Sabolo, Monica «Crans-Montana» (2015)

Auteur : Née à Milan, Monica Sabolo a grandi à Genève en Suisse où elle fait ses études. Après un investissement dans l’action pour la défense pour les animaux, au sein du WWF en Guyane puis au Canada, elle a l’opportunité de travailler à Paris en 1995 comme journaliste pour un nouveau magazine français Terre et Océans. Monica Sabolo passe dans les rédactions des magazines Voici et Elle. Au lancement de Grazia (Mondadori France), Monica Sabolo est recrutée comme rédactrice en chef « Culture et People ». Après « Le roman de Lili », elle signe avec « Jungle » son second roman. Début 2013, elle prend un congé sabbatique de quelques mois pour écrire un troisième roman, « Tout cela n’a rien à voir avec moi », pour lequel elle reçoit le prix de Flore. En janvier 2014, Monica Sabolo quitte Grazia et le journalisme pour se lancer dans une nouvelle activité : l’écriture de scénario. En 2015 elle publie « Crans-Montana », puis en 2017 « Summer »

 

Résumé : Dans les années 60, à Crans-Montana, une station de ski suisse, des garçons observent, de loin, trois jeunes filles qui les fascinent : les trois C. Chris, Charlie et Claudia. Elles forment une entité parfaite, une sorte de constellation. Claudia, cheveux blonds, hanches menues, sourire enjôleur. Chris, boucles brunes, peau mate, ongles longs comme des griffes. Charlie, cheveux noirs, petits seins, longues jambes. Pour ces garçons elles sont un rêve impossible. Pendant les vacances d’été ou d’hiver, sur les pistes, à la piscine ou dans les night-clubs ils les regardent, sans jamais les aborder. Les années passent. Leur souvenir les poursuivra, comme un amour fantôme.

Les voix des garçons, puis des filles déroulent les destinées d’une jeunesse, dorée en apparence, mais qui porte les secrets, les fautes et l’indifférence des générations précédentes. Durant près de trente ans, tous tenteront de toucher du doigt quelque chose de plus grand, l’amour, la vérité, ou simplement le sentiment d’exister. Mais des espoirs romantiques de l’adolescence à l’opulence glacée des années fric, la vie glisse entre leurs doigts.

Mon avis :

Un roman sur trois jeunes filles qui brillent de mille feux.. . Sur la jeunesse dorée qui brûlait la vie par les deux bouts dans une station suisse … 3 jeunes filles, les 3 C. Toute une époque.. Le fric, le luxe, les paillettes ; mais que dire de l’envers du décor… Un magnifique roman sur la jeunesse, la crainte de grandir, le mal-être,  la solitude, la perte de repères, la peur de vivre, les vraies et les fausses valeurs. Et aussi sur les vrais riches et les parvenus, l’être et le paraître. Je n’irais pas jusqu’à dire sur l’amitié, mais plutôt sur les liens qui se forment lors de l’adolescence et qui subsistent envers et contre tout.. sur la survivance, sur la fidélité à une vie révolue, sur l’attachement à ses premières amours et amitiés.

Oh que de souvenirs remontent.. Crans-Montana ; enfin pour moi c’était « Montana-Crans », le lac de la Moubra, et plus tard les copains, les italiens (les Milanais – même le Giovanni y est –   avec leurs belles voitures), les boites… Montana, puis Crans, furent parmi  mes points de chute d’enfance et de jeunesse. Mais la comparaison s’arrête là… Même si j’ai fréquenté les lieux dont il est question.

J’ai beaucoup aimé la façon dont le livre est écrit ; témoin d’un monde, d’un lieu, d’une époque…

Extraits:

Nous vivions dans un monde parallèle, moelleux et doux comme une neige de printemps. C’était un temps sans souvenir, un temps dont seuls nous resteraient les parfums de nos mères, nous embrassant le soir, apprêtées, maquillées, nous laissant vaguement inquiets, conscients de notre parfaite inutilité.

 

Mais avec les Italiens, le sol devenait friable. Dans leur monde, nous n’existions pas. Ils ne faisaient aucun effort pour parler français. Ils ne faisaient aucun effort tout court. La vie glissait sur leur peau comme un ruisseau frais.

il y avait un instant suspendu, comme une virgule dans nos souffles figés. Soudain, sous ce ciel immense qui évoquait la soif, ou un précipice, nous pouvions croire que nos vies allaient enfin commencer.

Les rumeurs ne pénétraient pas son monde intérieur, elles glissaient sur lui comme la pluie de fin d’été, lorsque les voitures de luxe repartaient, très lentement, sur la route en lacet –

Les arbres scintillaient de cristaux de glace, qui gouttaient sur nos fronts, et la route semblait recouverte d’une mousse de lait. La forêt jetait son ombre sur nos pas.

Et puis, bien entendu, les choses se déréglèrent, parce que l’équilibre et la joie n’étaient pas notre sort, parce que la nature est un monde aveugle où tout se délite

Elle imaginait cette vie silencieuse, et l’ombre de la faute qui flottait contre les murs, rampait sur la moquette, s’infiltrait sous les portes pour se répandre dans la ville.

Il était impératif d’enfiler une paire de gants avant de sortir, comme s’il fallait préserver sa peau, mettre une pellicule entre soi et le monde.

Qui ne voulait pas gagner de l’argent, à cette époque-là ? Qui pouvait prétendre à la transparence ? À Crans-Montana, tout le monde avait quelque chose à cacher – des fantômes, des comptes bancaires, un passé – et tout cela reposait dans le silence, sous la neige qui s’étendait à l’infini…

 

 

Entre elles, il y avait des secrets, comme des bulles renfermant un liquide amer, des regrets, et malgré l’énergie qui circulait alors, quelque chose se rétrécissait.

il lui sembla que leur jeunesse s’était dissoute, à la façon des comprimés effervescents qu’elle regardait fondre dans l’eau, ces milliers de bulles qui jaillissaient, vibrantes, vers la surface, un feu d’artifice pétillant et puis, plus rien.

Le temps s’est dilaté comme une barque dérivant sur un lac. Tous ces souvenirs qui remontent, comme s’ils étaient au fond d’une grotte, ou très loin au centre de la terre, toute cette vie qu’elle avait presque oubliée.

Elles n’avaient pas beaucoup parlé, ensuite, déterminées, elles avaient mis une cassette de chansons italiennes, Gigliola Cinquetti, Patty Pravo*, comme au bon vieux temps. Elles libéraient leur cœur d’une carapace de givre. Elles avaient toujours su, dans le fond, que cela finirait ainsi, c’était comme une déflagration étouffée ou un coup de feu tiré dans un nuage de plumes.

 

Patty Pravo .. je me demande si la chanson à laquelle pense la romancière ne serait pas « la bambola »..

Le Corff, Aude « Les arbres voyagent la nuit » (2013)

Résumé :

Chaque jour, Anatole s’interroge. Que peut bien raconter cette fillette, sous le bouleau de la cour de l’immeuble, aux fourmis et aux chats ? Un soir, Le Petit Prince à la main, le vieux professeur de français se résout à l’approcher : « Tu connais ? » Manon, huit ans, n’hésite pas longtemps. Depuis que sa mère est partie, elle n’a plus grand monde à qui parler. Peu à peu, leurs solitudes s’apprivoisent. Et leur drôle d’amitié, née dans un bout de jardin, n’en est qu’au début de leur bout de chemin…

« Un livre qui parle de l’intime et de l’universel, de l’humain et de la nature. Un roman doux, léger et délicat, un récit juste qui parvient à toucher le lecteur en plein cœur. »onlalu.com

(Pocket – juin 2015 – 256 pages)

 Mon avis : Une merveille ! Quand une fillette de 8 ans, toute perdue après la disparition de sa Maman, seule avec un Papa totalement anéanti, qui en veut à la terre entière, va retrouver goût à la vie grâce à un vieux monsieur et au « Petit Prince ». Et plus encore… Cette fillette va nous donner une leçon sur la vie, la tolérance. Dans ce livre, la confiance en l’amour va déplacer les montagnes, va aller au bout de tout… Un groupe improbable va partir à la recherche du bonheur.. Un road-movie magnifique, une ode à la douceur, au souvenir, à l’évasion par les livres… On va y apprendre qu’il faut croire en la vie, croire en ses rêves, aller chercher le bonheur. Autour d’une fillette dont la vie se résume à un foulard abandonné, 3 adultes vont se rencontrer.. et refaire le monde.. Alors laissez-vous guider… partez à la redécouverte des lieux du passé avec votre regard de maintenant, laisser remonter vos souvenirs et votre humanité. la nostalgie par moments, certes, mais au final une nostalgie constructive et un message d’espoir. Toujours sensible et juste, jamais larmoyant. Ce livre pose les bonnes questions et donne les belles réponses.. Et tout ça avec beaucoup de poésie..

Je le recommande vivement !

 Extraits

Devant la fenêtre, se dresse un bouleau dont la force tranquille contraste avec l’abattement de cet homme qu’elle ne reconnaît plus.

Pourquoi s’acharner à maintenir les vieux en vie ? Tout en eux s’use et s’estompe, même les souvenirs, souvenirs de souvenirs, souvenirs aux contours flous et aux couleurs fades, souvenirs réinventés.

Manon prend place à côté du vieux monsieur qui s’assoit comme un automate ; il ne lui manque plus que la clé dans le dos

Ses cheveux blancs sont trop rares pour cacher les taches brunes sur son crâne, et son front est aussi ridé que l’écorce d’un érable rouge.

L’auteur, Antoine de Saint-Exupéry, est un adulte qui n’a jamais oublié qu’il était un enfant, avant d’être grand, et l’est toujours resté un peu, dans un monde plein de guerres et de désillusions

– Dans les moments de nostalgie, je m’immerge dans ces petites choses du passé, c’est tout ce qu’il me reste d’eux.

– Moi aussi, j’ai un tiroir avec des souvenirs très importants que je regarde souvent.

On ne connaît pas l’influence du temps orageux sur le coup de foudre qui eut lieu dans cet espace confiné, entre le rez-de-chaussée et le neuvième étage.

Peut-être se trompait-il : rien n’est jamais fini, tant que le dernier souffle n’a pas franchi son dernier obstacle. Il lui reste des souvenirs à fabriquer, une histoire à créer, des terres à découvrir.

Quel dommage que les arbres ne voyagent pas, pense-t-elle. Ils peuvent être plusieurs fois centenaires, mais restent toute leur vie enracinés au même endroit. A quoi bon?

Un vent de panique le traverse : sa sciatique le fait souffrir, sa cuisse droite crépite, c’est certain, il ne va jamais tenir le coup

– Excuse-moi, mais rester avachi toute la journée devant la télé, sans te laver, c’était pire qu’une ou deux bonnes crises de larmes publiques. Ce n’était pas un effondrement, mais un naufrage.
Elle mime avec la main un bateau qui coule.
– Le Titanic, c’était un petit joueur à côté de toi.

Dans le désert de ma vie, je n’étais plus préoccupé que par mes articulations rouillées, le niveau d’huile dans mon cerveau, et mon carburant du midi et du soir, cet insipide plateau-repas livré à heures fixes, le même qu’en maison de retraite.

– Les hommes préfèrent vraiment avoir des routes partout plutôt que des oiseaux et des arbres ?

– Oui. L’homme essaie de préserver ce qu’il peut. Mais les gens veulent pouvoir se déplacer vite, sans limites, les villes, les voies ferrées et les routes s’étendent, saccageant des hameaux et des espaces naturels.

Il a perdu son jouet, mais il tient au creux de sa main quelque chose de mille fois plus précieux : l’amour de sa mère. Elle est là, toute proche, si proche et réelle qu’il peut la toucher. Elle ne dérive pas sur l’eau, gagnée par l’attrait du vent marin, du soleil et de la liberté ; elle ne le quitte pas, et il ne réalise même pas sa chance. Il continue à fixer le voilier sans un regard pour elle.

Or, ses muscles lui font payer sa station debout prolongée, tandis que le relâchement de certaines tensions n’a pas l’effet escompté : son dos est un champ de mines qui explosent les unes après les autres au moindre mouvement. Ses bras et ses jambes sont des tentacules flasques, bombardés de mille piqûres invisibles ; la douleur clignote sur chaque parcelle de peau comme autant de petites ampoules en fin de vie dans le crépuscule d’une ville fantôme.

La répétition teinte de banalité n’importe quel chef-d’œuvre de la nature : on admire, on contemple puis on intègre le paysage, avant de se fondre en lui. Les souvenirs remontent et s’évaporent. Notre corps devient nébuleux. On peut rencontrer aussi bien le vide que le tout. Ne plus penser à rien comme dresser le bilan d’une vie, en étant aspiré par quelque chose de plus global qui nous échappe.

Penser, toujours penser, remuer les échecs et le passé, elle ne savait faire que ça. Lui ne voulait plus rentrer dans son jeu. Alors, il s’est noyé dans le travail ; pour ne pas sombrer avec elle, il a arrêté de l’écouter. Quand elle abordait les mêmes sujets macabres, il lui arrivait de sortir de la pièce. Ces tonnes de livres qu’elle dévorait pour oublier lui sortaient par les yeux.

On perd l’habitude d’exprimer ses sentiments avec les années. Or, sans manifestation de tendresse, que reste-t-il à l’autre ? Un affreux sentiment de vide et de solitude ; l’impression de ne plus exister.

Côtoyer le malheur, c’est imaginer que ça peut nous arriver.

De Kerangal, Maylis «Corniche Kennedy» (2008)

Résumé : Les petits cons de la corniche. La bande. On ne sait les nommer autrement. Leur corps est incisif, leur âge dilaté entre treize en dix-sept, et c’est un seul et même âge, celui de la conquête : on détourne la joue du baiser maternel, on crache dans la soupe, on déserte la maison.
Le temps d’un été, quelques adolescents désœuvrés défient les lois de la gravitation en plongeant le long de la corniche Kennedy. Derrière ses jumelles, un commissaire, chargé de la surveillance de cette zone du littoral, les observe. Entre tolérance zéro et goût de l’interdit, les choses vont s’envenimer…
Âpre et sensuelle, la magie de ce roman ne tient qu’à un fil, le fil d’une écriture sans temps morts, cristallisant tous les vertiges.
Mon avis : 177 pages. Dense comme à son habitude. Elle a une façon de décrire qui nous rend partie prenante des événements. On ressent la vie des jeunes sur la Corniche, on fait partie de la bande, on vibre et on vit avec… C’est la troisième fois que je lis un livre de cette romancière et j’ai toujours autant de plaisir. Le rythme de la phrase suit le rythme de l’action, colle aux personnages, à la situation décrite. Cette fois le sujet m’a moins plu mais il m’a quand même pris par la main pour savoir comment ces jeunes allaient s’en sortir… Toujours aussi de la profondeur, bref plus je lis et plus j’aime sa façon d’aborder les sujets de société qu’elle traite.

Extraits :
alors l’eau se troue paf dans un bruit de détonation, cratère inversé, bouillon écumeux, le corps disparaît dans les éclaboussures, la tête resurgit la première, faut voir ça, elle reperfore la surface par le dessous, et aussitôt ce mouvement animal pour repousser à l’arrière du front les cheveux collés sur la figure, geste du frimeur, signature du beau gosse de la Côte d’Azur, les cheveux aspergent alentour, des centaines de gouttes prisment l’arc-en-ciel, les cils et les dents perlent, le corps est dressé alors, haussé à la verticale de l’eau jusqu’aux épaules, droit comme un I, la bouche ouverte souffle et crache, puis lentement le dos bascule, vient à nouveau s’étendre à fleur d’eau, crawl ou nage indienne, une ou deux brasses pour atteindre à nouveau la base du Cap, le regard qui se lève vers le promontoire où les autres attendent renversés tête en bas, crient, se marrent, daubent t’as fait le lapin surpris dans les phares, t’as fait la mouche, le ouistiti, alors qu’il faut bouffer le ciel…

Ils savent tout et, forts de cet axiome sensible – une autre attraction, latérale celle-là –, ils mélangent leurs présences physiques et aléatoires, entremêlent leur force, s’agencent et se combinent sans même se toucher ; sont comme les fauves qui se cherchent dans le bruissement des clairières tropicales : leurs corps sont leur messager, leurs mouvements leur porte-parole

Bégé, ce sont les initiales phonétiques de « beau gosse »

le tutoiement direct, forgé comme un outil à déblayer le terrain

devant lui, une fille ramasse à toute allure une histoire plus vaste encore que l’histoire collective, et c’est à peine si elle reprend son souffle, c’est à peine si elle déglutit, le corps tendu, le buste en avant par-dessus les assiettes, les lèvres bientôt sèches comme du papier, la phrase en crue, complètement débridée, et qui fuite dans la nuit comme fuite la route, déroule sa force, comme si se taire c’était tomber par terre et rouler sous la table, comme si se taire c’était la panne sèche, le moteur qui crachote teuf teuf un soubresaut, deux trois hoquets, la grande expiration puis plus rien, alors Sylvestre l’accompagne, c’est un geste d’amour, et recueille un à un les segments d’un périple crevé de nids-de-poule, et commué par séquences en autoroute neuve sur quoi filer à toute vitesse suivant le marquage lumineux, plexus solaire ratatiné par la terreur

bientôt sonnera l’heure de repartir de zéro – mais où était-il le zéro, comment le localiser pour s’y arc-bouter et prendre son élan

Août s’affale maintenant sur la ville, violent, houle caniculaire qui embouteille les terrasses des glaciers et les douches des pensionnats, les ventilateurs s’arrachent dans les grands magasins, les brumisateurs d’eau thermale envahissent les poubelles des bureaux, on voit pulluler les vendeurs d’eau

son cœur prend de la vitesse, il oscille, le voilà transfuge, pris dans un emballement, celui d’une vie bigger than life, innervé de la tête aux pieds par une émotion très matérielle, il se découvre puissant, frontal, aimant

la mer tout autour de lui est surfacée de plis sereins, étoffe soyeuse que le tailleur amoureux présente à la sultane

se mettre en danger sans même y penser, ne voir dans toute prise de risque que la promesse d’une intensité nouvelle, vivre plus fort, rien d’autre

L’obscurité ennoie maintenant le dehors, un encrier se renverse, lentement se répand, sépia de plus en plus dense, de plus en plus saturé

Le vingt et un août, le temps change. La corniche se tait. Les orages approchent. Un mistral hostile souffle dans un ciel décoloré, les nuages d’argent se jointent au safran, les vignes se tordent au flanc de la montagne, la mer vire limaille de fer, hérissée au large de pointes crochues, la rade se vide, les parasols s’envolent, on interdit aux enfants les bateaux et matelas pneumatiques. Le vent érode le rivage et hurle jusqu’au soir

Carrisi, Donato «Le tribunal des âmes» (2013)

L’auteur : Né en 1973, Donato Carrisi est l’auteur italien de thrillers le plus lu dans le monde. Le Chuchoteur, son premier roman, a été traduit dans vingt pays, a reçu quatre prix littéraires en Italie. Lauréat du prix SNCF du Polar européen et du prix des lecteurs du Livre de Poche dans la catégorie polar, il connaît un immense succès en France aux éditions Calmann-Lévy.
Série Mila Vasquez : Le ChuchoteurL’Ecorchée
Série Marcus et Sandra : Le tribunal des âmes Malefico
Autres romans : La Femme aux fleurs de papierLa Fille dans le brouillard

Résumé : Rome, sa dolce vita, son Capitole, ses foules de pèlerins, ses hordes de touristes. Sa pluie battante, ses sombres ruelles, ses labyrinthes souterrains et ses meurtriers insaisissables. Marcus est un homme sans passé. Sa spécialité : analyser les scènes de crime pour déceler le mal partout où il se terre. Il y a un an, il a été grièvement blessé et a perdu la mémoire. Aujourd’hui, il est le seul à pouvoir élucider la disparition d’une jeune étudiante kidnappée. Sandra est enquêtrice photo pour la police scientifique. Elle aussi recueille les indices sur les lieux où la vie a dérapé. Il y a un an, son mari est tombé du haut d’un immeuble désaffecté. Elle n’a jamais cru à un accident. Leurs routes se croisent dans une église, devant un tableau du Caravage. Elles les mèneront à choisir entre la vengeance et le pardon, dans une ville qui bruisse encore de mille ans de crimes chuchotés au cœur du Vatican. À la frontière de la lumière et des ténèbres.

Mon avis : Alors j’ai commencé et plus lâché. Un thriller avec pour personnage, en plus d’une fliquette qui vient de perdre son mari, un prêtre romain. Ou plutôt du Vatican. Je n’avais jamais entendu parler de la “Pénitencerie” du Vatican , et du Tribunal des âmes qui se cache derrière. Un roman complexe, très bien mené, qui dévoile des réalités obscures et nous fait pénétrer un monde glauque et effrayant. Carrisi nous ouvre les portes du mal.. et je m’y suis engouffrée avec angoisse mais détermination… Un tout grand auteur de thrillers. J’avais beaucoup aimé son roman “La Femme aux fleurs de papier”, je découvre un autre registre qui me fascine tout autant.

Merci à Corinne de m’avoir poussé à découvrir cet auteur

Extraits :

C’était cela, son talent : voir ce que voyait l’intrus.

Le sucre est le meilleur endroit pour dissimuler un narcotique : il en masque la saveur et apporte la sécurité que la victime en absorbera régulièrement.

les maisons ne mentent jamais.

Quand ils parlent d’eux-mêmes, les gens s’entourent de superstructures auxquelles ils finissent par croire. Mais le lieu où ils ont choisi de vivre, inévitablement, dit tout d’eux.

les maisons meurent, comme les gens.

les maisons ont une odeur. Elle appartient à ceux qui y vivent, elle est toujours différente, unique. Quand les occupants changent, leur odeur s’évapore pour céder la place à une autre qui se forme avec le temps, intégrant d’autres parfums, chimiques ou naturels – assouplissant et café, manuels scolaires et plantes d’intérieur, nettoyant ménager et soupe au chou –, et devient celle de cette famille, des personnes qui la composent, qui la portent sur elles sans même la sentir.

Ici, le temps passait différemment. Il se dilatait au point de sembler absent.

Internet est comme l’esprit humain : un détail suffit pour réveiller une chaîne de synapses qui ramènent à la mémoire quelque chose qu’on croyait oublié.

il existe pire que l’indifférence à la douleur d’autrui : la banalité avec laquelle on cherche à la soulager.

Quand le présent est si intense, le passé est inutile. Elle n’imaginait pas qu’accumuler les souvenirs lui servirait un jour à survivre.

Les détails apparurent un à un, comme une épave qui émerge progressivement des abysses où elle a passé des décennies dans l’obscurité absolue.

la douleur est la seule émotion humaine qui n’a pas besoin d’être reliée à un souvenir.

Les tueurs en série sont toujours mus par une crise d’identité : au moment où ils tuent, ils se regardent dans la victime et se reconnaissent, ils n’ont plus besoin de faire semblant.

On a tendance à oublier que les monstres ont été des enfants, constata Marcus. Nous gardons tous certaines choses de l’enfance. Mais d’où vient le besoin de tuer ?

 La souffrance a des effets étranges. Elle affaiblit, elle fragilise, mais en même temps elle renforce une volonté qu’on croyait pouvoir tenir à distance. Le désir d’infliger la même douleur aux autres. Comme si la vengeance était le seul remède pour calmer la sienne.

il n’y avait jamais de certitudes, mais des doutes qui s’ajoutent à des questions.

la solitude avait constitué un refuge précieux. Ce n’était pas un état, c’était un lieu. L’endroit où elle continuait à parler avec lui, sans pour autant se sentir folle

Le silence sait être hostile. Si on n’apprend pas à le tenir à distance, il s’insinue dans la première faille de la relation, il la remplit et l’élargit. Avec le temps, il crée une distance sans qu’on s’en aperçoive.

— Je vous l’ai dit, je n’aime pas les mensonges.
— Vous craigniez que je ne vous dise pas la vérité ?
— Les questions offrent un prétexte aux menteurs. Si vous aviez quelque chose à me dire, vous me l’auriez dit.

La différence était dans ce « encore ». Ce mot contenait le piège du temps.

Elle avait peur de l’oublier, elle s’accrochait désespérément aux souvenirs.

Certains objets relient les morts au monde des vivants. Il suffit de les trouver et de les libérer.

La mort prenait les souvenirs, même les plus beaux, et les inséminait avec la douleur, rendant tout rappel insupportable. La mort maîtrisait le passé. Le doute était pire, parce qu’il s’emparait du futur.

Ils n’avaient pas transformé le mal reçu en mal à rendre.

Mais le doute fait croire n’importe quoi. Ce silence est insupportable. On veut juste qu’il cesse. Personne d’autre ne peut l’entendre, mais pour nous c’est une torture, on en perd la tête.

Pour reconnaître le mal, il faut l’avoir à l’intérieur. Tu es comme moi. Regarde à l’intérieur de toi, tu comprendras.

à la frontière entre le bien et le mal, il y a toujours un miroir. Si tu t’y regardes, tu découvriras la vérité.

Quand on n’a plus de ressources propres, tout ce qui reste est la foi en un Dieu en qui on ne croit pas.

Le vrai danger n’est pas les ténèbres mais l’état intermédiaire, là où la lumière devient trompeuse. Où le bien et le mal se confondent, où on ne peut plus les distinguer.
Le mal ne se cache pas dans l’obscurité. Il est dans l’ombre.
C’est là qu’il peut fausser les choses. Les monstres n’existent pas. Ce ne sont que des gens normaux qui commettent des crimes horribles.

image : « Le Caravage »

De Romilly, Jacqueline «Jeanne» (2011)

Résumé : En 1977, dans l’année qui suit la mort de sa mère, Jacqueline de Romilly écrit ce texte, en fait imprimer quelques exemplaires, destinés aux amis. Mais, par pudeur, parce qu’il y a quelque chose de vulgaire à dévoiler ce que l’on a de plus intime, elle ne souhaite pas que ce livre soit publié de son vivant et charge son éditeur et ami Bernard de Fallois de le faire après sa mort. Jeanne, c’est le portrait d’une femme aux dons multiples, travailleuse infatigable, qui fit preuve pendant trente ans d’un talent d’écrivain reconnu. Veuve dès le début de la guerre de 1914, elle choisit de vivre dans l’ombre de sa fille, tissant ainsi un lien indissoluble entre elles deux. Ce récit nous en apprend beaucoup sur Jacqueline de Romilly, et l’on comprend d’autant plus l’admiration et l’affection que ses lecteurs, même s’ils ne l’avaient jamais rencontrée, ont éprouvées en apprenant sa disparition.

Mon avis : Je connaissais les livres de Jacqueline de Romilly mais celui-ci est totalement différent et j’ai bien souvent eu l’impression que ma plume était à la place de la sienne… J’ai retrouvé ma Maman à moi… mes doutes, mes angoisses, mes regrets… ma mauvaise conscience aussi… Merci pour ce partage posthume… merci de faire remonter les souvenirs, les sourires pleins de larmes, les petites manies, la façon de vivre … d’un autre temps… mais si noble et si douce… Un très gros coup de cœur …

Extraits : ( non je n’ai pas recopié tout le livre…. )

Car il ne faut pas croire que ces toilettes d’enfant sage et ces airs réservés, qui touchent, sur ces documents anciens, comme des grâces d’un autre âge, aient impliqué fadeur ou raideur. Contrairement à ce que certains croient, le conformisme du vêtement n’entraîne pas celui du cœur, il s’en faut !

Elle mettait d’ailleurs son courage, qui était grand, à m’éviter toute pensée triste.

On vit au jour le jour, pressé de petits problèmes qui valent pour tout de suite, ou pour demain : on ne pense vraiment au passé que lorsque l’on n’a plus d’avenir. À présent, je regarde ces photographies, qui me semblent d’abord unies dans la continuité d’un même sourire réticent ; et je m’en veux de ne pas savoir lesquelles étaient avant ou après.

Elle me voulait libre de tout chagrin superflu. Et elle savait l’amère inutilité des souvenirs que l’on évoque à propos d’êtres inconnus de ceux à qui l’on parle. Elle avait, avec sa vaillance habituelle, tourné la page. Mais moi ! Moi, j’aurais dû l’interroger, lui donner le sentiment que son passé était le mien ! J’aurais dû vouloir savoir, par amour pour elle !

Je connaissais l’acier, ou, pour mieux dire, le diamant de ces principes, qu’elle ne devait, en effet, à personne ; et cela aurait dû me faire réfléchir.

Et peut-être, même à cette époque, étaient-elles relativement rares, les jeunes filles qui, avec leurs amies, ne cherchaient qu’à lire et à apprendre, à échanger des résumés de livres, à noter des pensées sur de petits carnets de moleskine.

Non, le temps n’était pas venu des mèches en désordre ou des corps affaissés sur les tables : les deux jeunes filles lisent, toutes droites et austères. Elles lisent et elles sourient.

Vues après coup, les époques d’avant-guerre paraissent toujours pathétiquement naïves.

Là encore, en effet, il faut penser à la différence des époques. Il ne s’agissait pas alors de rester assis à écouter un transistor, ou même une chaîne de haute-fidélité : quand on aimait la musique, on la jouait.

Deux choses me touchent dans ces lettres. C’est d’abord qu’elle les ait gardées toute une vie. … Mais ce qui me touche presque autant est de voir à quel point ces billets portent la marque d’une époque révolue. C’était un très jeune amour, dans un contexte très ancien. Le format même des lettres est périmé. Il y a de toutes petites enveloppes, que nos postes n’accepteraient même plus pour une carte de visite, des pneumatiques innombrables, ou des petits billets de rien occupant les quatre pages. L’adresse est écrite de cette fine écriture penchée, à l’encre violette, qui semble ne jamais refléter une hâte comme la nôtre.

Ces lettres me froissent le cœur par tout ce que je n’y comprends pas

Entre les grands chapeaux des photographies et les petits surnoms des lettres, entre l’avers et le revers, se glisse précisément la marge ineffable du bonheur à deux.

Il n’est pas donné à tout le monde d’accepter sans inquiétude cette réalité si surprenante que constitue le bonheur.

Dans toutes les guerres – je le sais d’expérience – il court des bruits de prisonniers non reconnus, de blessés ayant perdu la mémoire, de rescapés cachés par des amis. Vaines lueurs d’espérance, toujours plus faibles… Au fond, on est sûr du désastre. On est sûr aussi que ce désastre est impossible.

Entre croire, avoir peur, être sûr, il se fait dans ces cas-là un va-et-vient qui déjoue le diagnostic ; et ces flottements d’un extrême à l’autre, ces contradictions, ces rechutes, épuisent plus que le désespoir.

Elle n’aurait pas pleuré pour un désastre ; elle n’aurait pas eu peur, elle n’a jamais eu peur, dans un grand péril. Surtout, elle ne l’aurait pas laissé voir. De même qu’à aucun moment de sa vie elle n’a toléré d’être vue mal habillée, de même qu’elle a toujours dissimulé, obstinément, tout ce qui pouvait sembler une tare physique, qu’elle ne s’est jamais, étant malade, laissé aider dans sa toilette ou dans des soins, de même elle a toujours maintenu une certaine image d’elle-même, faite de pudeur, de fierté, et du sentiment aristocratique que l’on doit savoir faire face noblement aux épreuves, et que, si l’on a peur ou mal, on le cache. C’était là, assurément, obéir à une certaine idée du bien ; mais c’était avant tout rester fidèle à ce modèle intérieur, auquel on aime s’identifier.

on vit avec ce qui reste, avec tout ce qui reste ; on vit et on rit ; on pourra même aimer des gens, des pays, des livres ; mais on ne les aimera qu’avec ce qui reste.

De toute sa douceur, elle me guide. Et moi, légèrement soupçonneuse mais résolue, je m’appuie à elle comme à ma sécurité en cette expérience un peu inexplicable.

Des projets et des espoirs, elle n’en manquait pas : c’étaient des projets pour moi, des espoirs pour moi. Et le bonheur restait à poursuivre, mais c’était désormais le mien.

Je revois chaque détail de cet appartement, où s’est passée toute ma jeunesse. Là se sont formées mes habitudes, qui sont devenues mes goûts

Restaient donc les meubles d’un délicieux salon, encombré et fantaisiste comme le furent toujours les lieux habités par Jeanne, même de façon provisoire. Il y avait des gravures, des appliques, des porte-bonheur accrochés ici ou là, des papiers en désordre, un ouvrage, des programmes, des fleurs. Si l’on donnait quelque chose à Jeanne, cela devenait comme un trophée sentimental, qui restait bien en évidence. Et pourtant l’ensemble ne comportait ni laideur ni fouillis : cela donnait seulement l’impression d’être vivant, habité, à elle.

elle aimait avoir les choses sous son regard ou sous sa main ; si bien que tous les objets reflétaient sa présence – en creux quand elle n’y était pas, par leur complicité harmonieuse quand elle y était.

cet appartement choisi par elle, voulu par elle, qui n’était pas seulement son œuvre, mais son prolongement. Et je dois bien le constater ici encore : cette préférence donnée à la vue et à la gaieté, ce refus de mettre en honneur les objets rituels du repas et du coucher, cette profusion gratuite d’objets sans valeur et sans solennité, tout cela reflétait, comme le reste, le sens souverain que Jeanne avait de l’élégance. Rien d’utilitaire, mais rien de clinquant ; rien de conventionnel, mais rien de désordonné : son appartement avait la libre souplesse de son port de tête, avec la grâce de son sourire.

Elle était donc remarquée, admirée, encouragée. Mieux encore, elle était comprise.

Or un jardin suppose des liens personnels et durables, de possession et de suppose des liens personnels et durables, de possession et de travail, de soucis, de craintes, de ravissements renouvelés de saison en saison.

Ou peut-être n’ai-je là que de faux souvenirs, nés de photographies.

Il l’appelait – et elle en était très satisfaite – « le ouistiti ». Cela voulait dire qu’elle était fine, observatrice et malicieuse ; or c’étaient là des qualités qu’il aimait.

la vie est faite, pour moi du moins, de ces petites joies et de ces petites déceptions, qui survivent à tout.

des vacances faites pour moi – j’allais écrire « fêtes pour moi » : c’eût été vrai aussi.

L’argent, c’était d’abord pour m’entourer de tous les plaisirs dont elle craignait qu’une enfant unique, privée de père, pût manquer.

elle s’installa. Je veux dire que, bientôt, cette petite chambre impersonnelle se mit à lui appartenir et à lui ressembler.

Mais il veut dire surtout qu’elle prenait en patience les mauvaises nouvelles, et que, sans se laisser abattre ou déprimer, elle guettait toujours ce qui pourrait être annonciateur de temps meilleurs. Sa confiance s’alimentait, c’est vrai, du moindre détail

Aucun de nous ne pensait alors qu’une espérance dont on a si ardemment vécu pendant des années peut, quand elle se réalise et disparaît, laisser derrière elle un vide cruel.

mais je la laissais seule. Je m’y obligeais. Ne devais-je pas me conduire comme une fille normale, normalement liée à sa belle-famille ?

Je ne crois pas qu’elle m’en ait voulu, jamais. Pourtant, si je mesure sa peine à l’espèce de sourd ressentiment que ces séparations m’inspiraient, à moi, dans une vie au demeurant si pleine, cela dut être pour elle singulièrement amer et irritant.

Elle devait donc, à toute force, remplir sa vie avec ses intérêts d’antan, les réveiller, les ranimer, les refaire.

Il y a en nous tant de possibilités progressivement abandonnées, tant de personnalités détruites dans leur germe !

Comme une enfant, aussi, elle écrivait tout, afin de ne pas oublier…

Pendant treize ans, elle s’est battue seule. Je me suis inquiétée d’elle, bien sûr. Je l’ai vue, je lui ai téléphoné, je lui ai écrit dès que je m’absentais. Quand j’étais malade, elle accourait ; quand elle trouvait quelque chose à m’acheter, elle me l’apportait. Mais je ne vivais plus au rythme de sa vie. Je ne sais pas comment, toute seule, elle passait ses soirées.

À force d’attendre et de se battre, on vieillit et la vie passe.

De cette époque date aussi l’habitude qu’elle prit, si quelque chose lui échappait, de faire comme si elle avait compris, de peur de se trahir.

L’amertume, en effet, est toujours plus ou moins attachée à la vieillesse et à l’isolement ; et Dieu sait qu’elle eut à souffrir de l’une et de l’autre. Mais le propre de Jeanne était précisément la volonté farouche avec laquelle elle a toujours, et à tout prix, refusé cette amertume, nié la vieillesse, et tenu à faire fructifier autant que possible les moindres bribes de joie ou d’espérance.

De même le fouillis habituel des livres et des menus objets vint rendre à son domaine la marque de sa personnalité.

je faisais une brusque apparition chez elle pour lui dire un petit bonjour. Mais j’étais toujours pressée. … et je la laissais, un peu déçue et ahurie par le passage de sa chère fille, à qui elle n’avait rien pu dire de ce qui lui tenait à cœur.

Mais, le moment venu, la fille, bien gentille, se soucie surtout de son mari, qui est pressé de rentrer et qui s’ennuie un peu ; ni la mère ni la fille n’ont grand-chose à se dire car, dès les premiers mots, surgissent de petits heurts…

Si ces présences hâtives étaient peu de chose, il faut aussi se rappeler qu’elle ne les avait pas toujours. Nous n’étions pas toujours là. Nous partions en week-end : elle avait peur, alors, dans ce grand appartement vide ; et la perspective de deux jours de silence complet était pesante. Ou bien nous partions en vacances.

Mais nous passions la voir ; et, si bref que ce fut, c’était toujours cela. Nous passions en fin de matinée, pour une visite hâtive.

Elle-même continuait de faire si attention à ses toilettes ! Elle le pouvait, car la vieillesse n’avait pas atteint sa silhouette.

Je la voyais, un peu plus petite et inquiète avec les années, soudain rayonnante de tendresse lorsque j’apparaissais…

Elle avait aussi quelques surprises heureuses, avec les visites plus ou moins inattendues qui ramenaient parfois des témoins fidèles d’un passé révolu…..    Mais si quelqu’un s’annonçait, je voyais, là aussi, son visage, si souvent tendu et anxieux, rajeunir alors à l’idée de les accueillir.

J’ai trouvé plus tard dans son secrétaire un grand cahier dont il ne restait que la couverture et le titre : le reste avait été arraché. Mais le titre n’était que trop clair : « Ce que personne n’aurait voulu écouter, même si j’avais eu quelqu’un à qui parler. » Elle avait dû, à en juger par le nombre des pages arrachées et détruites, tenir là un immense monologue secret, que maintenant je donnerais tout pour avoir entendu. C’est ma faute, bien entendu. Mais j’admire d’autant plus qu’elle n’ait jamais eu la faiblesse de réclamer mon attention ou de se plaindre de son absence.

Mais j’ai trouvé, copié de sa main, dans le tiroir de sa table de nuit, un texte emprunté à Soljénitsyne ; il parle des âmes des morts qui « volent parfois parmi nous, lisent sans peine en nous nos plus minimes impulsions, tandis que nous ne pouvons ni les voir ni deviner leur présence désincarnée… ». Jeanne n’aurait pas copié cette phrase si elle n’y avait pas cru. Et peut-être croyait-elle même – comme moi, à présent – que cette présence peut parfois se deviner.

 

 

de Kerangal, Maylis «à ce stade de la nuit» (10.2015)

Résumé : Lampedusa. Une nuit d’octobre 2013, une femme entend à la radio ce nom aux résonances multiples. Il fait rejaillir en elle la figure de Burt Lancaster – héros du Guépard de Visconti et du Swimmer de Frank Perry – puis, comme par ressac, la fin de règne de l’aristocratie sicilienne en écho à ce drame méditerranéen : le naufrage d’un bateau de migrants.

Écrit à la première personne, cet intense récit sonde un nom propre et ravive, dans son sillage, un imaginaire traversé de films aimés, de paysages familiers, de lectures nomades, d’écrits antérieurs. Lampedusa, île de littérature et de cinéma devenue l’épicentre d’une tragédie humaine. De l’inhospitalité européenne aussi.

Entre méditation nocturne et art poétique « à ce stade de la nuit » est un jalon majeur dans le parcours littéraire de Maylis de Kerangal.

 

Mon avis : Un petit par la taille (moins de 80 pages) mais grand par l’écriture et le contenu.
Lampedusa – naufrage – Érythrée, Somalie, Malte, Sicile, Tunisie, Libye, Tripoli – Le Guépard de Luchino Visconti – Burt Lancaster – Ned Merrill dans The Swimmer de Frank Perry, film de 1968 – Giuseppe Tomasi di Lampedusa –
Chaque chapitre commence par la même phrase qui donne son titre au livre… « à ce stade de la nuit… » et en quelques mots, l’évocation de Lampedusa …
Au passé :un nom d’écrivain et prince de l’île, un film, un acteur, le bal filmé comme un naufrage…
Au présent : des sans nom, des images de cauchemar, des inconnus qui jouent leur vie, des naufrages.
Comme dans les autres livres que j’ai lu de cette romancière, elle est juste dans le ton, dans le mot, dans les sentiments. Elle traite à nouveau une cause vitale, avec force et tout en finesse. Un nom « LAMPEDUSA ».. ce qu’il évoquait et ce qu’il représente maintenant.
Je le conseille impérativement.

 

Extraits :

J’ai retrouvé le baroque délabré, les façades qui pèlent, les murs qui tombent en lambeaux comme si le temps de la mue était venu et que la peau d’avant chutait au sol afin de faire voir la nouvelle ; j’ai scruté la décrépitude qui signe la lente dépose du temps tout autant que le manque d’argent, le manque de force

j’ai réalisé que Visconti avait filmé le bal du Guépard exactement comme un naufrage

Je pense à ces noms inscrits dans les paysages et je pense aux paysages véhiculés dans les noms

J’ai pensé à la matière silencieuse qui s’échappe des noms, à ce qu’ils écrivent à l’encre invisible

Pour écrire, j’ai pensé qu’il fallait capter ce chant qui subsistait d’un temps où le livre n’existait que sous sa forme chantée et je me suis dit qu’il était temps d’aller chercher la femme nomade.

j’ai le sentiment de rallier un lieu qui est le mien, où je suis chez moi quand pourtant j’y suis une étrangère – qui est peut-être le mien précisément parce que j’y suis arrivée comme une étrangère, exactement comme j’arrive dans un livre

J’aime l’idée que l’expérience de la mémoire, autrement dit l’action de se remémorer, transforme les lieux en paysage, métamorphose les espaces illisibles en récit

dans la pénombre, les colonnes de livres grimpent comme des plantes, comme des cariatides, elles silhouettent une forêt d’un noir cassis, puissante et pulsatile, un temple hanté de fantômes et de chants

Je me dis parfois qu’écrire c’est instaurer un paysage

 

Note de vocabulaire :

Lamanage est un terme du vocabulaire maritime et désigne des opérations d’assistance à l’amarrage, au désamarrage des navires lors de leur arrivée, départ ou également de leur mouvement (changement de poste à quai) à l’intérieur des ports. L’équipage des navires étant limité et occupé, il a fallu créer un service à terre. Les lamaneurs sont des marins spécialisés.

Cantero, Edgar «Le monde caché d’Axton House» (04.2015)

Résumé : Entrez de votre plein gré…
Agé d’une vingtaine d’années, A. vient d’hériter d’Axton House, un mystérieux domaine niché dans les bois de Point Bless, Virginie. Etrange affaire, en vérité. A. ignorait avoir un cousin éloigné nommé Ambrose Wells, et savait encore moins que le pauvre homme s’était récemment défenestré le jour de son 50e anniversaire ? trente ans jour pour jour après son père, et de la même façon que lui.
Accompagné de Niamh, jeune Irlandaise mutique de 17 ans présentée comme sa garde du corps, A. va de surprise en surprise. Quel sens donner à ces suicides ? Qu’est-il advenu du majordome qui s’est enfui le jour de la mort de son maître ? Sans compter ce labyrinthe dans le jardin, ou ces pièces secrètes sur lesquelles n’ouvre aucune porte. Tous deux grands fans de X-Files, Niamh et A. vont tenter de résoudre les énigmes auxquelles ils sont confrontés. Axton House est-elle réellement hantée ? Et que penser de cette rumeur qui voudrait qu’à chaque solstice d’hiver, sous le pâle halo lunaire, un mystérieux rassemblement s’y produise ?
Composé de notes, de rapports, de lettres, de journaux et d’enregistrements divers, le roman d’Edgar Cantero invente le gothique du XXIe siècle : soit une enquête surnaturelle à nulle autre pareille ? une atmosphère à la Carlos Ruiz Zafon, une Maison des feuilles parfaitement accessible ? se refermant sur le lecteur tel un piège jusqu’au retournement final.

Mon avis : OLNI ! Objet Livresque Non Identifié.. et une fois de plus un espagnol déjanté. Je me suis demandé dans quoi je m’embarquais.. mais la curiosité a gagné.. et tant mieux.. Ecriture très spéciale, toujours réinventée, mêlant tous les genres.. Il y a de tout.. le journal intime, les conversations, les enregistrements, le travelling façon cinéma, les énigmes, les codes à craquer. Et côté histoire, on a le psychologique, les fantômes, les maisons hantées, le surnaturel, les rêves et leur interprétation. On y ajoute des personnages atypiques surgis de nulle part… et en avant… Je me suis bien amusée… On se retrouve dans la peau des enquêteurs qui essayent de remonter le temps, de chercher des indices… De belles références aussi… Alors, la vérité est-elle là ou ailleurs ? Mulder et Scully vous attendent …

Extraits :

La seconde pire chose qui puisse arriver à un examen médical, c’est que le docteur appelle un collègue car il a besoin d’un autre avis.

Je dirais que la décadence est un dédale. C’est pareil pour la maison : ruine et poussière lui donnent un côté romantique.

— Quand j’y repense, je ne me souviens pas d’un seul mort dont on a accompli les dernières volontés. C’est comme si on ne les respectait plus.
— Décevoir nos contemporains est désormais une tendance assez générale. Les morts ne font pas exception.

…elle joue à cache-cache parmi les arbres à l’écorce de pierre. Un brouillard hivernal s’accroche aux troncs comme de l’ambre autour d’insectes préhistoriques.

Ceux qui croient aux âmes craignent que la leur brûle en enfer. Ceux qui croient aux fantômes sont persuadés que ceux-ci vont les hanter. Ceux qui croient que nous ne sommes pas seuls finissent par passer leur temps à regarder derrière eux et à se méfier de leurs sens si peu fiables.

Non, si je veux croire, c’est parce que j’ai besoin qu’existent ces limbes entre le réel et l’irréel.

À mesure que je voyage sur la route de la vie et que mon corps et mon esprit en paient le prix, réparer les pièces qui tombent régulièrement en panne devient moins une nécessité que de savourer le reste du trajet. Voilà donc pourquoi, par la présente, je vous remercie d’avoir si efficacement traité mes maux les plus sérieux : l’égocentrisme et l’ennui.

Les arbres, des squelettes colossaux qui griffent l’air de leurs branches, se prélassent sous un soleil parfaitement inefficace. Et pourtant, malgré cette austérité hivernale, ils semblent plus vivants que jamais. Tout comme le lichen et la mousse sur les crêtes et les canyons de leur écorce, ces bouleaux gigantesques sont comme des organismes microscopiques sur la croûte d’un rocher perdu dans l’espace, cherchant la lumière.

Un artefact contenant… des sentiments à l’état brut, des pensées non triées, des bruits et des douleurs que le cerveau interprète – est-ce si incroyable ?
DR BELKNAP : Non. Ça existe depuis des milliers d’années. Ça s’appelle un livre.

Il est allemand ?
GLEW : Suisse. Je le sais pertinemment, car Wells attribuait toutes ses vertus à son héritage helvétique : la méticulosité suisse, la discrétion suisse, le fromage suisse, et ainsi de suite.

Soyons clair : À 25 ans, vous avez déjà picolé plus que vos deux parents réunis ; vous prenez des antidépresseurs du lundi au jeudi et des acides le vendredi ; l’époque de vos marathons raveurs arrosés à l’eau minérale est révolue

Tout ce que je sais, c’est que j’avais l’impression d’être allongé un mètre au-dessus du sol pendant que les derniers accords du rêve s’éloignaient sur l’eau jusqu’à ce que, au-delà du rêve, surgisse la sonnette de l’entrée.

Oui, je sais que vous sautez déjà au paragraphe commençant par une conjonction adversative, alors allons-y.
Mais.

Elle a écrit sur son carnet, la main de plus en plus penchée comme si les lettres s’endormaient ou bien comme si elles s’apprêtaient à tomber comme des dominos : J’ai raté quelque chose ?

Lahens, Yanick « Bain de lune » (2014)

 La romancière haïtienne a reçu le Prix Femina 2014 pour ce livre – (Sorti en poche Points, N° 4144)

Résumé : Après trois jours de tempête, un pêcheur découvre, échouée sur la grève, une jeune fille qui semble avoir réchappé à une grande violence. La voix de la naufragée s’élève, qui en appelle à tous les dieux du vaudou et à ses ancêtres, pour tenter de comprendre comment et pourquoi elle s’est retrouvée là. Cette voix expirante viendra scander l’ample roman familial que déploie Yanick Lahens, convoquant les trois générations qui ont précédé la jeune femme afin d’élucider le double mystère de son agression et de son identité. Les Lafleur ont toujours vécu à Anse Bleue, un village d’Haïti où la terre et les eaux se confondent. Entre eux et les Mésidor, devenus les seigneurs des lieux, les liens sont anciens, et le ressentiment aussi. Il date du temps où les Mésidor ont fait main basse sur toutes les bonnes terres de la région. Quand, au marché, Tertulien Mésidor s’arrête comme foudroyé devant l’étal d’Olmène (une Lafleur), l’attirance est réciproque. L’histoire de ces deux-là va s’écrire à rebours des idées reçues sur les femmes soumises et les hommes prédateurs. Mais, dans cette île également balayée par les ouragans politiques, des rumeurs de terreur et de mort ne tardent pas à s’élever. Un voile sombre s’abat pour longtemps sur Anse Bleue. Pour dire le monde nouveau, celui des fratries déchirées, des déprédations, de l’opportunisme politique, Yanick Lahens s’en remet au chœur immémorial des paysans : eux ne sont pas dupes, qui se fient aux seules puissances souterraines. Leurs mots puissants, magiques, donnent à ce roman magistral une violente beauté.

Mon avis : Un peu perplexe. C’est un livre que l’ai beaucoup aimé, que je n’ai pas lâché quand je l’ai commencé, mais que j’ai eu un peu de mal à lire…peut-être à cause du grand nombre de personnages (entre les êtres humains – les vivants et les autres -, les dieux vaudous qui se mêlent à la vie locale…) Comme s’il n’était pas fluide… un peu poussif… et pourtant de la poésie, des phrases qui coulent comme la mer. Ce livre, c’est l’incarnation de la terre, de la mer, des hommes.. La terre, à l’unisson des hommes, se rebelle, comme un animal. C’est un personnage du roman, c’est la vie, qui s’acharne par la voix des éléments, du vent, des éléments déchainés…

Un récit un peu haché ; le créole y est très bien intégré, mais parfois il ne facilite pas la lecture.. Mais il aurait été inconcevable de raconter cette histoire en pur français.

« Bain de lune »  est un roman familial sur fond d’histoire haïtienne ; il s’étend sur 3 générations. C’est une ode à la terre d’Haïti, à son histoire, à ses dieux. Deux familles s’affrontent : des paysans et une famille riche. Et soudain la passion qui lie deux êtres que tout oppose (la condition sociale, l’âge) … et l’enfant naît. C’est un roman qui oppose la force de Dieu et des éléments à la volonté humaine, qui nous confronte aux haines ancestrales, à l’omniprésence des dieux vaudous.

Dans le roman il faut noter l’utilisation du « Je » et du « nous » ; le « je », c’est la femme échouée sur la plage, la voix à la première personne du récit ; elle est là, présente, dans « l’entre deux mondes », pendant la période de 50 jours qui, selon le culte vaudou est le moment entre l’heure de la mort et les cérémonies d’adieu. C’est la période où on n’est pas encore totalement parti.

Le « nous » c’est la communauté traditionnelle, tant les humains que les dieux qui sont partie intégrante de la vie. Le « nous » c’est le village, c’est la population qui observe, qui subit, c’est aussi la stratégie de survie du village, dans l’invisibilité… présent, mais en même temps à l’écart..

Et il y a aussi le côté « Histoire ». Haïti, première République Noire de l’Histoire. Et des questions.. Qu’est-ce qui pousse Fénelon à entrer dans la milice ? L’idée qu’il vaut mieux être du côté de la force, de ceux qui distillent la peur, pour mieux pouvoir protéger sa famille… Haïti c’est à la fois les problèmes politiques et historiques… C’est à la fois la cible des embargos et celle des cyclones et des catastrophes naturelles… Mais Haïti avance, envers et contre tout. Elle se reconstruit, elle avance vers la liberté… Les riches perdent leur omniprésence, les paysans sortent de leurs villages, la liberté est en marche…

 

Extraits :

Je radote comme une vieille. Je divague comme une folle. Ma voix se casse tout au fond de ma gorge. C’est encore à cause du vent, du sel et de l’eau.

Il avait surgi des couleurs cotonneuses du devant-jour. À cette heure où, derrière les montagnes, un rose vif défait des lambeaux de nuages pour déferler à bride abattue sur la campagne.

Juste une histoire qui est celle des hommes quand les dieux se sont à peine éloignés… Quand la mer et le vent soufflent encore tout bas ou à pleins poumons leurs noms d’écume, de feu et de poussière. Quand les eaux ont tracé une bordure franche à la lisière du ciel et aveuglent d’éclats bleutés. Et que le soleil lévite comme un don ou écrase comme une fatalité.

Tous ces souvenirs finirent par tisser dans sa tête un écheveau de sentiers sombres ne menant nulle part.

Il hurlait par moments des mots que l’effroi cassait, rallongeait, déformait, mélangeait. À croire qu’une digue avait lâché. Et qu’il ne pouvait plus arrêter le flot qui giclait de sa bouche.

Parler pour arracher à la nuit ces mots qui n’appartiennent qu’à elle. Des mots qu’elles tiraient de la clarté des jours, comme s’il fallait un peu d’obscur pour les saisir.

Elle aurait écouté des heures durant cette parole arrachée à l’épaisseur des jours. Parce que le temps passé à se parler ainsi n’est pas du temps, c’est de la lumière. Le temps passé à se parler ainsi, c’est de l’eau qui lave l’âme, le bon ange.

Le souvenir des yeux de cet homme posés sur elle comme des mains.

Il avait enfoui sa rage de vivre tout au fond, et ne voulait la sortir que pour mordre à l’espoir.

Les mots prirent une couleur malicieuse et folle, et le contentement alluma des étoiles dans les yeux et fit coucher les premiers rayons de lune sur les toits.

L’aube dissout lentement les lourds nuages, sombres comme un deuil, qui noyaient le ciel depuis bientôt trois jours. Une très douce lumière voile enfin le monde.

Il chanta, et nous aussi, jusqu’à ce que les voix passent de l’ombre à la lumière, de la chair à l’esprit. Jusqu’à ce que la nuit elle-même se penche pour livrer passage aux dieux africains, qui ne tardèrent pas à faire leur apparition.

Les minutes s’étiraient, infinies, mais cela importait peu car les rêves que nous faisions avaient besoin de longues et patientes enjambées pour nous traverser et nous habiter

Comme pour nous rappeler qu’entre la naissance et la mort tout passe vite. Très vite. Les plaisirs plus vite que les malheurs, mais que tout passe. Et qu’il nous faut tout prendre, la jouissance et l’effroi, la souffrance et le plaisir. Les joies et les peines. Tout. Parce que la vie et la mort se donnent la main. Parce que la mort et la jouissance sont sœurs.

De glisser tranquille et serein au fil des secondes comme sur une mer étale.

Aucune parole ne fut échangée. Aucune. Mais il s’étaient tout dit.

Un tel acte eût relevé de l’impensable, et le monde s’accommode mal de l’impensable. Chacune le savait.

Lui seul savait, et il était parti sans nous livrer son secret. Celui qui fait que certains partent et que d’autres restent. Liés les uns aux autres. Pour le meilleur et pour le pire. Jusqu’à la fin.

Avec pour seul bagage des pieds assez solides pour marcher jusqu’aux rêves qui les avaient appelés.

LA MER BRILLE. Chaque vague comme autant de petits miroirs doucement agités sous la lune.

Je ne cours pas au-devant de la mort. Rassurez-vous. Je ne suis pas un adepte du malheur. Je pars tout simplement comme tant d’autres, comme le Che dont vous avez certainement entendu parler, à la recherche d’une étoile qui n’est pas aux antipodes de la raison mais qui est la raison même.

Des milliers d’hommes et de femmes des villages, bourgs et lieux-dits des environs abandonnèrent des jardins accablés, des squelettes d’arbres calcinés et des rivières qui étaient devenues des veines exsangues pour venir s’agglutiner là et gonfler le ventre de la ville.

Mais, sans même s’en apercevoir, elle avait, par le seul pouvoir de sa présence, fait entrer et sortir le soleil avec elle

Qu’attendait-elle ? Je ne le saurai jamais. Mais, comme elle, je me suis promis de garder les yeux bien ouverts. Pour surprendre ce que la mer cache sous sa robe de sel et d’eau. Ses mystères d’écume et les rêves moites et violets de Philomène ma mère. Et c’est en scrutant le ciel, en interrogeant l’océan, l’âme torturée par leur étrangeté, que j’ai appris à aimer les extravagances, les turbulences et la beauté du monde.

Parce qu’il fallait bien que vole en éclats cette immobilité. Que soit ouverte d’un coup brutal la porte des attentes.

J’aime la mer, son mystère. À tant examiner la mer, j’ai toujours cru que je finirais un jour par faire surgir au-dessus de l’écume toute la cohorte de ceux et celles qui dorment au creux de son ventre sur des lits d’algues et de coraux.

Mon père disait que toutes les voix des Ancêtres et des Morts, même de ceux venus dans les cales des navires il y a longtemps, soufflent encore dans la végétation marine, remontent parfois jusqu’à la surface des eaux comme des rumeurs mêlées à la nuit.

Nous avons parlé avec des phrases qui disaient et qui ne disaient pas. Un vrai jeu de cachecache avec nous-mêmes. Les secondes étaient toutes pleines de mots et pourtant encombrées de silence. Mais nous nous comprenions, comme toutes les fois où une parole muette telle une présence obscure venait prendre la place entre nous

 

Rankin, Ian « Le carnet noir » (2000)

Série John Rébus

Tome 5 : Le Carnet noir The Black Book (1993)

Résumé : John Rebus était en train de lire la Bible dans son salon de massage préféré, lorsque tout a commencé : un type qui croit malin de venir se vider de son sang à la boucherie Sanzaw ; un collègue qui se fait défoncer le crâne à la sortie d’un restau tenu par deux fanas d’Elvis ; et puis cette vieille affaire d’incendie à déterrer – cadavres compris – où se trouve impliqué Aengus le Noir, le fils terrible du roi de la bière local. Le rapport entre tout ça ? Il se trouve sans doute dans ce satané carnet noir. Encore faut-il pouvoir le déchiffrer…

Mon avis : Ahhh ! Plus j’entre dans l’univers de Rebus et plus j’accroche ! Cet homme est attachant, il est sensible et attentionné sous sa carapace ; on fait de mieux en mieux connaissance avec ses proches (famille et collègues). C’est plein d’humour, cela me permet de retrouver cette Ecosse que j’aime beaucoup. Cette fois-ci on est plus dans une enquête qui réveille des fantômes, une vieille histoire qui ressort (un peu) et qu’il en profite pour déterrer complètement car elle le taraude depuis longtemps, alors que sa hiérarchie fait tout pour le dissuader de réveiller ce « cold case ». Quand il a en face de lui des personnes puissantes qui veulent l’empêcher de savoir ce qu’il s’est passé cinq and plus tôt lors d’un incendie et ses chefs… que ses proches sont pris pour cible… Rebus avance, encore et toujours…

Extraits :

Il y avait deux étiquettes dans la vitrine, l’une piquée dans un morceau de corned-beef et l’autre dans un morceau de rumsteck bien rouge.

ASSIETTE ANGLAISE, disait l’une. L’autre énonçait simplement : VIANDE FRAÎCHE. Une large tache de sang frais s’étalait sur le sol lorsqu’ils soulevèrent le cousin du boucher. Assiette anglaise et viande fraîche.

À ce que je constate, il est aussi fermé que le porte-monnaie d’un Aberdonien à la quête.

Les Écossais n’oublient jamais rien. C’est un fardeau et un don.

le cerveau coupe toutes les communications, évalue les dommages, effectue les réparations et puis vous vous réveillez.

Il était tellement en deçà de ces gens sur l’échelle sociale, qu’il se demandait s’ils pouvaient même le voir. Tandis que lui gravissait les échelons, eux les avaient sciés derrière eux.

À l’abri d’une colline escarpée au bout de Dean Bridge, le quartier donnait l’illusion de la tranquillité de la campagne. Et pourtant, il n’était qu’à cinq minutes à pied du West End et de Princes Street.

Bien sûr ils avaient commencé à l’amocher. Les promoteurs avaient passé le nœud coulant autour des parcelles vides et des bâtiments décrépis, et ils avaient serré jusqu’à les avoir tous.

Si quelqu’un m’a changé, c’est bien elle, poursuivait Cafferty. Elle m’a fait lire un tas de livres.
Les nazis aussi lisaient des livres !

Je sais garder un secret, dit-elle avec un nouveau sourire. Souviens-toi, je ne suis pas d’Édimbourg, moi !

Il avait décidé de se mettre au tabac à cinquante-cinq ans, puisque, jusque-là, rien n’avait réussi à l’achever.

Je l’ai surnommé Hamish, confia Curt, parce qu’il vient de ces contrées peu évoluées que sont les îles Hébrides.

— Ce n’est pas parce que c’est dans la Bible, avait-il dit à son père, que tu dois prendre ça pour parole d’Évangile.

On appelait parfois les indicateurs des musiciens et les oreilles de Chick étaient de taille à capter le moindre son.

écoutez mon conseil : on ne peut pas jouer avec la loi comme on bricole une vieille voiture. Alors, réfléchissez bien avant d’entreprendre quoi que ce soit.

La leçon est bien apprise. Mais ça ne sauve que votre beefsteack !
— Peu importe, je suis végétarien, monsieur,

Son cerveau était en train de visualiser les fameuses trente-six chandelles. Chaque battement de cœur infligeait à sa tête une douleur plus intense.

En retraversant le vaste hall, passant devant les tableaux, les candélabres et la rampe d’escalier finement ouvragée, il ressentit à quel point cette demeure était glacée. Ce n’était pas à cause de son âge, ni même du sol dallé ; non, c’était le cœur de la maison qui était gelé.

Et ce que je vois – ce qui m’est montré, pour être précis – c’est moi. La face cachée de ce qui est moi. Enfant, j’allais à l’église, et je croyais aux fantômes. Je continue à croire aux fantômes.

Sobre, il était imprévisible ; ivre, il était dangereux. Voilà pourquoi je l’aimais bien.

Mais ce qui est « effacé » n’est pas toujours gommé.

Il me fait toujours un clin d’œil quand il me croise. À vrai dire, il en fait à tout le monde. Mais quand ça s’adresse à moi, quand son œil se ferme une fraction de seconde, c’est comme s’il me visait, qu’il me prenait pour cible.

Rankin, Ian  : La série des enquêtes le John Rébus (et de Malcolm Fox)