus creux que la coque d’une pirogue taillée dans un tronc d’arbre

le cœur battant comme une fourchette qui monte des blancs d’œufs dans un bol

Quand vous adoptez un chat pour attraper les souris à la cuisine, vous ne pouvez pas l’empêcher d’aller courir après les rats du grenier.

Quand on attend, l’imagination prend peu à peu le pas sur tout le reste, et transforme votre cerveau en enfer

Il existe beaucoup de choses qui peuvent libérer l’homme, mais le travail n’en fait certainement pas partie

Dans cette clinique, la mort est à peu près le seul médicament disponible, vous savez.

Tome 2 : « La pale figure » (1994)

Résumé : Septembre 1938. Cependant que Berlin attend l’issue des pourparlers de Munich, le détective privé Bernhard Gunther est appelé par Frau Lange, une importante éditrice, qui subit un chantage relatif à son fils, homosexuel. Une dénonciation signifierait pour lui le camp de concentration. Au même moment, un ami policier propose à Gunther une autre mission, difficile à refuser : travailler pour les services du tout-puissant responsable nazi Heydrich, qui le lance sur la piste d’un tueur en série.

Au fil d’un thriller qui nous conduit des cliniques psychiatriques aux coulisses du pouvoir hitlérien, l’auteur de L’Eté de cristal — Prix du Roman d’aventures 1993 —ressuscite l’ambiance d’une ville où s’appesantit la folie totalitaire, avec une véracité et une précision saisissantes jusqu’au malaise.

Mon avis : J’aime toujours autant ses descriptions et son humour ! Nous sommes en 1938, le roman se passe deux ans après le tome 1. Il devient de plus en plus difficile de vivre librement dans l’Allemagne nazie. On en apprend beaucoup sur les rapports entre SS, les inimitiés, les trafics d’influence. Ca magouille beaucoup et je me demande ce qui est le plus important dans cette série : les crimes ou la description de la vie en Allemagne nazie ? Pour moi sans conteste la reconstitution de la vie en cette période noire de l’histoire.

Extraits :

Les adeptes de la pipe sont les champions du tripotage et de l’agitation futile, et représentent pour notre monde une calamité aussi grave qu’un missionnaire débarquant à Tahiti avec une valise de soutien-gorge.

Il arborait en effet un appendice nasal protubérant comme une aiguille de cadran solaire, qui déformait sa lèvre supérieure en un éternel sourire moqueur.

Un nazi tendance beefsteak ? Ça alors, ça me la coupe !
— Brun à l’extérieur, c’est vrai, dit-il. Quant à l’intérieur, je ne sais pas de quelle couleur je suis. En tout cas, pas rouge – je ne suis pas bolchevik. Mais pas brun non plus.

Elle devait avoir dans les 55 ans. Peu importe, à vrai dire. Lorsqu’une femme dépasse la cinquantaine, son âge n’a plus d’intérêt pour personne, sauf pour elle. Alors que pour les hommes, c’est exactement le contraire.

Mais il est vrai qu’il n’y a plus beaucoup de touristes ces temps-ci. Le national-socialisme en a fait un spectacle aussi rare que Fred Astaire en godillots.

leur sens de l’humour paraît cruel à qui ne le comprend pas, et encore plus cruel à qui le comprend.

Être cynique c’est, pour un détective, l’équivalent de la main verte pour un jardinier,

Retournez à votre poussière. C’est pas ce qui manque.

— Elle n’est pas en tenue pour recevoir des messieurs.
— Ça n’a aucune importance. Je n’ai apporté ni fleurs ni chocolats.

Les lois ne sont que des arceaux par lesquels nous devons faire passer le peuple, en le forçant plus ou moins. Et aucun mouvement n’est possible sans le maillet. Le croquet est un jeu parfait pour un policier.

L’information est le sang qui irrigue une enquête criminelle, et si cette information est contaminée, alors c’est toute l’enquête qui est empoisonnée.

On ne peut rien enseigner à celui qui ne veut pas apprendre.

Chacun d’entre nous est capable de cruauté. Chacun d’entre nous est un criminel en puissance. La vie n’est qu’une longue bataille pour conserver une enveloppe civilisée. L’exemple de nombreux tueurs sadiques montre que cette enveloppe ne se déchire que de temps en temps

Je préfère les tomates quand elles sont encore un peu vertes. Elles sont alors douces et fermes, avec une peau lisse et fraîche, parfaites pour la salade. Si on les laisse vieillir, elles se rident, deviennent trop molles pour être manipulées et prennent un goût amer.

C’est la même chose avec les femmes. Sauf que celle-ci était peut-être un peu trop verte pour moi, et sans doute trop fraîche pour son propre intérêt.

Dans l’intérêt de Baudelaire pour la violence, dans sa nostalgie du passé et dans sa révélation du monde de la mort et de la corruption, je percevais l’écho d’une litanie diabolique beaucoup plus contemporaine, j’y distinguais la pâle figure d’un autre genre de criminel, un criminel dont le spleen avait force de loi.

N’y a-t-il pas des tas de façons d’échapper à ce qui nous fait peur, et l’une des plus répandues n’est-elle pas la haine ?

… demandez aussi à un agent de nous préparer du café. Je travaille beaucoup mieux quand je suis réveillé.

Je préfère prendre des notes moi-même plutôt que d’avoir à déchiffrer ensuite les pattes de mouches d’une forme de vie encore primitive.

la matière grise est aussi rare que la fourrure sur un poisson.

Si vous voulez mon avis, dis-je, nous sommes tous dans la poche arrière de Hitler. Et il s’apprête à dévaler une montagne sur le cul.

Au contraire, il m’a paru avoir le sang-froid d’une couleuvre congelée.

Un flic qui n’obéit pas de temps en temps à une intuition ne prend jamais de risques. Et on ne résout jamais d’affaire sans prendre de risques.

La vérité toute nue, c’est qu’un homme qui se réveille le matin seul dans son lit pensera à une femme aussi sûrement qu’un homme marié pensera à son petit-déjeuner.

La pièce avait quelque chose de typiquement allemand, c’est-à-dire qu’elle était à peu près aussi intime et chaleureuse qu’un couteau suisse.

Cet homme avait le sang-froid d’un saumon de la Baltique, et il était tout aussi insaisissable.

Le pâle ciel d’automne était empli de l’exode de millions de feuilles que le vent déportait aux quatre coins de la ville, loin des branches qui leur avaient donné vie.

Tome 3 : « Un requiem allemand » (1995)

Résumé : C’est dans le Berlin de 1947 que nous retrouvons Bernie Gunther, le détective privé familier des lecteurs de L’Été de cristal (Prix du Roman d’aventures 1993). Un Berlin de cauchemar, écrasé sous les bombes, en proie au marché noir, à la prostitution, aux exactions de la soldatesque rouge… C’est dans ce contexte que Gunther est contacté par un colonel du renseignement soviétique, dans le but de sauver de la potence un nommé Becker, accusé du meurtre d’un officier américain. Mais quel rôle jouait au juste ce Becker – que Bernie Gunther a connu quelques années plus tôt ? Trafiquant ? Espion ? Coupable idéal ? A Berlin, puis à Vienne, tandis que la dénazification entraîne la valse des identités et des faux certificats, Bernie va devoir prouver que son passage sur le front de l’Est n’a pas entamé ses capacités. D’autant qu’il s’agit aussi de sauver sa peau…

Mon avis : Superbe trilogie. Quelle bonne nouvelle qu’il ait décidé de continuer les enquêtes de Bernie. J’ai dévoré les trois tomes et tout est bon. Et le personnage de Bernie me plait beaucoup.

Extraits :

Les mains tremblantes de fatigue, le cerveau douloureux comme si on me l’avait passé à l’attendrisseur, je me traînai jusqu’à mon lit avec la vivacité d’un bœuf en train de ruminer.

Les gens là-bas ressemblent à leur ville, dit-il en vérifiant sa tenue dans le reflet de la fenêtre. Tout est dans la façade. Il n’y a que la surface qui paraît intéressante. Dessous ils sont très différents.

Ce qui s’est passé n’est pas bien. Mais nous devons reconstruire, recommencer autre chose. On n’y arrivera jamais si la guerre nous colle à la peau comme une mauvaise odeur.

En ce moment, les seules femmes en qui on peut avoir confiance, ce sont les femmes des autres.

La plus terrible punition qu’inflige la Loi à un homme, c’est ce qu’elle déclenche dans son imagination

Quelqu’un qui savait s’orienter dans ces ruelles en ruine et qui connaissait bien ces traboules pouvait donner plus de fil à retordre à une meute de policiers que Jean Valjean à ses poursuivants.

Tel un homme qui s’est gavé de pruneaux au petit déjeuner, je me dis que quelque chose n’allait pas tarder à se produire

Le langage bureaucratique était la seule langue qu’un Britannique pourrait jamais parler en dehors de la sienne.

Celui qui désire être informé doit d’abord douter de tout. Le doute provoque des questions, et les questions demandent des réponses.

Les Viennois n’aiment rien autant qu’être douillettement installés. Ils recherchent ce confort dans les bars et les restaurants, au son d’un quatuor composé d’une contrebasse, d’un violon, d’un accordéon et d’une cithare, instrument étrange qui ressemble à une grande boîte de chocolats vide munie de trente ou quarante cordes disposées comme celles d’une guitare. Cette invariable combinaison d’instruments représentait à mes yeux tout ce que Vienne avait de faux et de frelaté, au même titre que le sentimentalisme sirupeux et la politesse affectée

Je ne pensais pas tomber amoureuse de lui, vous savez.

— On n’y pense jamais avant, dis-je. (Je remarquai que ma main s’était posée sur la sienne.) Ça vous tombe dessus. Comme un accident de voiture.

C’est une des choses que j’ai apprises dans ce boulot : quand t’as un doute, fais-le macérer dans l’alcool.

Il avait un tel accent bavarois que ses paroles semblaient surmontées d’un faux-col de mousse.

L’Allemagne n’aura peut-être plus jamais la primauté militaire, mais elle parviendra à la première place grâce à l’économie. C’est le mark, pas la svastika, qui soumettra l’Europe. Doutez-vous de mes prévisions ?

Je fouillai dans mon classeur mental. La plupart des fiches étaient éparpillées par terre, mais celles que je ramassai me rappelèrent quelque chose.

Vous autres Boches n’avez jamais entendu parler des capotes anglaises ?

— Les Parisians ? Bien sûr que si. Mais on ne les utilise pas. On les donne aux nazis de la Cinquième colonne qui percent des trous dedans et les refilent aux GI’s pour qu’ils chopent la vérole en baisant nos femmes.

 

 

Kerr, Philip Série Bernhard Gunther (La trilogie berlinoise et la suite)

Kerr, Philip Série Bernhard Gunther (La trilogie berlinoise et la suite)

L’Auteur : Philip Ballantyne Kerr est un auteur écossais, né le 22 février 1956 à Edimbourg (Ecosse). Il a fait ses études de droit à l’université de Birmingham. Il a ensuite travaillé dans la publicité et comme journaliste free-lance, avant de remporter un succès mondial avec sa trilogie située dans le Berlin de la fin des années trente et de l’immédiat après-guerre (Un été de cristal, La Pâle Figure, Un requiem allemand), avec le détective privé Bernie Gunther, également présent dans The One From the Other (2006). Alors qu’il avait annoncé la fin de Gunther après la publication de la trilogie, il lui consacre de nouvelles aventures depuis 2006.

Série Bernhard Gunther (Bernie)

(les trois premiers forment « la trilogie Berlinoise »)

  1. March Violets (1989) L’Été de cristal (en français 1993) – se déroule en 1936
  2. The Pale Criminal (1990) La Pâle Figure (en français 1994) – se déroule en 1938
  3. A German Requiem (1991) Un requiem allemand (en français 1995) – se déroule en 1947-48
  4. The One From the Other (2006) La Mort, entre autres (en français 2009) – se déroule en 1949
  5. A Quiet Flame (2008) Une douce flamme (en français 2010) – se déroule en 1950
  6. If The Dead Rise Not (2009) Hôtel Adlon (en français 2012) – se déroule en 1934 et 1954
  7. Field Grey (2010) Vert-de-gris (en français 2013) – se déroule en 1954
  8. Prague Fatale (2011) Prague fatale (en français 2014) – se déroule en 1941
  9. A Man Without Breath (2013) Les Ombres de Katyn (en français 2015) – se déroule en 1943
  10. The lady from Zagreb (2015)  La Dame de Zagreb (en français 2015)  – se déroule en 1942
  11. The Other Side of Silence (2016)  Les Pièges de l’exil (en français 2017)
  12. Prussian Blue (2017)

La Trilogie Berlinoise:

Tome 1 : « L’été de cristal » (1993) (voir article)

Vétéran du front turc et ancien policier, Bernie Gunther, trente-huit ans, est devenu détective privé, spécialisé dans la recherche des personnes disparues. Et le travail ne manque pas, à Berlin, durant cet été 1936 où les S.A., à la veille des jeux Olympiques, se hargent de rendre la ville accueillante aux touristes.
C’est cependant une mission un peu particulière que lui propose un puissant industriel,
Hermann Six : ce dernier n’a plus à chercher sa fille, assassinée chez elle en même temps que son mari, mais les bijoux qui ont disparu du coffre-fort.
Bernie se met en chasse. Et cet été-là, l’ordre nouveau qui règne sur l’Allemagne va se révéler à lui, faisant voler en éclats le peu d’illusions qui lui restent…
Considéré comme un des espoirs les plus prometteurs du roman policier anglais, Philip Kerr a reçu pour ce premier livre le Prix du roman d’aventures.

Tome 2 : « La pale figure » (1994)  (voir article)

Septembre 1938. Cependant que Berlin attend l’issue des pourparlers de Munich, le détective privé Bernhard Gunther est appelé par Frau Lange, une importante éditrice, qui subit un chantage relatif à son fils, homosexuel. Une dénonciation signifierait pour lui le camp de concentration. Au même moment, un ami policier propose à Gunther une autre mission, difficile à refuser : travailler pour les services du tout-puissant responsable nazi Heydrich, qui le lance sur la piste d’un tueur en série.
Au fil d’un thriller qui nous conduit des cliniques psy chiatriques aux coulisses du pouvoir hitlérien, l’auteur de L’Eté de cristal — Prix du Roman d’aventures 1993 —ressuscite l’ambiance d’une ville où s’appesantit la folie totalitaire, avec une véracité et une précision saisissantes jusqu’au malaise.

Tome 3 : « Un requiem allemand » (1995)  (voir article)

C’est dans le Berlin de 1947 que nous retrouvons Bernie Gunther, le détective privé familier des lecteurs de L’Été de cristal (Prix du Roman d’aventures 1993). Un Berlin de cauchemar, écrasé sous les bombes, en proie au marché noir, à la prostitution, aux exactions de la soldatesque rouge… C’est dans ce contexte que Gunther est contacté par un colonel du renseignement soviétique, dans le but de sauver de la potence un nommé Becker, accusé du meurtre d’un officier américain. Mais quel rôle jouait au juste ce Becker – que Bernie Gunther a connu quelques années plus tôt ? Trafiquant ? espion ? coupable idéal ? A Berlin, puis à Vienne, tandis que la dénazification entraîne la valse des identités et des faux certificats, Bernie va devoir prouver que son passage sur le front de l’Est n’a pas entamé ses capacités. D’autant qu’il s’agit aussi de sauver sa peau…

Tome 4 : « La Mort, entre autres » (2009) (voir article)

On se souvient de Bernie Gunther, l’ex-commissaire de police devenu détective privé, qui, à la fin de La Trilogie berlinoise, assistait à la chute du IIIe Reich, conscient de la corruption qui, à Berlin comme à Vienne, minait le régime. 1949. Bernie vit une passe difficile. Sa femme se meurt, et il craint que le matricule SS dont il garde la trace sous le bras ne lui joue de sales tours. Une cliente affriolante lui demande de retrouver la trace de son époux nazi, et le voici embarqué dans une aventure qui le dépasse. Tel Philip Marlowe, son alter ego californien, et en dépit de son cynisme, Gunther est une proie facile pour les femmes fatales… Atmosphère suffocante, manipulations, et toujours l’Histoire qui sous-tend habilement la fiction : du Philip Kerr en très grande forme.

Tome 5: « Une douce flamme » (2010)  (voir article)

1950. Bernie Gunther est en Argentine, où il retrouve le gratin des criminels nazis en exil. Une jeune fille est assassinée, et pour Bernie cette affaire ressemble étrangement à une autre non élucidée qui lui avait été confiée lorsqu’il était flic à Berlin sous la république de Weimar. Le chef de la police de Buenos Aires le sollicite pour l’enquête, et Bernie accepte sans enthousiasme…

 

Tome 6 : Hôtel Adlon (2012)

Berlin, 1934. Bernie Gunther, chassé de la Kripo, gangrenée par les nazis, en raison de ses sympathies pour la république de Weimar, s’est reconverti : il est maintenant responsable de la sécurité de l’Hôtel Adlon. Alors qu’il s’échine à effacer de sa généalogie un quart de sang juif, le patron d’une entreprise de construction est assassiné dans sa chambre après avoir passé la soirée avec un homme d’affaires américain véreux, ami de hauts dignitaires nazis. Une séduisante journaliste, chargée par le Herald Tribune d’enquêter sur la préparation des Jeux olympiques de Berlin, engage Bernie. Le sort d’un boxeur juif dont le corps a été repêché dans la Spree lui semble le bon moyen pour rendre compte du climat de démence meurtrière et de répression antisémite qui règne sur la capitale allemande.

Tome 7 : Vert-de-gris (2013)

1954. Alors qu’il tente de fuir Cuba en bateau, Bernie Gunther est arrêté par la CIA et transféré à la prison de Landsberg à Berlin. La guerre froide fait rage et les Américains, qui ont besoin d’informations sur l’Allemagne de l’Est et les Soviétiques, passent un marché avec Gunther : sa liberté dépendra de ce qu’il leur révélera sur un ancien de la SS, Erich Mielke, le chef de la nouvelle Stasi.
Au fil des interrogatoires qu’il subit, Gunther se raconte : son entrée dans la SS, la traque des communistes allemands dans les camps français, les mois passés en URSS comme prisonnier de guerre, et sa volonté farouche de sauver, à tout prix, sa peau.

Tome 8 : Prague Fatale (2014) – (voir article)

Quand, en septembre 1941, Bernie Gunther revient du front russe, la capitale du Reich a bien changé. Pénurie, rationnement, couvre-feu, crimes… Berlin rime avec misère et terreur. La découverte d’un cadavre sur une voie de chemin de fer puis l’agression d’une jeune femme précipitent Bernie, affecté au département des homicides de la sinistre Kripo, dans de nouvelles enquêtes criminelles. Invité par le général SS Reinhard Heydrich à le rejoindre à Prague pour démasquer un espion infiltré dans son entourage, Bernie est à peine arrivé qu’un des fidèles du Reichsprotektor de Bohême-Moravie est assassiné. Bernie doit trouver le coupable… et vite, s’il veut sauver sa peau.

Tome 9 : Les Ombres de Katyn (2015)

Mars 1943. Le Reich vient de perdre Stalingrad et le moral est au plus bas. Pour Joseph Goebbels, il faut absolument redonner du panache à l’armée allemande et porter un coup aux Alliés. Or sur le territoire soviétique, près de la frontière biélorusse, à Smolensk, ville occupée par les Allemands depuis 1941, la rumeur enfle. Des milliers de soldats polonais auraient été assassinés et enterrés dans des fosses communes. Dans la forêt de Katyn, aux abords de la ville, des loups auraient d’ailleurs déterré des fragments de corps. Qui est responsable de ce massacre ? L’Armée rouge sans doute. Pour Goebbels, c’est l’occasion rêvée pour discréditer les Russes et affaiblir les Alliés. Il a l’idée d’envoyer sur place une autorité neutre, le Bureau des crimes de guerre, réputé anti-nazi, pour enquêter objectivement sur cette triste affaire. Le capitaine Bernie Gunther, qui y officie est la personne idéale pour accomplir cette délicate mission. Gunther se retrouve dans la forêt de Katyn avec une équipe pour exhumer les quatre mille corps des officiers polonais et découvrir la vérité, quelle qu’elle soit.

Tome 10 : La Dame de Zagreb (2016) 

Été 1943. Il y a des endroits pires que Zurich, et Bernie Gunther est bien placé pour le savoir. Quand Joseph Goebbels, ministre en charge de la propagande, lui demande de retrouver l’éblouissante Dalia Dresner, étoile montante du cinéma allemand qui se cache d’après la rumeur à Zurich, il n’a d’autre choix que d’accepter. Mais, très vite, cette  mission en apparence aussi aguichante que l’objet de la recherche, prend un tour bien plus sinistre. Car le père de Dalia Dresner est en fait un croate antisémite de la première heure, sadique notoire, qui dirige un tristement célèbre camp de concentration de la région. Et la police suisse exige au même moment que Gunther fasse la lumière sur une vieille affaire qui risque de  compromettre des proches de Hitler.

Tome 11 Les Pièges de l’exil (2017)

Au milieu des années 1950, Bernie Gunther est l’estimé concierge du Grand-Hôtel de Saint-Jean-Cap-Ferrat, sous une identité d’emprunt qui le met à l’abri des représailles et des poursuites (il figure sur les listes de criminels nazis recherchés). Mais son ancienne activité de détective et son pays lui manquent. Pour tromper son ennui, il joue au bridge avec un couple d’Anglais et le directeur italien du casino de Nice. Introduit à la Villa Mauresque où réside Somerset Maugham, l’auteur le plus célèbre de son temps, il trouve enfin l’occasion d’éprouver quelques frissons : Maugham, victime d’un maître chanteur qui détient des photos compromettantes où il figure en compagnie d’Anthony Blunt et de Guy Burgess, deux des traîtres de la bande de Cambridge, a besoin d’un coup de main… Très vite, la situation se corse, car Gunther est dangereusement rattrapé par son passé. Le roman offre un éblouissant portrait romanesque de l’écrivain, ancien espion de la Couronne, tout en entraînant le lecteur dans une machination palpitante.

 

Tome 12 : Prussian Blue (2017 en anglais)

 

Chattam, Maxime : Que ta volonté soit faite (2015)

Résumé :

Bienvenue à Carson Mills, petite bourgade du Midwest avec ses champs de coquelicots, ses forêts, ses maisons pimpantes, ses habitants qui se connaissent tous. Un véritable petit coin de paradis… S’il n’y avait Jon Petersen. Il est ce que l’humanité a fait de pire, même le Diable en a peur. Pourtant, un jour, vous croiserez son chemin. Et là…

Réveillera-t-il l’envie de tuer qui sommeille en vous ?

Maxime Chattam nous manipule tout au long de ce récit troublant dont le dénouement, aussi inattendu que spectaculaire, constitue l’essence même du roman noir : la vérité et le crime.

Mon avis : Roman noir, psychologie du mal personnifié. La confrontation du bien et du mal.. Mais surtout une magnifique analyse de caractères.. Quand on nait dans le mal, est on conditionné à reproduire le mal et le noir ? Peut-on réagir? Peut-on se contraindre à changer, peut-on casser le moule? Le mal est-il lié à la misère et à la pauvreté ? Je connais très peu les livres de Maxime Chattam, je sais que celui-ci n’est pas typique de l’auteur, mais je dois dire que j’ai beaucoup apprécié cette approche, la construction de la personnalité du mal absolu, sa démarche spirituelle, ses codes et ses doutes… Crimes, viols, méchanceté, violence… tout est analysé…

Extraits :

Un mariage entre méthodiste et luthérien, pour ces deux familles, était encore plus déshonorant qu’une grossesse hors union, quoi qu’aient pu en dire les femmes des clans respectifs qui furent les plus tempérées dans l’affaire.

Les autres adultes disaient de lui qu’il avait un « monde intérieur très riche », ce qui était un moyen élégant d’affirmer que Jon était asocial.

Et chaque jour, il n’y avait que le rosissement de l’horizon pour lui rappeler qu’il devait se hâter de rentrer pour souper, la roue chromatique des cieux tournait, son horloge à lui, sa montre cosmique, avec la lune et le soleil pour aiguilles, un repère qui n’appartenait qu’à lui

dans l’obscurité, la démarche silencieuse, il se demanda si c’était là ce que ressentaient les loups lorsqu’ils traquaient leur proie, se glissant dans leur traîne, le regard acéré, la vision périphérique s’effaçant progressivement pour qu’il n’y ait plus que la cible en vue.

Son écorce était poreuse, il savait encaisser, courber l’échine et attendre qu’une tempête passe en la traduisant en cicatrices.

Tu verras, le sexe c’est comme la cigarette, au début c’est désagréable et ensuite tu ne peux plus t’en passer.

une histoire d’amour qui commence dans la haine familiale, c’est jamais bon

Brasser les sangs, pourquoi pas, mélanger les origines, les classes sociales, à la rigueur, mais pas les religions.

Tout tombait en ruine ici, jusqu’au fermier lui-même, un rouquin voûté qui paraissait le double de ses quarante ans, maigre comme un coyote l’hiver

au-delà des livres elle savait lire les êtres humains, et en particulier les plus jeunes

Mais la nicotine vous colle à la peau plus sûrement que de la sève fraîche et cette saleté est capable, même après très longtemps, de ressortir de sa cachette pour inonder votre sang de ses arômes, jusqu’à vous faire tourner la tête de désir.

La vie d’un homme est l’unique véritable horloge du monde.

– Quand tout le monde fixe le même point, c’est qu’il y a quelque chose à y voir

La paroisse, l’approche spirituelle, tout ça lui semblait finalement peu important, il était méthodiste par tradition familiale, rien de plus, après tout ce qui comptait c’était le destinataire final, pas le mode de communication.

elle leva les yeux vers lui et son sourire chassa tous les hivers du monde pour l’éternité.

en matière de séduction, il frisait la neurasthénie

Les voyelles de l’humiliation défilèrent. Les voix se turent, les bouches formèrent des « oh » de stupéfaction, les mains commencèrent à pointer des doigts moqueurs tels des « i » impérieux, et bientôt tous rirent allégrement à grands coups de « ah-ah » et « eh-eh »..

C’est ce qui fait la différence entre un être humain et une épave, lorsqu’on n’a même plus la dignité de protester.

Certains naissent foncièrement bons, la plupart ne sont que des funambules dansant au-dessus du vide entre bonté et méchanceté, mais une poignée, comme lui, venaient au monde souillés par déjà une bonne quantité de limon autour de leurs fondations, trop en tout cas pour que les grandes eaux moralisatrices de la civilisation puissent tout laver.

La spatule réclinait le vernis et les écailles de peinture comme si toute la maison pelait sous le soleil de juin

… mais se sentait obligée de compenser la disparition de sa fringante beauté par des bijoux plus gros, plus brillants, à commencer par des boucles d’oreilles en nacre qui pendaient tels les balanciers d’une vieille horloge royale.

Il a cru qu’il aurait prise sur sa fille de la même manière qu’il gère ses affaires. Quand il a compris qu’elle lui échappait, il s’est comporté comme avec ses contrats : il lui a tourné le dos pour se consacrer à autre chose.

Il ne supporte pas l’idée que sa propre famille ne réagisse pas à son emprise comme son empire. Ce qu’il ne peut contrôler, il fait comme si ça n’existait pas.

Ses iris menaçaient de fondre et de répandre leur crème bleue sur ses joues tant les larmes, rageuses, pleines de l’acide de la rancœur, s’accumulaient aux portes de son regard.

Ce qui est certain, c’est que, les années filant, il devenait de plus en plus avare de paroles, et le fin vernis d’humanité qui l’habitait se réduisit à sa portion la plus mince, le strict minimum vital pour survivre en société

Finalement les fantômes ne dépendent pas des lieux, il n’y a guère que les hommes et les femmes qui sont hantés, jamais les maisons.

Nos vies sont ainsi constituées, n’est-ce pas ? Une accumulation de petits interrupteurs qui s’enchaînent, l’un ouvert, le suivant fermé, et on est obligé de prendre une direction différente ; ainsi nous propageons le courant de nos existences à coups de trajectoires sinusoïdales aux amplitudes plus ou moins larges, sans qu’aucun de nous sache réellement pourquoi tel ou tel interrupteur est allumé, ce sont simplement les aléas du quotidien, des rencontres, des actes manqués, des gestes, des oublis, des réussites et des échecs… Certains appellent cela le « destin », d’autres le « choix de Dieu », et quelques-uns ne se posent pas la question, ils se contentent de vivre.

Sa peau ressemblait au papier peint qui se décolle après trop d’années dans une maison humide,

dans une petite ville, on se définit davantage par ce que l’on sait et donc que l’on doit raconter que par ce que l’on fait réellement

une personne qui ne cherche qu’à fermer les yeux est un être qui recherche la mort

Elle était belle ?
– Comme un crépuscule de printemps.
– Même à la fin ?
– Aussi belle qu’un crépuscule d’automne.

Il n’y a pas plus efficace qu’une armada de dévots frustrés de bonnes œuvres à qui vous confiez soudainement des estomacs à la dérive.

La maison craquait la nuit, ses os de bois se refroidissaient enfin, et sa structure se contractait après les dilatations terribles de la journée

La vérité a cela d’insupportable qu’elle s’effiloche avec le temps.

Le progrès n’est pas une épidémie, c’est une couverture ; il ne vient à vous que si vous tirez dessus.

Barde-Cabuçon, Olivier «Humeur noire à Venise» (2015)

« Humeur noire à Venise » (2015) Quatrième enquête du Commissaire aux morts étranges

Résumé : Des pendus qui se balancent sous les ponts de Venise comme autant de fleurs au vent, un comte que l’on a fait le pari d’assassiner dans son palazzio. Autant de raisons pour que Volnay, le commissaire aux morts étranges, quitte Paris et réponde à l’appel au secours de Chiara, son ancien amour. Il espère aussi, par ce voyage, chasser l’humeur noire de son assistant, le moine hérétique, plongé dans une profonde dépression. Mais, dans la Venise du XVIIIe siècle qui agonise lentement en s’oubliant dans de splendides fêtes, les rencontres et les événements ruissellent d’imprévus. Une jeune fille travestie en garçon, un auteur de théâtre, un procurateur de Saint-Marc manipulateur et son énigmatique fille entament le plus sombre des bals masqués. Entre rêve et réalité, tragédie et comédie, Volnay et le moine se retrouvent confrontés à des assassins non moins qu’à leurs démons. Avec cette quatrième enquête du commissaire aux morts étranges en forme de parenthèse vénitienne, Olivier Barde-Cabuçon délaisse le temps d’un roman le royaume de l’intrigue pour la ville des masques.

Mon avis : Alors cette fois-ci, je suis attachée pour de bon à Volnay et au moine. J’ai beaucoup aimé l’intrigue, j’ai eu beaucoup de plaisir à parcourir Venise en leur compagnie. Les personnages s’étoffent, s’humanisent et je suis conquise. Il aura fallu plusiers tomes pour être totalement convaincue mais c’est bon !

Extraits : La tristesse imprégnait leur âme d’un voile humide.

L’homme est livré à lui-même dans un monde hostile, seul et désemparé. C’est à lui de trouver quel sens donner à sa vie et quoi faire de son passage sur terre.

sachez que tout espoir n’est jamais perdu avant qu’on ne choisisse d’abandonner.

à Venise, seule la place Saint-Marc portait le nom de piazza, les autres se contentant plus modestement de celui de campo. Quant aux palais, par souci de ne pas se mesurer au palais des Doges, on les nommait “Maison”, soit Ca’, le diminutif de Casa.

Elle avait de grands yeux bleus qui vous effleuraient comme une caresse froide ou un vent glacial.

Autrefois, j’étais gai, j’étais léger. Un fouteur de joie ! Mais comme il se trompe celui qui se juge heureux… Je n’avais pas compris qu’à tout moment le bonheur pouvait aller voir ailleurs.

Trop de comptes à régler avec sa mémoire. Les heures passaient sans qu’il se révolte contre cette triste fatalité de revivre sa vie durant la nuit

On donnait parfois des combats de taureaux place Saint-Marc. Le choc entre les animaux ne devait pas avoir la même intensité que ce curieux et silencieux combat pour assurer sur l’autre sa suprématie. Les adversaires étaient pourtant de force égale car aucun d’eux ne cilla.

Ne dites rien. Je sais que vous compatissez à ma douleur mais les mots n’ont aucun sens lorsque la vie n’est plus. – Sa bouche se contracta douloureusement — Je veux un silence, un silence de mort !

Notre quotidien est le canevas à partir duquel on brode et on improvise la suite à donner.Et nos songes, l’étoffe dont on fait les rêves…

Nos nuits ne reproduisent pas forcément nos jours, elles leur ajoutent tous nos désirs inassouvis, nos angoisses les plus secrètes, celles-là même que nous taisons à nous-mêmes.

La couleur du bonheur, étrange mélange d’eau et de ciel. Tout ce qui n’est pas sur terre se pare de ce bleu. Ici, nous sommes en suspension dans ce bleu changeant d’heure en heure, inaccessible aux ombres. Il me semble que, si je me jetais dans l’eau, j’entrerais dans le ciel.  

on ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ignore sa destination finale.

Les drapés d’une robe de lumière plissaient le ciel de Venise. Je crois qu’avec le bleu, il retrouve l’innocence de l’enfance, l’univers du rêve… Souvenez-vous lorsqu’enfant, nous nous demandions pourquoi le ciel est bleu ?

Néanmoins, votre père a repris vie. — Reste à savoir s’il retrouvera le goût de la vie

Sous le clair de lune, tel Narcisse, Venise contemplait son reflet dans le Grand Canal.

Un silence pesant s’ensuivit, on aurait entendu bâiller une huître.

Mais demander à votre fils de l’amour, c’est demander de la laine à un âne !

Je lui dirai que le cœur des hommes est bien étrange, qu’il s’emballe et prend le galop mal à propos. Il a l’innocence des enfants, la fougue et la foi de la jeunesse mais il repose, somme toute, sur des assises peu solides.

— Je ne fais que vous tendre un miroir. Ce n’est pas moi mais votre reflet qui vous met en colère.

— En ce moment, je me sens comme une éponge qui s’imbibe des sentiments des autres. vous avez bénéficié de beaucoup de chance depuis que nous avons croisé votre route. Mais la chance est féminine et conséquemment sujette à des caprices.

— La vérité, ça ne dure jamais que quelques secondes et ça met tout le monde mal à l’aise.

demander à un Vénitien de dire la vérité, c’est un peu comme ordonner à un torrent de s’arrêter de couler !

Le temps fuit comme une insulte à la vie.

Il gagna l’ombre car elle correspondait plus à son humeur. Les personnes masquées y semblaient des silhouettes à peine esquissées par un peintre trop pressé.

Comment étais-je avant de la connaître ? demanda son cœur éperdu. Amoureux d’une autre, répondit sa mémoire et il baissa la tête.

Je regrette de ne pas l’avoir plus connu. — Ne regrettez rien. Il avait perdu ses cinq esprits : le sens commun, l’imagination, la fantaisie, le jugement et la mémoire…  Sais-tu d’où vient le nom italien de Venise ? Venezia ? En latin veni etiam : “viens à nouveau”. Jusqu’à nos derniers jours, nous serons brûlés par un éternel besoin de retour.

 

Commentaire global :     Olivier Barde-Cabuçon et la série du « commissaire aux morts étranges »

 

** et si vous aimez Venise .. j’ai commenté récemment la série de Frédéric Lenormand « Les mystères de Venise »

Jérusalmy, Raphaël « La Confrérie des chasseurs de livres » (2013)

Résumé :
Le roman de Raphaël Jerusalmy commence là où calent les livres d’histoire. François Villon, premier poète des temps modernes et brigand notoire, croupit dans les geôles de Louis XI en attendant son exécution. Quand il reçoit la visite d’un émissaire du roi, il est loin d’en espérer plus qu’un dernier repas. Rebelle, méfiant, il passe pourtant un marché avec l’évêque de Paris et accepte une mission secrète qui consiste d’abord à convaincre un libraire et imprimeur de Mayence de venir s’installer à Paris pour mieux combattre la censure et faciliter la circulation des idées progressistes réprouvées par Rome. Un premier pas sur un chemin escarpé qui mènera notre poète, flanqué de son fidèle acolyte coquillard maître Colin, jusqu’aux entrailles les plus fantasmatiques de la Jérusalem d’en bas, dans un vaste jeu d’alliances, de complots et de contre-complots qui met en marche les forces de l’esprit contre la toute-puissance des dogmes et des armes, pour faire triompher l’humanisme et la liberté.
Palpitant comme un roman d’aventures, vif et malicieux comme une farce faite à l’histoire des idées, regorgeant de trouvailles et de rebondissements, La Confrérie des chasseurs de livres cumule le charme et l’énergie de Fanfan la Tulipe, l’engagement et la dérision de Don Quichotte et le sens du suspense d’un Umberto Eco.

Mon avis :
Entre Moyen Age et Renaissance. Deux héros dans ce roman : le poète François Villon, aventurier et voyou.. un personnage de légende… qui disparait de la circulation à 32 ans et de ce fait on peut imaginer la suite de sa vie. On voyage à travers les pays, à travers la langue. L’autre héros : le livre. A quoi sert le livre ? A sauvegarder la liberté de pensée. Et ici à sauver notre âme…
Deuxième roman que je lis de cet écrivain et deuxième coup de cœur. Même si le livre témoigne d’une véritable érudition, cela reste un roman d’aventure, ancré dans la période allant du Moyen Age à la Renaissance, faisant référence à l’époque actuelle aussi. Et la langue est une pure merveille. Même mes amis qui n’aiment pas les romans mais qui sont amoureux de la poésie, des livres, des manuscrits et de la langue devraient le lire. Et avec de l’humour, ce qui ne gâche rien !

J’avais déjà beaucoup aimé son précédent roman “Sauver Mozart” (2012)

Extraits :
Sa voix suave flotte comme un doux encens dans l’air rance de la pièce

Leurs craquelures parlent un langage mystérieux. Elles vous soufflent des mots, des phrases à l’oreille. Il suffit ensuite d’une musique, de quelques rimes, pour en révéler le secret

De mes amours et de mes duels, il ne me reste que des cicatrices

La place du marché s’éveille, emmitouflée dans l’épaisse brume du matin. Des sons tout d’abord timides, épars, picorent quelques grains de silence

Les meilleurs livres qui soient ont souvent un triste sort. Ils tombent aux mains de nigauds qui s’étonnent qu’on puisse perdre son temps à les lire, et encore bien plus qu’on veuille les acquérir pour argent comptant

Et c’est ainsi que la connaissance circule et se répand, d’un larcin à l’autre, de faillite en héritage. Au grand bonheur des libraires

Pour chasser cette sensation de froid, il s’imprègne de la chaleur des détails familiers : pavés boueux, bornes de pierre verdies de mousse, enseignes qui se balancent au-dessus des porches, au sanglier, à la cruche, au cadran solaire.

Il a soif d’autre chose, de vigueur, de hardiesse. D’un endroit où chaque pas compte, où chaque instant apporte un nouveau défi, où ni l’âme ni le corps n’ont le droit d’abaisser leur garde. Un tel endroit existe-t-il ici-bas ? Si oui, c’est certainement un lieu empli de passion et de tourmente…

Le vacarme du chargement cède la place à un silence serein qui berce doucement le navire. Les teintes chaudes du couchant grimpent lentement le long des mâts, en peignant le bois sombre d’un rouge intense. Cordes et filins quadrillent l’azur de traits droits et nets, comme tracés au burin. Au loin, un enchevêtrement confus de bâtisses et de clochers ondoie sous une lumière incertaine. Les entrepôts et les quais s’évaporent en un mirage orangé. Une mouette solitaire apostrophe le soleil de ses piaillements exaspérés

Il fixe la ligne d’horizon qui s’estompe, l’immense étendue de mer et de ciel qui s’épand à perte de vue, invitante, exaltante. Le jour s’y noie avec indolence, entraînant le passé avec lui au fond des flots. Bons et mauvais souvenirs se retirent sans bruit, lentement ensevelis par la nuit qui gagne

N’ayant pas la moindre idée de ce à quoi ressemble le pays de la Bible, il se le représente mystérieux et splendide. Dans son esprit, le Carmel est une immense montagne aux pics ornés de croix géantes qui percent les nuages. La Samarie est un jardin édénique, empli de fleurs aux mille couleurs, où batifolent ânes blancs et brebis frisées. Sans oublier les hydres et les cyclopes

À qui appartient donc la Terre sainte ? À celui qui la possède ? À celui qui l’occupe ? À celui qui l’aime
Les mains croisées sous la nuque, il sourit aux milliers d’étoiles qu’il imagine à travers la charpente du toit.
Il a le teint blafard, la peau fripée comme du linge mal essoré.

Il s’est laissé berner par la magie des mots “Terre sainte”, “Galilée”, “Jérusalem”, par le mystère que ce pays cache sous ses pierres, par le vent qui souffle ici autrement qu’ailleurs. Et comment ! Un vent brûlant qui vous rôtit les fesses

C’est une ville non tant bâtie de pierres et de briques que maçonnée de palabres et de rêves
Quel bon vent vous amène en Terre sainte, maître Villon ? — Des vents contraires. Zéphyrs d’évasion et alizés de fortune

Sa carrure imposante, taillée à l’emporte-pièce, bosselée de rugueux biceps, son faciès raturé de balafres inspirent tout d’abord de l’effroi

La journée s’annonce torride. Une lumière de plomb couvre la plaine aride, les arbustes figés qu’aucune brise ne soulage, le vol lointain d’un épervier solitaire. La campagne se renfrogne, tordue par les vapeurs de la canicule. L’ombre grincheuse d’un nuage éclabousse la ligne d’horizon puis va étendre sa tache grise sur la nappe ocre des champs

Et pourtant, cette terre lui murmure un message confus, venu du fond de l’âme. Comme une confidence. Il sent intuitivement qu’elle l’attendait depuis toujours

Chaque parole est bue telle une potion réconfortante, chaque tour de phrase est applaudi telle une acrobatie de haute volée

Il laisse planer un silence embarrassant, dévisageant ses interlocuteurs avec insistance, comme s’il tentait de déchiffrer le message des rides et des plis. Ses sourcils froncés, son regard braqué cherchent à pénétrer l’âme même, à en sonder les recoins les plus sombres

La religion montre chaque jour comment gouverner par la seule force de l’écrit

Des coulées de lumière argentée ruissellent le long des branches noires, se faufilant parmi feuilles et fruits, rampant jusqu’aux racines, à la manière de reptiles. Villon songe au serpent de l’arbre de connaissance. Est-il en train de pactiser avec Satan

L’engouement renouvelé pour la sagesse des anciens n’est qu’une mode passagère. Le dogme, lui, est inébranlable. Ce ne sont pas quelques manuscrits, antiques ou séditieux, qui changeront la donne

Il fait d’une fissure dans le mur un rayon de soleil, de la paroi obscure et humide un ciel étoilé, des brins de paille sur le sol des prairies

Au début, le détenu voit des océans, des femmes aux cheveux d’or, des fleurs géantes, des serpents. Et puis, rapidement, d’autres images défilent, en chaîne : un morceau de viande sur la braise, un fruit énorme dégorgeant de jus et de sucre. Les circonvolutions du cerveau se transforment en intestins. Le corps tout entier n’est plus que viscères. C’est alors qu’elle vient, en traîtresse, en libératrice, la méchante idée de mourir. Le prisonnier la repousse. La mort lui fait encore peur. Et puis, un jour, il lui parle. Il se confie. Elle s’offre à lui. Il recule, effrayé, mais elle ne le retient pas. Elle attend… Elle attend qu’il finisse son poème. Mais il ne peut déjà plus écrire, plus réciter. Il bredouille, se mord la lèvre, oubliant peu à peu les paroles de sa ballade. La mort tente une caresse. Elle a les doigts pâles d’Aïcha

Entrevue l’espace d’une nuit, sa face blanche se dessine à peine, fuyante, vaporeuse, comme celle de quelqu’un qu’on aurait connu il y a longtemps. Seuls ses yeux noirs percent le brouillard de l’oubli

Le débit régulier des vers évoque un voyage sur un fleuve. Les tournures de phrase tracent des méandres au cœur de l’auditoire intrigué, tout comme la Seine se fraye un cours parmi les vallons.

Ce ne sont ni belles palabres ni rimes alambiquées qui font la force d’une ballade. C’est la voix qui parle, qui chante, qui caresse. C’est elle qui rapproche les hommes, comme un pont. Ou une main tendue

Il voudrait tant briser le mutisme de cette terre. Il l’entend parfois murmurer dans le bruissement des feuillages, l’appeler d’un claquement d’ailes, l’encourager d’un souffle de vent chaud. Mais il ne comprend pas ce qu’elle lui dit

Il n’entend rien, pas même un miaulement, pas même le trot menu des rats qui, la nuit, se faufilent en bande le long des murs. La ruelle est comme bâillonnée. Le silence qui y règne d’ordinaire n’a rien à voir avec cette absence totale de bruit

Les flammes montent vite. Poupées et masques en papier mâché se tordent et recroquevillent. Une figurine de cire fond en une larme brune qui coule lentement sur son petit socle de bois. Un psautier tend les bras suppliants de ses feuillets. Des bulles d’encre bouillante perlent le parchemin, glissant le long de la page avant d’éclater en de minuscules crépitements. Un pégase de bronze fend la fumée d’un ultime galop. La patine dégouline en une sueur vert-de-gris le long de son échine tendue par l’effort. Ses muscles ondoient dans les vapeurs de la fournaise, enfin délivrés de leur carcan de métal. Sa gueule se contracte en un muet hennissement. Il disparaît d’un coup dans un tourbillon de suie

Le masque de ceux qui, venus trop avant l’heure, choisissent de faire le pitre plutôt que de passer pour des prophètes.

C’est ici le royaume des livres. Mêlés ainsi les uns aux autres dans une sorte de danse muette et vide de sens, ils ne semblent pas être les œuvres de l’homme, ni pour lui, mais dotés d’une vie propre, dégagée des textes mêmes qu’ils renferment. Villon aperçoit une splendide reliure estampée de motifs animaliers. Monstres et bêtes sauvages s’y ébattent, aériens, oublieux de leur carcan de peau

Une sorte de gaieté émane des reliures aux couleurs vives qui se pressent sur les rayons

Les caractères robustes de ce manuscrit allemand se prêtent mal au madrigal et au rondeau. En revanche, ils conviennent parfaitement aux exhortations enflammées d’un prédicateur. Rebuté par l’impétuosité des déliés, la brutalité des pleins, la rigidité des lignes, Colin en perçoit intuitivement le fanatisme intransigeant
En parlant de sa vie, des femmes, de sa douleur, de Paris, il invite les sujets du royaume à partager tous un même destin. Son chant unit les Français, poitevins ou picards, en un seul hymne, une seule langue, par-delà dialectes et chapelles. À la différence des Médicis, Louis XI n’est pas imbu de grec et de latin mais bien du parler de son pays que manie si bien maître François. Le roi n’est pas grand amateur de poésie. Il voit tout simplement en Villon le chantre d’une nation naissante

Pour affaiblir la papauté sans déclencher un conflit de fait, la Confrérie a soigneusement choisi les textes à propager. Mais ce sont d’abord les livres eux-mêmes que l’opération aspire à changer, leur forme, leur poids, leur aspect. Elle va les libérer du carcan des cloîtres et des collèges. Imprimeurs, graveurs, brocheurs, colporteurs, vont les rendre plus maniables, plus légers, moins coûteux. Et bien moins sérieux. Au lieu d’attaquer la scolastique de front, ils vont la noyer dans un flot d’ouvrages en tous genres, inondant la place de récits de voyages, de traités de physique, de tragédies et de farces, de manuels d’algèbre ou de chaudronnerie, de chroniques historiques, de contes et de légendes. Et surtout, les libraires vont encourager l’emploi du français, de l’italien, de l’allemand. Le latin ne sera plus idiome sacré mais simplement la langue de Tite-Live et de Virgile
Les cartes marines, elles, n’intéressent pas encore les censeurs. Pourtant, les distances énormes qu’elles recouvrent rendront bientôt Rome minuscule, insignifiante

Un grondement éolien, comme en font les baleines, monte de sa poitrine essoufflée

Il respire l’air marin à pleins poumons, comme si on venait de lui ôter un garrot, puis se retourne un moment, bien heureux de voir la ligne du rivage s’effacer et disparaître au loin

Maigre comme une ficelle, pâle comme un drap, le jeune garçon nage dans un caftan noir bien trop large pour lui
Il ignore par quelle méprise Tel Megiddo, lieu-dit hébreu, simple bourg, relais d’étape, est devenu, tant en arabe qu’en latin, l’Armageddon. C’est là, à la fin des temps, à l’ère sanglante de Gog et Magog, que Lucifer sera vaincu par l’ange du bien

Il éprouve une étrange sensation de vide qui semble croître de jour en jour, au fur et à mesure de sa longue marche vers le sud. La trame de son passé s’effiloche, lambeau par lambeau, s’accrochant aux arbustes épineux qui bordent le chemin. Ses regrets, ses espoirs s’envolent, emportés par le vent, brûlés par le soleil, comme si un mystérieux larron l’en dépouillait petit à petit

En remodelant ainsi la planète à sa guise, il la rend plus belle, plus mystérieuse et invite à l’aventure et au rêve. Le jeune garçon suit du regard ces tracés qui pointent vers l’infini. Il imagine un navire en suivre les méandres à l’aveuglette pour aller jeter l’ancre tout au bout de la terre, parmi les étoiles. Un vrai bateau n’est pas fait pour mener d’un port à un autre, telle une carriole rejoignant un relais d’étape.

L’eau, pétrifiée en une banquise de lumière et de sel, scintille à peine. Les rayons du soleil s’y enlisent, jaspant un moment l’indigo mat de la surface avant d’être happés par les profondeurs. Le reflet d’un cumulus solitaire patine sur l’onde, dérapant comme une mouche sur l’étain poli d’un miroir

La nuit ne tombe pas ici comme à Paris ou en Champagne. Elle s’élève. Elle déborde du gouffre noir de la mer Morte, montant en crue, se répandant lentement sur le sable comme de l’encre sur un buvard. Les étoiles s’allument, une à une, nettes et perçantes. Elles ne tremblotent pas timidement dans quelque brume, éparses parmi les cimes des arbres. Elles s’étendent ici à l’infini, déployées en une immense armada

En allant à l’essentiel, il rend simple ce qui est ardu, clair ce qui est confus et prodigue une sagesse abordable à tout un chacun

Des saules caressent les rivières, filtrant le courant du bout des doigts, tel un rêveur assis sur la berge
Il sème le doute, subodore, conjecture, se rétracte, tente une sortie puis bat à nouveau en retraite, laissant le lecteur perplexe, insatisfait, mais ébranlé à jamais dans ses convictions les plus intimes. Un doute semé au vent germe mieux dans les esprits qu’une vérité plantée à la bêche

Louis XI s’en délecte au point qu’il a affirmé trouver “fort belles” les récentes œuvres soumises par les chasseurs de livres à l’approbation de la couronne. Depuis ce mot heureux, courtisans et professeurs ne parlent plus que de “belles-lettres” et de “beaux-arts”. Curieusement, il n’y a ni belles sciences ni sciences laides

Bien des écrits pertinents avaient été réunis, ceux des orateurs romains pour les Médicis, ceux des sophistes d’Athènes pour la gouverne du roi Louis, mais ils n’étaient que de la poudre à canon à quoi manquait encore l’étincelle qui y mettrait le feu

Voilà ce qui manquait à Caton et Virgile, à Lucrèce et Démosthène, un langage vivace qui houspille tout d’un les bourgeois et les princes, les bonnes gens et les étudiants

La journée est radieuse. Le pavé sent bon, fraîchement lavé par l’averse, brossé par le crin du vent. La route s’étire, trouée de flaques, parmi les dernières bicoques qui s’appuient aux remparts de la cité