Kerr, Philip «La mort, entre autres» (2009)

L’Auteur : Philip Ballantyne Kerr est un auteur écossais, né le 22 février 1956 à Edimbourg (Ecosse). Il a fait ses études de droit à l’université de Birmingham. Il a ensuite travaillé dans la publicité et comme journaliste free-lance, avant de remporter un succès mondial avec sa trilogie située dans le Berlin de la fin des années trente et de l’immédiat après-guerre (Un été de cristal, La Pâle Figure, Un requiem allemand), avec le détective privé Bernie Gunther, également présent dans The One From the Other (2006). Alors qu’il avait annoncé la fin de Gunther après la publication de la trilogie, il lui consacre de nouvelles aventures depuis 2006.

4ème enquête de Bernie

Série Bernhard Gunther (Bernie)
(les trois premiers forment « la trilogie Berlinoise »)
L’Été de cristal (en français 1993) – se déroule en 1936
La Pâle Figure (en français 1994) – se déroule en 1938
Un requiem allemand (en français 1995) – se déroule en 1947-48
La Mort, entre autres (en français 2009) – se déroule en 1949
Une douce flamme (en français 2010) – se déroule en 1950
Hôtel Adlon (en français 2012) – se déroule en 1934 et 1954
Vert-de-gris (en français 2013) – se déroule en 1954
Prague fatale (en français 2014) – se déroule en 1941
Les Ombres de Katyn (en français 2015) – se déroule en 1943
La Dame de Zagreb (en français 2016) – se déroule en 1942
Les Pièges de l’exil (en français 2017) – se déroule dans les années 1950
Prussian Blue (2017 en anglais)

 

Résumé : 1949. Munich rasée par les bombardements et occupée par les Américains se reconstruit lentement. Bernie Gunther aussi : redevenu détective privé, il vit une passe difficile. Sa femme meurt, il a peu d’argent et surtout, il craint que le matricule SS dont il garde la trace sous le bras ne lui joue de sales tours. Une cliente affriolante lui demande de vérifier que son mari est bien mort, et le voici embarqué dans une aventure qui le dépasse. Tel Phil Marlowe, et en dépit de son cynisme, Gunther est une proie facile pour les femmes fatales. L’Allemagne d’après-guerre reste le miroir de toutes les facettes du Mal et le vrai problème pour Gunther est bientôt de sauver sa peau en essayant de sauver les apparences de la morale. Atmosphère suffocante, hypocrisies et manipulations, faits historiques avérés façonnés au profit de la fiction : du Philip Kerr en très grande forme.

Mon avis : Après la « Trilogie berlinoise » j’ai retrouvé avec plaisir Bernie. Moi qui ne suis pas une grande amatrice de cette période de l’Histoire (je préfère ce qui va de la Préhistoire à la Belle Epoque) j’apprécie les livres de Philip Kerr et leur contexte historique. Dans ce roman j’en ai beaucoup appris sur les brigades du Nakam, ou brigades de la Vengeance israéliennes, sur le camp de Lemberg-Janowska – où fut interné Simon Wiesenthal – et aussi sur les filières d’exfiltration des nazis. En plus (c’est comme quand j’étais petite devant un film), comme je sais qu’il y a encore plusieurs tomes des enquêtes de Bernie, je suis rassurée sur son sort, même quand il se retrouve dans des situations périlleuses… Cet auteur allie l’humour au sens des descriptions et il nous entraine dans des aventures palpitantes. Je ne vais pas tarder à enchaîner avec le suivant…

Extraits :

Il était souriant, mais ses yeux démentaient ce sourire.

Dans ce bâtiment, et entouré de tous ces uniformes noirs, il avait l’air d’un enfant de chœur essayant de se lier d’amitié avec une meute de hyènes.

La petite bouche se crispa sur un sourire qui n’était que lèvres, sans les dents, telle une cicatrice que l’on vient de recoudre.

Je n’avais guère d’autre choix que le désastre ou l’inacceptable.

Le Caire était le diamant serti sur le manche de l’éventail du delta du Nil.

 Là, la quasi-totalité des bâtiments me renvoyaient à ma propre personne – seule leur façade était encore debout, si bien que, dans son aspect général, la rue semblait à peu près intacte, alors qu’en réalité tout était endommagé en profondeur, ravagé par les incendies. Il était grand temps de procéder à quelques réparations.

Il s’exprimait à la cadence d’un canon, c’étaient des salves de mots, courtes et virulentes, comme s’il avait appris comment se comporter envers les malades aux commandes d’un Messerschmitt 109.

Elle donnait autant l’impression d’avoir besoin d’aide que Venise de pluie.

Certaines personnes fument pour se détendre. D’autres pour stimuler leur imagination ou pour se concentrer. Dans mon cas, c’était un mélange des trois.

Son visage évoquait moins Jésus que Ponce Pilate. Les sourcils épais et noirs étaient ses seuls ornements pileux. Le crâne ressemblait au dôme rotatif de l’observatoire de Gôttingen, et chaque oreille privée de lobe à l’aile du démon.

C’était le jour. La lumière se déversait par les fenêtres. Des grains de poussière flottaient au milieu d’éclatantes barres de lumière obliques, comme de minuscules personnages issus de je ne sais quel projecteur de cinéma céleste. Il ne s’agissait peut-être que d’angelots envoyés pour me conduire vers une version possible du paradis. Ou de petits filaments de mon âme, impatients d’accéder à la gloire, partis en éclaireurs sur la route des étoiles avant le reste de ma personne, tâchant de devancer la ruée.

Henkell était de la taille d’un réverbère, avec des cheveux gris-Wehrmacht et un nez en forme d’épaulette de général français. Ses yeux étaient d’un bleu laiteux, avec des iris de la taille d’une pointe de pinceau. Ils ressemblaient à deux petits tas de caviar dans leur soucoupe en porcelaine de Meissen. Son front était creusé d’une ride aussi profonde qu’une tranchée de chemin de fer, et une fossette prêtait à son menton le relief d’un insigne de Volkswagen.

Tu sais, moi, j’ai une théorie : l’amour n’est qu’une forme temporaire de maladie mentale. Une fois qu’on l’a compris, ça se traite. Ça se traite avec des médicaments.

Quelle était la réplique de Sherlock Holmes au docteur Watson ? Vous voyez, mais vous n’observez pas.

Les gens du cru sont à peu près aussi affables qu’une fourche aux dents froides.
— En réalité, ils sont tout à fait amicaux quand vous apprenez à les connaître.
— C’est drôle. Les gens vous disent la même chose quand leur chien vient de vous mordre.

Je suis allemand, et je ne peux rien y changer. Pour l’heure, c’est un peu comme d’avoir sur soi la marque de Caïn.

Je me sentais comme un tableau de grand maître de très petit format, cerné, piégé dans un énorme cadre doré – le genre de cadre qui est censé mettre en valeur l’importance de la toile. Piégé.

il y avait un vieux dicton : ce qui compte, ce n’est pas avec quoi tu tires, mais où tu vises.

Image : Janowska était un camp de travail Nazi, un camp de transit à la périphérie de Lwów (alors en Pologne, actuellement partie de l’Ukraine) créé en septembre 1941. Le camp est appelé Janowska en raison de la rue proche ulica quand la ville a été intégrée à la République socialiste soviétique d’Ukraine. Le camp est détruit en novembre 1943. Selon le Procureur Soviétique au Procès de Nuremberg, Yanov aurait été un camp d’extermination qui aurait fait 200 000 victimes.

 

Lien vers la série Bernhard Gunther (Bernie)

Perry, Anne : « Un traître à Kensington Palace » (2017)

32 ème enquête de Thomas Pitt

Résumé : Londres, 1899. Tandis que son règne touche à sa fin, la reine Victoria veut s’assurer que son héritier, le prince de Galles, mène une existence irréprochable. Elle charge son confident John Halbert d’enquêter sur l’entourage du Prince, en particulier le riche Alan Kendrick, flambeur et séducteur impénitent. Mais lorsque le corps de John est retrouvé flottant dans une barque sur la Serpentine, la Reine n’a d’autre choix que de convoquer Thomas Pitt à Buckingham Palace pour lui confier une mission secrète : enquêter sur les circonstances douteuses de cette mort que tout le monde croit accidentelle.

Obligé d’élucider seul la plus épineuse de ses affaires, Thomas Pitt se retrouve impliqué dans une machination qui ne menace pas seulement la réputation d’un homme, mais aussi la sécurité de l’Empire.

Mon avis : Ah celui là je l’ai beaucoup aimé. Non seulement l’intrigue et le contexte politique sont passionnants mais surtout j’ai retrouvé la complicité des deux sœurs qui enquêtent en coulisses ! Le coté questionnement psychologique de Thomas se posant des questions sur l’impact moral de telles ou telles actions est aussi très intéressant et donne encore plus d’épaisseur à ce personnage qui devient de plus en plus attachant au fur et à mesure. Il a beau ne pas avoir confiance en lui car il se sent inférieur socialement à ses interlocuteurs, il compense largement par son intelligence et ses qualités. Et puis il y a son entourage qui est bien présent pour lui donner le petit coup de pouce quand il en a besoin….

 

Extraits :

Cela dit, bien sûr, si les gens savent que vous savez, vous n’avez aucun besoin de vous en servir. Le fait de savoir suffit.

Il n’a pas bougé, mais tout en lui s’est altéré. Il est devenu comme un oiseau de proie qui a repéré sa cible. Sans même élever la voix, en quelques mots, il a démoli cet homme. Puis, tout aussi rapidement, il est redevenu la gentillesse incarnée.

Il était aussi brillant et insaisissable que le mercure. Au moment où on pensait l’avoir compris, il vous échappait de nouveau.

Le pouvoir était une arme à double tranchant, car rares étaient les hommes capables de résister à la tentation de s’en servir.

il avait appris à ne pas offrir d’explications lorsqu’on n’en demandait pas.

Il semblait très ouvert, mais en réalité il était plutôt comme un de ces tombeaux égyptiens dont l’entrée est cachée derrière un mur bien lisse.
— Dans ce cas, qu’est-ce qui peut vous inciter à penser qu’il y a quelque chose derrière ? s’enquit Pitt innocemment.
— Quand on cherche des tombeaux secrets ?
Whyte arqua les sourcils et continua :
— Les mesures. Les espaces inexpliqués. L’intérieur et l’extérieur qui ne correspondent pas.
Pitt croisa son regard très bleu, se demandant combien de niveaux de lecture avait cette conversation. Whyte savait-il pertinemment qui il était ?
— Et vous croyez qu’Halberd avait en lui des espaces inexpliqués ? demanda-t-il avec curiosité.
— Et comment ! C’est en partie ce que j’aimais chez lui.
— Et les autres parties ?

L’important, ce n’est pas ce qui est dit. C’est le ton de la voix, ce que l’on tait. L’as-tu déjà oublié ?

Comme il était facile de tirer des conclusions irréfléchies alors qu’on ne savait rien du tout !

Bien entendu, nous avons parfois tendance à embellir nos souvenirs. Ils deviennent un peu plus tendres, un peu plus agréables chaque fois que nous les évoquons. Sans doute est-ce un réconfort dans les moments difficiles.

Avoir du pouvoir et être capable de ne pas s’en servir constituait à ses yeux une force admirable.

Il savait que, lorsque les gens racontent une histoire, ils se remémorent parfois non pas les faits, mais les termes dont ils se sont servis pour les relater.

Il déchiffrait les gens comme d’autres lisent un journal.

En dépit de l’éducation qu’il avait reçue, il ne possédait pas l’aisance d’un gentleman, la grâce et les manières que confère la naissance. Et il n’aurait jamais l’arrogance naturelle de qui se sait né pour diriger.

Était-elle devenue prévisible, tel un meuble favori dont on avait fini par supposer qu’il serait toujours là, dans la pièce qu’on préférait ? À quel moment s’apercevait-on subitement qu’il faisait bien triste mine ?

Pour survivre, il faut gagner plus d’argent qu’il n’en coûte de vivre. L’idéalisme peut venir après, une fois que la survie est assurée.

Comme le temps était insaisissable, aussi trompeur qu’un rai de lumière !

L’information était la matière brute de sa profession. La compréhension de la nature humaine, outre qu’elle était un sujet intéressant, intrigant, dérangeant, constituait un élément essentiel de son travail. Il aurait été beaucoup plus facile de s’autoriser à croire ce qu’on voulait et de garder ses rêves intacts.

Allait-il perdre son humanité à force de connaître des désillusions ?

… s’évanouirait comme la neige sous la pluie.
— Tu ne veux pas dire : « comme neige au soleil », plutôt ?
— Non. Le soleil ne fait pas toujours fondre la neige, tandis que la pluie, si. Tu devrais venir à la campagne plus souvent.

Les vérités déplaisantes ne disparaissent pas parce qu’on choisit de les ignorer.

Mais être veuve est toujours solitaire, car les gens ont peur de vous. Outre le fait qu’on leur rappelle que la mort peut frapper à tout moment, sans crier gare, et nous dépouiller de toutes nos certitudes, ils ne savent ni quoi dire ni comment aider, et ils font tout sauf se conduire normalement.

Au cours des siècles écoulés, ces liaisons avaient donné naissance à un certain nombre d’enfants illégitimes auxquels on donnait le nom de Fitzroy, du français « fils du roi ».

Se taire pour laisser triompher quelqu’un d’autre était un accomplissement plus important que de donner soi-même la bonne réponse.

Garder les mains propres ne valait pas une vie humaine. Ceux qui observent sans intervenir sont complices de ce qu’ils auraient pu arrêter et qu’ils ont choisi de laisser faire.

Apprendre à accepter la défaite sans en porter les marques faisait partie de la vie, même pour les enfants. Les adultes oubliaient parfois cela.

 

Perry Anne  – Série « Charlotte et Thomas Pitt : Toute la serie des « Charlotte et Thomas Pitt »

Diwo, Jean «Le printemps des cathédrales» (2002)

Après les architectes du Colisée, l’introduction de la peinture à l’huile en Italie, les fontainiers des jardins de Versailles, c’est au peuple des bâtisseurs de cathédrales que Jean Diwo a choisi de rendre hommage.

Résumé : Au XIIe siècle, l’abbé Suger, une personnalité rayonnante, décide d’embellir l’abbaye de Saint-Denis, au nord de Paris. En neuf ans, il en fait reconstruire la façade et le chevet. L’ensemble sera considéré comme le tout premier chef-d’œuvre de l’architecture gothique. Dans la fresque romanesque de Jean Diwo, Pasquier, le premier d’une lignée, est maître d’œuvre. Il a deux fils qui lui succéderont. Ils ont à la fois un rôle de sculpteur et d’architecte, et sortent de la matière, avec les maîtres de métiers et les compagnons, une célébration de pierre qui dure encore aujourd’hui. Sous l’impulsion de Suger, elle servira de modèle. La France entière se couvrira de cathédrales. Tel est le cadre historique du dernier roman de Jean Diwo. Fidèle à sa méthode, il s’intéresse à un corps de métiers qui a ses traditions, ses règles, ses secrets, ses techniques. Grâce à cela, un siècle entier se rapproche de nous, vibrant de foi et d’enthousiasme.

Mon avis : J’ai toujours adoré les romans sur les bâtisseurs de cathédrales : « les Piliers de la terre » de Ken Follett dans l’Angleterre du XIIe siècle, « La cathédrale de la mer » de Ildefonso Falcones, qui se déroule à Barcelone au XIVème siècle…

J’aime les romans de Diwo, des fresques vivantes et instructives, avec des personnages attachants (« Au temps où la Joconde parlait » (1469. Les Médicis règnent sur Florence), « Les Dames du faubourg » (une trilogie consacrée à l’histoire du faubourg Saint-Antoine, les arts et le travail du bois qui commence sous Louis XI et va jusqu’au XIXème, la belle époque et l’Art Déco), « La chevauchée du flamand » (Pierre-Paul Rubens), « la Calèche » (l’histoire passionnante et romanesque de la famille Hermès) ;

C’est une histoire du siècle… Nous sommes au XIIème siècle, au siècle de Louis VII et Aliénor (je vous conseille de lire le livre de Clara Dupont-Monod «Le Roi disait que j’étais diable» (voir article) : c’est le temps des croisades et d’Aliénor … On va suivre la famille Pasquier de chantier en chantier, en apprendre aussi sur les chantiers parallèles où ils ne travailleront pas; la Basilique St-Denis est en pleine construction. L’abbé Suger va décider de mettre des vitraux ; pour cela il fera appel à un maitre verrier allemand. Avec eux nous allons nous pencher sur les plans, les tracés, assainir les lieux, mettre la première pierre ; côtoyer les carriers, les tailleurs de pierre, les sculpteurs, les forgerons, tous les artistes sans oublier les puissants, les hommes d’église, les décideurs… On évoquera  St Denis, Lens, Canterburry, Paris,   la Cathédrale de Chartres, la Sainte-Chapelle, Amiens, l’agrandissement de Saint-Germain-des-Prés, le réfectoire de Saint-Germain-des-Prés, la Cathédrale de Reims… C’est l’époque de la création d’une arme meurtrière, l’arbalète ( arme qui tua Richard Cœur de Lion)

Ceux qui me connaissent savent bien que si on me parle de vitraux,, de couleurs, je ne lâche plus le bouquin… Et puis Aliénor me fascine…

Extraits :

Au Moyen Âge, le genre humain n’a rien pensé d’important qu’il ne l’ait écrit en pierre . (Victor Hugo, Notre-Dame de Paris)

la maison de Dieu, qu’elle soit modeste église ou basilique, est l’œuvre de tous ceux qui ont contribué à la bâtir, du plus humble des manœuvres au plus habile des sculpteurs

Aliénor ne tarda pas à introduire à la cour de France quelques-uns des meilleurs troubadours venus de l’Occitanie, porteurs de cette culture raffinée, toute féminine, propre à son cher pays. Sous les lourdes tapisseries du palais de la Cité commencèrent alors à fuser les notes des vielles et les vers ensoleillés de l’amour courtois, en particulier ceux de son grand-père, Guillaume d’Aquitaine.

Mais je veux, moi, que les vitraux racontent la religion, qu’ils soient de vrais tableaux que fera flamboyer la lumière du soleil.

tu es belle comme une belle clef de voûte, cette ultime pierre magique qui assure l’équilibre et la pérennité d’une croisée d’ogives…

C’étaient des « pieds poudreux », des gens du voyage qui allaient de château en château animer les fêtes données par les seigneurs.

le plus grand verrier de notre temps. Le sieur Gottfried vient de Germanie, plus exactement d’Augsbourg où il a illuminé la cathédrale, sombre comme une cave, de magnifiques vitraux

Quel admirable XIIe siècle qui voit vivre dans la plénitude de leur âge l’abbé Suger, l’abbé Bernard de Clairvaux, Abélard dont l’influence semble considérable, et pourquoi pas, deux dames savantes dont la force de caractère a peu d’exemples, Héloïse et la reine Aliénor !

Aux maîtres verriers, Suger fournissait du « saphir », un verre teinté au cobalt, acheminé depuis le massif allemand du Harz. D’autres verres colorés dans la masse au moyen de divers minerais étaient fabriqués sur place.

singulier métier qui consistait à projeter toujours plus haut dans le ciel des rêves insensés

La nouvelle de l’ouverture d’un nouveau chantier se trouvait mystérieusement propagée jusque dans les pays voisins, et les maçons, en quête de travail ou désireux de changer d’air, se mettaient en route, souvent sous la conduite d’un maître, et venaient proposer leurs services là où l’on avait besoin de bâtisseurs.

les rites mystérieux en usage chez les maîtres et les compagnons et ces fameuses croisées d’ogives qui devaient transformer les anciennes cathédrales massives et sombres en vaisseaux élancés et lumineux. C’était naturellement un sujet où excellait l’architecte qui devenait lyrique quand il parlait de pierre taillée.

Dans le fond, tailler un beau vêtement dans une pièce de serge ou de futaine, c’est comme tailler la pierre d’une cathédrale.

les manœuvres et les apprentis aidaient les ouvriers de l’office des bâtiments à nettoyer la surface libérée par la démolition de la vieille église Saint-Étienne, à consolider les fondations mérovingiennes qui resteraient en place pour supporter la construction nouvelle. Et à recouvrir les dalles d’une couche de plâtre sur laquelle Renaud, aidé par l’appareilleur, dessinerait les contours du chœur, l’emplacement des colonnes et des piliers. Ces quelques arpents de Paris se présentaient comme une aire de théâtre en cours d’installation. C’est là, à l’ombre de l’ancienne cathédrale demeurée intacte, que le pape Alexandre III devait poser la première pierre de l’église nouvelle.

Commencement du chœur de la cathédrale Notre-Dame par Sa Sainteté Alexandre III, en présence de Mgr l’évêque de Paris Maurice de Sully, le 25 mars de l’an 1163.

Elle portait comme une couronne les quelques connaissances de latin qu’elle possédait et goûtait les marques d’admiration qu’on lui témoignait

elle, écouta bouche bée le voyageur décrypter le sens des couleurs, parler du rouge, couleur des origines depuis la préhistoire et que les Anciens obtenaient à partir de l’or, du cinabre, de l’hématite, du minium ou par décoction de bois venant de lointaines et mystérieuses contrées.
– Le vert n’est pas une couleur aimée, dit le maître. Bon vert il est la couleur de la chance, de l’espoir, mauvais vert celle de l’infidélité, du diable avant sa chute et de la folie. Comme le jaune qui désigne les traîtres, les faussaires et les femmes adultères. Le bleu, lui, est la couleur de notre temps. On ne lui connaît pas de mauvais attributs et il est le préféré de l’Église et de la noblesse.
– Et le noir ? demanda Louise
– Couleur redoutée, madame ! Tiré du charbon, de la noix de Galles, de la sépia, il évoque les ténèbres, l’enfer. Préférons-lui le blanc de la céruse et de la craie. C’est la couleur de la pureté.

Philippe Auguste prenait le temps de s’intéresser à Notre-Dame dont la façade, achevée, émerveillait la ville. Il s’occupait aussi du Louvre qu’il avait entrepris de bâtir pour défendre le cours de la Seine et mettre à l’abri le trésor et les archives de la France. C’était un château fort imposant avec son donjon colossal de quatre-vingt-seize pieds de haut et son enceinte quadrangulaire défendue par des tours rondes

La cathédrale de Chartres doit devenir par l’abondance et la qualité de ses vitraux la plus céleste du royaume.

Proclamé jadis maître des couleurs, Jehan L’Hospital était sur ses vieux jours reconnu seigneur du verre.

Le peuple ne sait pas lire, mais il sait regarder ! disait Jean. Les vitraux lui apprennent par l’image l’histoire de Notre Seigneur.

Et surprendre était l’ambition permanente du « maître des pierres vives ». « Il est tellement plus facile dans nos métiers de copier que de surprendre ! »

Avant même qu’une loge ait été construite pour les maîtres et compagnons du chantier, deux ateliers de verrerie avaient été organisés. Des cochers y déchargeaient des plaques translucides et colorées venues de la verrerie installée dans la forêt de Vincennes.

Le rite n’avait pas changé depuis le temps où l’abbé Suger avait créé ses premiers vitraux grâce à la science de maître Gottfried, le verrier génial venu de Germanie. Esquisse, carton, coloration, découpe, peinture, cuisson, mise en plomb…

les vitraux de la Sainte-Chapelle de nouvelles constantes comme l’allongement des figures, la liberté des silhouettes, l’accentuation des contours, bref de créer un style nouveau qui différencierait les verrières de la chapelle aux reliques de celles qui éclairaient les autres nefs.

la Sainte-Chapelle serait achevée le 26 avril de l’an de grâce 1248, date choisie par le roi pour la consécration.

 

Informations :

  • le parlier est l’homme qui a prêté serment au maître, qui le représente et qui transmet ses ordres aux compagnons.
  • Saint Godric de Finchale, vénéré patron des marchands.

à la fin du livre : une explication sur les styles, le Roman et le gothique (Gothique et roman : voilà deux mots pratiquement inutilisés dans cet ouvrage. En effet, ils n’existaient pas au temps où naissaient les cathédrales et il n’aurait pas été logique de les mettre dans la bouche de personnages réels ou romanesques.) ; le calendrier des Cathédrales et des informations sur les chantiers, sur les francs-maçons… (Le problème est de savoir si les bâtisseurs de cathédrales formaient une sorte de société secrète ésotérique dont la franc-maçonnerie serait l’héritière. Rien ne confirme cette hypothèse.)

En savoir plus : Basilique de St Denis : https://www.patrimoine-histoire.fr/Patrimoine/SaintDenis/Saint-Denis-Basilique-Saint-Denis.htm

Lenormand, Frédéric «Les fous de Guernesey» (1991)

Résumé : Roman qui traite de l’exil de Victor Hugo dans les îles Anglo-Normandes.

En 1855, exilé par Napoléon III, Victor Hugo débarque sur l’île de Guernesey, et c’est comme si le Mont-Blanc surgissait dans un petit canton normand. Les Auxcrinier, paisibles bourgeois, suivent avec ferveur les espoirs et les luttes du grand poète, ils épient de loin ses allées et venues, s’efforcent d’imiter ses initiatives, et se livrent pendant vingt ans à une dévotion dévorante. Ce récit malicieux nous promène au vent des îles anglo-normandes, dans le sillage de cette famille que l’on croirait sortie d’une comédie de Labiche. C’est un roman sur la passion d’admirer, avec toutes les conséquences, édifiantes, burlesques, toujours surprenantes.

Mon avis : Ah moi cet auteur de romans historiques avec sa pointe (enfin pointe …) d’humour et d’ironie.. je l’adore ! Instructif et trépidant..

«Si Hugo peut le faire, Auxcrinier peut le faire aussi ! » La phrase clé qui résume le livre ! Mis à part que (voir note en bas de page) ce brave Monsieur Auxcrinier (et toute sa smala) n’est pas gâté physiquement si on en croit Hugo  … J’ai adoré revisiter l’exil de Victor Hugo avec la tribu Auxcrinier, suivre les péripéties de la vie sur l’ile. C’est qu’être le fan N°1 d’un auteur n’est ps de tout repos… Il faut faire preuve de beaucoup d’imagination, de persévérance, de dissimulation, de patience et de constance pour espionner et vivre dans l’ombre d’un grand homme, et tout faire pour être à son image sans qu’il s’en aperçoive.

Extraits :

Ils se levèrent et sortirent en silence, abandonnant une partie de leurs rêves aux poupées de biscuit qui trônaient sur les étagères, dans des robes multicolores, un sourire éternel sur leurs lèvres peintes.

Les Anglais pratiquent la discrétion comme leur plus ancienne tradition

Savez-vous que cet homme s’attire non seulement les sympathies de tous les ennemis politiques de la France, les anarchistes, les socialistes, les révolutionnaires de tous bords, mais aussi des femmes ! Mais oui ! Il promène ses maîtresses avec ostentation ! Il se trouve à la tête d’un véritable harem de houris déchaînées!

Méfiez-vous : le calme précède la tempête ! Attendez-vous à voir des changements radicaux se produire, dès lors que le loup terroriste est entré dans la bergerie anglo-normande ! Je vous le prédis !

Hugo et ses amis, à peine expulsés de Jersey, commencent déjà à saupoudrer de sel le pain bis des Guernesiais !

Bien qu’issu d’un milieu bourgeois, il s’obstine à se faire raser par le barbier du coin, ce qui lui donne l’air d’un workman, d’un ouvrier ! Il est de mauvaises mœurs ! Il est républicain ! Il attaque la peine de mort ! Il ne respecte rien ! Il va jusqu’à dire « monsieur » à un milord ! Il n’est pas anglican, ni protestant, ni même catholique, méthodiste, wesleyen, mormon, juif, que sais-je? Bref, il est athée ! Comme Voltaire ! Et vous n’êtes pas sans savoir que ce nom, dans l’archipel, est utilisé comme synonyme des mots « diable » ou « démon » ! De plus, il est français ! Que peut-on imaginer de pire pour un Anglais ? En vérité, je vous l’affirme, et pour utiliser leur vocabulaire, les Guernesiais vont le trouver « shocking », « excentric », « improper » !

Les paroles, telles des fantômes lumineux, planèrent un moment sur la pièce.

Guernesey était un monde à l’image de Dieu : tout le bien se trouvait d’un côté, tout le mal de l’autre.

Flaubert et Baudelaire! s’écria Toulouse.
– Parfaitement ! Deux apôtres de la sédition en littérature ! Qu’y a-t-il de plus dangereux, pernicieux, sournois, qu’un roman ou qu’un recueil de poésie? Tout mielleux et inoffensif en apparence, mais entièrement voué à la contestation et au vice !

Hugo est en train de construire une internationale de l’agitation artistique, Sand et Delacroix en tête !

La grâce impériale, c’est ce désir de rapprochement que ressent le jaguar pour le mouton.

– J’ignore s’il sera comme un coq en pâte, dit Toulouse, mais pour le moment il est déjà le dindon de la farce !

Il n’y a plus de valeurs morales, au dix-neuvième siècle. Voilà où mène la littérature !

Il faudra bien que le XIXe siècle comprenne qu’on n’a pas le droit d’ôter la vie à son semblable !

J’ai eu comme une éclipse de mémoire. Le médecin a insisté pour que je vienne me reposer quelques mois dans mon île. Habiter, c’est vouloir être : ici, j’ai l’impression de me rassembler, je me déploie, je renais.

En savoir plus sur Hugo et son exil : https://www.franceculture.fr/litterature/victor-hugo-lexil-anglo-normand

Auxcriniers : Victor Hugo s’est inspiré d’une illustration représentant le dieu égyptien Bès dans L’Histoire de la caricature antique de Champfleury. Les variantes introduites se bornent aux mains et aux pieds palmés et aux yeux railleurs. Il y a ici adéquation entre le texte et le dessin placé à la fin du chapitre I, I, IV : « Les ignorants seuls ignorent que le plus grand danger des mers de la Manche, c’est le roi des Auxcriniers. Pas de personnage marin plus redoutable. Qui l’a vu fait naufrage entre Saint-Michel et l’autre. Il est petit, étant nain, et il est sourd, étant roi. […]. Une tête massive en bas et étroite en haut, un corps trapu, un ventre visqueux et difforme, des nodosités sur le crâne, de courtes jambes, de longs bras, pour pieds des nageoires, pour mains des griffes, un large visage vert, tel est ce roi. Ses griffes sont palmées et ses nageoires sont onglées. Qu’on imagine un poisson qui est un spectre, et qui a une figure d’homme. Pour en finir avec lui, il faudrait l’exorciser, ou le pêcher. En attendant il est sinistre. Rien n’est moins rassurant que de l’apercevoir. On entrevoit, au-dessus des lames et des houles, derrière les épaisseurs de la brume, un linéament qui est un être ; un front bas, un nez camard, des oreilles plates, une bouche démesurée où il manque des dents, un rictus glauque, des sourcils en chevrons, et de gros yeux gais. Il est rouge quand l’éclair est livide, et blafard quand l’éclair est pourpre. Il a une barbe ruisselante et rigide qui s’étale, coupée carrément, sur une membrane en forme de pèlerine, laquelle est ornée de quatorze coquilles, sept par-devant et sept par-derrière. Ces coquilles sont extraordinaires pour ceux qui se connaissent en coquilles. Le Roi des Auxcriniers n’est visible que dans la mer violente. Il est le baladin lugubre de la tempête. On voit sa forme s’ébaucher dans le brouillard, dans la rafale, dans la pluie. Son nombril est hideux. Une carapace de squames lui cache les côtés, comme ferait un gilet. Il se dresse debout au haut de ces vagues roulées qui jaillissent sous la pression des souffles et se tordent comme les copeaux sortant du rabot du menuisier. Il se tient tout entier hors de l’écume, et, s’il y a à l’horizon des navires en détresse, blême dans l’ombre, la face éclairée de la lueur d’un vague sourire, l’air fou et terrible, il danse. C’est là une vilaine rencontre.  »

Dans le manuscrit, ce texte est une addition du printemps 1865 au chapitre rédigé en juin 1864. C’est en février que naît sous la plume de Victor Hugo le nom d’Auxcriniers. (http://expositions.bnf.fr/hugo/grands/250.htm )

 

 

Maugenest, Thierry «La cité des loges» (2016)

Résumé : Venise, automne 1732. Les uns après les autres, des acteurs de la Commedia dell’arte disparaissent en pleine représentation. Pour Zorzi Baffo, le chef de la police criminelle, ce nouveau mystère pourrait être lié au destin tragique d’une jeune comédienne de passage dans la ville.

Egaré dans les arcanes des scènes et des coulisses vénitiennes, l’enquêteur fait appel à Carlo Goldoni, dramaturge en pleine gloire, qui fut autrefois son adjoint à la chancellerie criminelle.

La découverte d’un théâtre clandestin d’un genre très particulier précipite les deux hommes au cœur d’une affaire plus sombre encore… Sexe, théâtre et politique… les clefs de la Venise dépravée et libertine du XVIIIe siècle.

Mon avis : « 2ème livre que je lis de cet auteur, après «Venise.net ». Toujours à Venise donc, au XVIII siècle … mais on passe du domaine de la peinture du XVIème siècle (Tintoretto) à celui du théâtre en compagnie de Carlo Goldoni. A noter que Zorzi Baffo est aussi un poète satyrique vénitien qui a bien existé. La Venise du XVIII, c’est celle de Goldoni, Casanova, Canaletto, Vivaldi… Dans cette aventure, nous évoluons dans les coulisses du Théâtre, en compagnie d’un Goldoni qui fait passer le monde de la commedia dell’Arte au théâtre sans masques. Une fois encore l’intrique passe pour moi au second plan bien qu’elle soit bien ficelée. L’emporte l’intérêt du contexte historique qui nous dépeint les mœurs et coutumes de la Venise de l’époque. Si dans la vraie vie Goldoni n’a pas été policier, il a en revanche suivi des études de droit et exercé en tant qu’avocat : son intérêt dans les causes de justice n’est donc pas inventé par l’auteur.

 

Extraits :

Pour capter l’attention du public, Carlo Goldoni sait aussi qu’il peut compter sur l’effet de surprise que va susciter l’apparition d’acteurs sans masque. Alors que les théâtres de Venise se sont déjà habitués à cette nouveauté, les scènes des grandes villes italiennes continuent d’accueillir les figures traditionnelles de la commedia dell’arte, avec leur visage figé de cire ou de papier mâché. Mais, partout où il se produit, Carlo entend exporter sa révolution. Il veut en finir avec l’univers sclérosé des farces et donner plus d’expressivité à chacun de ses personnages.

Autour de lui, Venise, dans ses brumes, ne se dévoile que par petites touches aux couleurs assourdies.

Un traducteur ? répète l’enquêteur avec un rire ironique. Fais croire ça à ton imprimeur, mais pas à moi ! Que tu trahisses tes lecteurs et que tu trompes M. de Voltaire m’importe peu cependant : tant que tu seras un bon informateur, tu pourras compter sur mon silence.

Depuis qu’ils ont abandonné les masques de la commedia dell’arte, les membres de la troupe de Carlo jouissent d’une nouvelle notoriété. Leur public d’un soir, après la fin de la représentation, reconnaît aisément celles et ceux qui les ont fait rire et tenus en haleine pendant plus d’une heure.

Des nappes de brume s’élèvent des canaux, s’infiltrent dans les ruelles et saturent l’air au point de rendre ce froid automnal plus glaçant que les frimas de l’hiver. Le brouillard, cette nuit-là, semble assourdir la rumeur de la ville, comme si l’épaisseur de l’air retenait les bruits, alors qu’en vérité ce sont bien les hommes qui parlent moins fort, les pas qui se font plus prudents, les bateliers qui ralentissent leur allure par crainte des chocs. Venise tout entière semble chuchoter et s’amollir.

la brume est la parfaite expression de l’esprit de Venise, une ville encline au secret, à la dissimulation, où les espions des inquisiteurs d’État sont partout, où les habitants se méfient de tout, chiffrant courriers et messages, parlent bas, où les idées, les projets politiques sont entourés de secrets, et où les esprits, à l’inverse des corps, ne se mettent jamais à nu.

Contrairement au reste de la cité, écrasée de silence, les rives de la lagune sont toujours plus bruyantes les jours de mauvais temps. Les cornes de brume ne cessent de gémir tandis que les cris des marins se répondent afin d’éviter les abordages.

La brume n’a rien de poétique, je la trouve juste froide. L’esprit n’est pas libre lorsque le corps grelotte, et les nudités féminines, dans les palais chauffés, sont bien plus dignes de m’inspirer des vers que ce crachin…

l’hospice Santa Chiara. Ce bâtiment, qui fut jadis un couvent de sœurs bénédictines, accueille désormais des pensionnaires de tout âge, jugées folles ou hystériques. Les autorités de la République ont confié la direction de l’établissement à Veronica Querino, l’une des premières femmes à avoir étudié la médecine à l’université de Padoue.

acqua alta. Depuis le lever du jour en effet, les Vénitiens de souche, habitués depuis toujours à relever la conjonction de la pleine lune et du vent du sud, redoutent que la lagune ne déborde une fois de plus dans la ville.

« Mes comédies devront faire rire selon des règles claires. La première d’entre elles est la suivante : les gens du peuple ont des défauts, les bourgeois ont des travers, les aristocrates ont des vices. »

Tu ne les entends pas ?
– Non, la fenêtre est fermée…
– Pourtant, toutes ces voix résonnent à mes oreilles. Je n’entends qu’elles. Chacun de ces êtres désire prendre vie dans une comédie. Une vie nouvelle qui franchira les siècles. Ils ne demandent qu’à faire rire à gorge déployée et à captiver les foules.

 

 

En savoir plus sur Goldoni : http://www.e-venise.com/litterature/carlo-goldoni-venise.htm

Image : Théâtre San Samuele

Bernard, Michel «Les Forêts de Ravel» (2015)

L’Auteur : Michel Bernard est né à Bar-le-Duc. Depuis La Tranchée de Calonne en 2007, couronné par le prix Erckmann-Chatrian, il a publié à La Table Ronde La Maison du docteur Laheurte (2008, prix Maurice Genevoix), Le Corps de la France (2010, prix Erwan Bergot de l’armée de terre) et Pour Genevoix (2011, prix Grand Témoin de la France mutualiste 2013). En 2016, il publie «Deux remords de Claude Monet»

Résumé : « Quand Ravel leva la tête, il aperçut, à distance, debout dans l’entrée et sur les marches de l’escalier, une assistance muette. Elle ne bougeait ni n’applaudissait, dans l’espoir peut-être que le concert impromptu se prolongeât. Ils étaient ainsi quelques médecins, infirmiers et convalescents, que la musique, traversant portes et cloisons, avait un à un silencieusement rassemblés. Le pianiste joua encore la Mazurka en ré majeur, puis une pièce délicate et lente que personne n’identifia. Son doigt pressant la touche de la note ultime la fit longtemps résonner.» En mars 1916, peu après avoir achevé son Trio en la majeur, Maurice Ravel rejoint Bar-le-Duc, puis Verdun. Il a quarante et un ans. Engagé volontaire, conducteur d’ambulance, il est chargé de transporter jusqu’aux hôpitaux de campagne des hommes broyés par l’offensive allemande. Michel Bernard le saisit à ce tournant de sa vie, l’accompagne dans son difficile retour à la vie civile et montre comment, jusqu’à son dernier soupir, « l’énorme concerto du front» n’a cessé de résonner dans l’âme de Ravel.

Mon avis :

Après avoir lu «Deux remords de Claude Monet» (RL2016) j’ai eu envie de continuer à découvrir cet auteur. Alors Direction Bar-le-Duc ( ville de naissance de l’auteur du roman) … et en route pour Verdun… Le roman se déroule pendant la guerre de 14/18, et commence en mars 1916. Malgré de nombreux refus d’incorporation, Ravel parvint à se faire engager comme conducteur d’un camion militaire, puis d’une camionnette qu’il baptisa Adélaïde. Au gré des déplacements, il s’approcha des combats, campa dans des forets, eu la chance de croiser un piano dans un château… Il repeint des véhicules, perd sa maman (ce qui fut un énorme choc), est hospitalisé pour dysenterie puis opéré d’une péritonite. On y vit l’envers du décor, les souterrains, les tranchées, le calme des sous-bois parfois, le concert des oiseaux aussi… On vit avec ce solitaire qui s’installe dans la campagne à2h de paris, qui se ressource en forêt, au Pays basque… Beaucoup de sensibilité, une belle plongée dans le monde de ce compositeur amoureux de la musique de Chopin, mais aussi sensible au destin d’Alain Fournier et qui nous parle de son époque, de son amour des promenades, de sa connaissance des oiseaux… Joli moment musical..

Extraits :

Mazurka en ré majeur de Frédéric Chopin, allègre pièce de piano dont les notes vivement égrenées, pivotant sur l’axe d’une rengaine pour orgue de barbarie, dessinaient avec une joyeuse nostalgie le mouvement sans fin de la spirale : la remontée heureuse du passé et son épanchement dans le présent.

Cette vie sûre et confortable, qu’il avait tant désirée autrefois, qu’il avait patiemment aménagée, lui pesait.

Les voix s’étiraient, langoureuses comme un ciel de traîne sous lequel s’épanchait l’amour du pays, douce et neuve contrée intérieure.

En glissant à l’inexistence, les choses finiraient par atteindre le degré absolu du camouflage.

Ligier Richier, le sculpteur de Saint-Mihiel, égal des plus grands en Italie.

Le cafard, vieux compagnon du soldat, lui était tombé dessus et ne le lâchait pas.

Une organisation au millimètre, à la discipline implacable, avait inventé l’embouteillage qui avance.

D’autres en revenaient, en groupes moins fournis, incolores, guenilleux et comme écrasés par beaucoup plus que le sac.

Un ordre étrange réglait l’activité réduite d’une humanité fantôme, dans une cité d’un autre monde aux passants bleus et casqués. Ravel en reçut et conserva la rêveuse impression tandis qu’il cherchait son chemin dans la ville inconnue.

On lui avait parlé de ce que les camarades appelaient avec une désinvolture appuyée la musique du front. Il fut surpris pourtant, car plus qu’il ne l’entendit, il reçut en plein la moelleuse et profonde pulsation de la canonnade. Elle semblait ne pas s’adresser aux oreilles, mais frapper et s’amortir au ventre d’où elle rayonnait dans tout le corps. Cela le laissa un instant stupéfait. Sa pensée captait et interprétait le message effrayant d’une force destructrice considérable, mais ses sens goûtaient la nouveauté, ce son total qui empoignait, remuait toutes ses fibres et sollicitait en lui une aptitude à goûter et connaître où l’esprit n’avait aucune part.

Une ville rampait sous la ville, celle-là, autrement vivante.

La peau de bique avait failli à sa réputation d’imperméabilité : du maillot de corps aux chaussettes, pas une parcelle du conducteur Ravel n’était sèche.

Comme il s’éloignait et que défilaient les arbres à la vitre de la camionnette, il sentait les tracas et mesquineries de la vie de garnison se détacher de lui et fuir avec les feuilles mortes dans les remous de la vitesse.

Devant lui, une lampe à pétrole éclairait un registre et faisait luire son visage, lune d’équinoxe au milieu de la nuit profonde.

La guerre l’avait distrait de lui-même, avant de le soustraire à la vie. Elle avait bouché tout l’horizon, dévoré tout l’avenir et l’avait livré tout entier au présent.

Il avait toujours eu du goût pour ce compositeur, mais il avait oublié qu’il l’aimait à ce point-là, que ce n’était pas vraiment lui qui aimait Chopin, mais ses mains, cette main gauche qui montait dans la gamme et cette main droite qui la descendait. Ses bras mouvants, ses jambes frémissantes, tout son corps s’animait et dansait. Sa respiration s’était réglée sur celle des mélodies. Son souffle était leur rythme. Il voyait l’envers des rêves.

S’était-il habitué, endurci, avait-il enfoui son âme sous la boue séchée de l’indifférence, comme son corps l’était sous la peau de bique et sa tête sous la bourguignote ?

On ne pouvait pas dire ce qu’était cette guerre, qui était beaucoup plus que les morts, les blessures, les cris, la peur et la souffrance. Elle était un climat sombre, une contrée sinistre, une force qui de l’homme absorbait toute joie et lui versait à la place, droit au cœur, le lent poison du désespoir.

Au début du printemps 1916, cette jachère de l’esprit et de l’âme avait imperceptiblement frémi. Une vie souterraine en lui cheminait et cherchait sa forme, travaillait le terreau des jours et du passé, et sur le sol brûlé par la guerre nourrissait une force irrésistible. Cette sensation familière, ce fourmillement de forces qui s’éveillent, annonçait, il en était sûr, l’accès à des paysages nouveaux, à des terres inconnues. D’autres couleurs, d’autres accents, d’autres rythmes remuaient en lui et s’essayaient obscurément à des combinaisons nouvelles, des harmonies inédites. Il le devinait.

En ces jours de mai et de juin, que l’été chauffait à distance d’avenir, la réunion des pinsons, des roitelets, des chardonnerets, des merles, des grives musiciennes, des bouvreuils et des fauvettes, formait sous les grands arbres un merveilleux parlement, frémissant de la vie surabondante du temps des accouplements et des nids.

Chaque journée était comme un tunnel dans des épaisseurs de grisaille.

Le passé, dans le moment où il était évoqué dans le livre, n’était plus le passé, ni le présent, mais un état intermédiaire du monde où la musique et le livre prenaient réalité.

Il la trouva assise dans le salon, en compagnie de la mort qu’elle voyait approcher. Et lui aussi la voyait sur son visage, sur ses mains, dans ses gestes lents, incertains, et dans ses mots moins dits que tombés de ses lèvres molles et blanches. C’était la fin.

Il considérait avec surprise et indulgence ce qui avait été lui-même et n’était plus, peau morte des années mortes. Ces idées étaient venues à lui il y a longtemps, mais il en avait perdu le fil.

Ses traits avaient la dureté de la pierre. Il travaillait et l’angoisse s’apaisait. Le papier la buvait.

Les connaissances ornithologiques de Ravel émerveillaient ses compagnons. Feignant la modestie, alors qu’il en était plus fier que de sa science musicale, il invitait à en remercier la guerre et la vie dans les bois où elle l’avait jeté. Il leur raconta que l’une des choses qui l’avaient le plus impressionné sur le front, c’est que, tant qu’il restait quelques arbres debout, les oiseaux y continuaient de chanter, même sous les bombardements les plus intenses.

Il aurait voulu que les artisans et les ouvriers soient comme des musiciens d’orchestre, précis et attentifs aux plans qu’il leur avait donnés. Ils étaient comme le temps, capricieux, bavards et rarement au rendez-vous.

Michel Ligier :  http://www.museeprotestant.org/notice/ligier-richier-c-1500-1567/

Maurice Ravel (1875-1937)  : https://www.musicologie.org/Biographies/ravel_maurice.html

Photo : musicien, ici représenté portant sa peau de bique de conducteur de camion durant l’hiver 1916

de Cortanze, Gérard «Miroirs» (2011)

Auteur : Gérard de Cortanze a publié une cinquantaine de livres, parmi lesquels des romans, des récits autobiographiques dont «Spaghetti!» et «Miss Monde» (collection Haute Enfance), ainsi que des essais consacrés à Auster, Semprun, Hemingway, Sollers, Le Clézio… En 2002, il a obtenu le prix Renaudot avec «Assam». Descendant d’une illustre famille aristocratique (les Roero Di Cortanze) par son père, et de Michele Pezza (plus connu sous le nom de Fra Diavolo) par sa mère, cet ancien coureur de 800 mètres a fait de l’Italie en général et du Piémont en particulier la matière première de son œuvre littéraire, notamment dans son cycle romanesque des «Vice-rois». Il collabore au «Magazine littéraire» et dirige la collection Folio Biographies aux Éditions Gallimard.

Résumé : Dans le Grand Siècle, sur fond de guerre technique entre Venise et la France pour l’industrie des miroirs, le jeune baron verrier Nicolas de Valognes enquête sur la disparition d’une belle miroitière vénitienne, en qui il voit son âme sœur. 1665. Nicolas d’Assan, le jeune baron de Valognes, nourrit un goût immodéré pour les miroirs et n’hésite pas, en dépit des risques, à faire venir en contrebande des miroirs de Venise. Repéré par la police du Roi, il est d’abord fortement encouragé à rouvrir la verrerie que son père avait fermée des années plus tôt, puis contraint de partir à plusieurs reprises à Venise recruter des ouvriers verriers afin de permettre à la toute nouvelle Manufacture Royale des Glaces de Miroir de rivaliser avec la Sérénissime. Lors de son premier voyage, il fait la rencontre de la belle Azzura qui accepte de venir travailler à Paris, mais disparaît mystérieusement le jour du départ. Six mois plus tard, au retour de sa troisième mission, il engage l’un des ouvriers vénitiens, l’énigmatique Vittorio Dino, qui va faire de la verrerie de Valognes une réussite éclatante. Au point de déclencher l’ire de Colbert et d’être recruté de force à la Manufacture Royale. Les années suivantes, Nicolas d’Assan va les employer à éclaircir le mystère de l’identité réelle de Dino, apparemment lié à celui de la disparition de sa mère, à sa naissance. (Plon 2011 /Folio 2014)

Mon avis : Venise et Versailles… Magnifique. En plus de l’aventure et de l’intérêt historique, j’ai adoré en apprendre davantage sur le monde des maîtres verriers et Murano. J’aire trouvé le style agréable de cet auteur dont j’avais apprécié le « Assam » (Prix Renaudot 2002)

Enfin l’intrigue, ce n’est pas ce qui m’a le plus passionné. Nicolas, Vittorio et Azzura sont là pour pimenter le coté historique des choses… mais c’est léger.. Soyons honnêtes ! mais la description de la création de la Manufactures des glaces en France oui ! La « folie » du miroir règne en maitre, mais c’est Venise qui sait fabriquer les glaces et qui entend bien ne pas se faire voler ses artistes ! L’espionnage industriel en est à ses débuts et la guerre des miroirs entre Venise et Paris est à son comble. C’est aussi un roman sur la difficulté de survivre quand la réussite d’un particulier fait de l’ombre au Roi…

Voir aussi la série de romans vénitiens de Fréderic Lenormand ; il y a bien longtemps j’avais lu un livre de Nicole Descours : Anne Du Luberon qui parlait aussi de ce beau métier. Et je vais aller voir à la bibliothèque si « le printemps des cathédrales » de Jean Diwo est disponible ainsi que le livre « Le passeur de lumière » de Bernard Tirtiaux 😉

Extraits :

« bouches de lion » insérées dans les bâtiments publics à Venise et destinées à recevoir des dénonciations secrètes.

accédé à la noblesse par une de ces lettres royales qui, depuis Philippe le Bel, concédaient ce privilège aux maîtres verriers parce qu’ils exerçaient un métier « de toute ancienneté, réputé comme noble »

Un miroir de belles dimensions, encadré d’une riche bordure d’argent, valait plus qu’un tableau de Raphaël

les choses n’ont d’importance que par l’émotion avec laquelle on regarde le monde

Le goût de la société pour les miroirs s’étant beaucoup développé, la France était devenue entièrement tributaire de Venise pour leur importation. Ce qui avait provoqué à Paris la formation d’une corporation de miroitiers officiellement établie par le roi, qui lui reconnaissait, et à elle seule, le droit d’importer des miroirs de Venise.

Colbert venait de créer la Compagnie des Indes, à des fins purement personnelles : empêcher Fouquet de retrouver un rôle dans les affaires de l’État.

Réfléchissez, cher monsieur, à la moindre trahison, ce n’est plus un pied que vous aurez dans la tombe mais deux

C’est là que se place le “tiseur”, celui qui prépare et affine le verre à chaud », « c’est ici que s’effectue le “doucissage”, on frotte deux glaces l’une contre l’autre, pour en diminuer l’épaisseur, avec du grès écrasé, du sable, et pour finir de l’émeri », « ça, c’est un moellon, il sert à travailler les petites glaces ».

Ne dit-on pas que les soucis sont inséparables des agréments de l’existence, comme les épices du punch…

Lui qui ne connaissait de la mer que celle qui se faufilait entre les flancs des navires du port de Cherbourg fut surpris de voir cette lagune lavée par le flot, et toute cette onde luisante qu’un vent léger ridait à peine et qui venait mourir sur la grève. Et il y avait aussi les couleurs de l’eau, noirâtre, bleue, verte, et les odeurs enivrantes. Fallait-il qu’il vienne si loin pour connaître cette volupté ?

Il y a plusieurs siècles, les verreries étaient si nombreuses à Venise qu’elles mettaient régulièrement le feu à la ville. On a détruit tous les fours et on les a reconstruits à Murano. C’est là que se trouvent les deux fabriques où l’on fait les glaces les plus grandes : celle de Briati, celle de Barbaria.

Elles étaient réparties en quatre classes : les fabriques de verres et de cristaux soufflés, de cannes ordinaires pour conteries, de cannes margaritaires et perlaires, enfin, de vitres et de glaces brutes.

Venise était le pays des demi-masques et des loups, qui ne dissimulent que le front, les yeux et le nez, mais laissent la bouche à découvert. Ainsi a-t-on, sa vie entière, affaire à des demi-visages impassibles, à des demi-réalités. Venise était le pays des rumeurs qui traversent les fenêtres, qui se mêlent aux rêves, qui recouvrent les murs délabrés comme un enchevêtrement de plantes grimpantes.

Revenez demain, c’est le 5 octobre, c’est Carnaval. On peut tout faire quand c’est Carnaval !

L’homme était déguisé en Quacquero, ce bouffon d’opéra-comique en habit à la française d’ancienne mode, avec perruque à petites queues et tricorne brodé. Traditionnellement, le personnage était obèse, joufflu, sautillant et prodigue en salutations burlesques. L’émissaire ne jouait pas un rôle de composition et n’avait pas à forcer son talent : il était naturellement ridicule.

Informations historiques : Manufacture royale de glaces de miroirs : http://www.mairie-tourlaville.fr/fr/loisirs-activites/histoire-locale/dossiers-en-consultation/fichiers/la_manufacture.pdf

 

Tackian, Niko «Toxique» (01.2017)

Auteur : né en 1973, est un scénariste, réalisateur et romancier français. Il a notamment créé avec Franck Thilliez la série Alex Hugo pour France 2. Son premier roman «Quelque part avant l’enfer» paru en 2015, a reçu le Prix Polar du public des bibliothèques au Festival Polar de Cognac. En 2016 il publie «La nuit n’est jamais complète» . Toxique est son troisième roman, publié chez Calmann-Levy – janvier 2017 – 306 pages

Résumé : Elle aime saboter la vie des autres, vous l’avez peut-être déjà rencontrée. Elle est toxique.

Mais ça, Tomar Khan, un des meilleurs flics de la Crim, ne le sait pas. Nous sommes en janvier 2016. La directrice d’une école maternelle de la banlieue parisienne est retrouvée morte dans son bureau.

Dans ce Paris meurtri par les attentats de l’hiver, le sujet des écoles est très sensible. La Crim dépêche donc Tomar, chef de groupe de la section 3, surnommé le Pitbull et connu pour être pointilleux sur les violences faites aux femmes.

À première vue, l’affaire est simple, « sera bouclée en 24 heures », a dit un des premiers enquêteurs, mais les nombreux démons qui hantent Tomar ont au moins un avantage : il a développé un instinct imparable pour déceler une histoire beaucoup plus compliquée qu’il n’y paraît.

Mon avis : Très bon thriller, redoutablement efficace, mais je suis un peu moins scotchée que mon amie Laurence qui me l’a recommandé (et qui va je l’espère vous faire part de son commentaire ci-après). Aux commandes : un flic du 36, qui vit avec un fardeau sur les épaules : son passé. On fait connaissance de sa famille, sa mère, une ancienne combattante Peshmerga, son frère qui est devenu prêtre, ses amis, et de son équipe (dont sa petite amie). On y découvrira (mais est-ce une découverte) que la frontière flic/voyou est poreuse.. Mais je n’ai pas boudé mon plaisir et j’espère que ce flic va continuer de résoudre des enquêtes et remettre de l’ordre dans sa vie..

Une fois encore l’enfance va déterminer la vie de l’adulte… C’est vrai que le danger est partout… et les enfants ne sont pas toujours en sécurité à l’école… Le flic mène l’enquête… Un bon polar avec de l’humanité dans un monde lisse en surface et glauque à souhait quand on se penche un peu à l’intérieur des êtres. Ne jamais se fier aux apparences. Cela se confirme. Manipulateurs et dangereuse prédatrice sociopathe au rendez-vous. Mais coté psychologique et « scotche » ma préférence va toujours à Ingrid Desjours…

Extraits :

c’était l’odeur d’une culture qu’il n’avait jamais réellement connue mais qui résonnait fortement en lui. On ne peut pas échapper à ses racines.

« Faut pas oublier tes racines, gamin, ce sont elles qui font de toi ce que tu es », était le genre de phrases qui lui avait rendu la fierté de sa culture kurde et l’envie de se battre.

Le vieux chêne au tronc lacéré par des générations de graffitis se dressait comme une sentinelle face à la Seine.

Il avait besoin de comprendre pour passer à autre chose. Une affaire, c’était comme un labyrinthe dont il fallait explorer toutes les galeries pour accéder à la sortie. Ces couloirs obscurs le hantaient encore et encore. Il avait besoin de porter la lumière partout.

ses yeux noirs pétillaient encore même si, parfois, ils se perdaient dans le lointain.

Son soleil à lui brillait d’une lumière noire et plus froide que les rayons de la lune.

C’était le jeu du chat et de la souris. Le chat laissait toujours sa proie courir pour lui donner l’illusion qu’elle pouvait s’échapper. Il ne l’attaquait jamais de front. Jusqu’au moment où elle se retrouvait dos à un mur.

Il ne faut jamais se moquer des petites filles qui jouent aux cow-boys, détestent la Reine des neiges et déchirent en cachette leurs vêtements roses en rêvant de conduire une voiture de police.

« Plus le garçon est manqué, plus la fille est réussie », avait-elle lu un jour sur la couverture d’un magazine.

La boxe est un sport de stratèges. Il y est question de maîtrise technique, de gestion de la distance et d’un bon sens du rythme. Les musiciens font de mauvais boxeurs, ils sont trop réguliers, trop prévisibles alors que les danseurs font des champions.

Certaines personnes avaient des amis, de la famille ou des gens proches qui les aimaient. Cela leur donnait une raison de s’accrocher à leur existence comme une moule à son rocher.

Elle l’avait jeté après utilisation mais il aurait pu continuer sa vie d’outil sans foutre un tel bordel !

Je ne vous demande pas de confidences sur lui, vous savez, je m’inquiète simplement…

— Je sais, mais pour comprendre la forme d’un arbre, il faut voir ses racines. On pousse tous en fonction de nos racines.

Ce type de personne a tout à fait conscience du mal qu’il fait mais cela n’évoque rien chez lui. Il faut voir la sociopathie comme une sorte d’immaturité figée. Ce sont des adultes qui ont les mêmes réactions qu’un enfant de cinq ans.

L’analogie au requin est souvent juste. Un sociopathe vous fixera toujours dans les yeux avec un regard sans expression, il peut être capable d’excès de fureur au-delà de la raison.

La souffrance transformait parfois les victimes au point de les rendre plus violentes que leurs bourreaux.

Les morts quittent notre monde et emportent avec eux leurs regrets et leurs déceptions. Mais qu’en est-il des vivants ?

 

 

 

Germain, Sylvie «A la table des hommes» (01.2016)

Auteur : coup de cœur (voir article)

Résumé : Son obscure naissance au cœur d’une forêt en pleine guerre civile a fait de lui un enfant sauvage qui ne connaît rien des conduites humaines. S’il découvre peu à peu leur complexité, à commencer par celle du langage, il garde toujours en lui un lien intime et pénétrant avec la nature et l’espèce animale, dont une corneille qui l’accompagne depuis l’origine.

À la table des hommes tient autant du fabuleux que du réalisme le plus contemporain. Comme Magnus, c’est un roman hanté par la violence prédatrice des hommes, et illuminé par la présence bienveillante d’un être qui échappe à toute assignation, et de ce fait à toute soumission.

« A la table des hommes » sélectionné pour le Prix Cazes Brasserie Lipp 2016, ainsi que pour le Prix Cabourg du Roman.

Publié chez Albin Michel (272 pages)

 

Mon avis : (étayé par l’écoute d’une interview de l’auteure) Sylvie Germain est je pense mon auteur (femme) préféré. Alors à chaque lecture je me fends d’une jolie critique/analyse… pour faire durer le plaisir … et peut-être vous donner envie d’approfondir…

Ce roman est une sorte de fable fantastique à la gloire de l’humain dont le fil rouge est un enfant et sa corneille (réputée pour être l’un des animaux les plus intelligents) . Sylvie Germain n’a pas fait des études de philosophie pour rien et ce livre transpire la sagesse … Il traite de la vie, de la mort (qui est d’ailleurs le début de la fable), de la lutte pour la survie, du désir de vie de l’humain ; l’homme et l’animal vont aller jusqu’à se fondre l’un dans l’autre pour la survie de l’un (cela fait penser aux greffes où la mort de l’un permet la vie de l’autre : une vie contre deux morts). Cette fable sur l’animalité met en avant le point commun entre l’homme et l’animal : le refus de la mort. On y parle aussi de la guerre. Même si elle ne dit pas de quelle guerre il s’agit, on penche pour la guerre en ex-Yougoslavie. Et souvenons-nous … le même thème était déjà celui de son premier roman « Le livre des nuits » ; la guerre arrive, détruit tout sur son passage, fait tout basculer dans l’horreur. Tout commence par une explosion : une bombe, deux survivants … Une femme et un petit porcelet. Ils vont fuir ensemble, se tenir chaud, s’aider au mieux jusqu’à la mort de la femme. L’entraide va continuer pour tenir le petit porcelet en vie : les différentes espèces d’animaux forment une chaine de survie ; une daine, puis d’autres. A la différence des hommes qui même frères s’entretuent, les animaux s’entraident.

Dans la première partie du livre nous sommes dans la peau d’un petit cochon qui lutte pour vivre ; son arme : l’odorat très développé qui lui donne les informations pour appréhender le monde et lui donne l’alerte en cas de danger.

Puis le cochonnet se transforme en adolescent et à son réveil, il va devoir vivre sa différence et faire se rencontrer la part humaine et la part animale qui compose les êtres humains. La souffrance qui rend les hommes violents et mauvais ; contrairement aux animaux qui, si ils agissent d’instinct, ne veulent pas se venger, ne vont pas nuire juste pour nuire…

Seule la corneille (constance du roman) semble ne pas se formaliser de l’évolution de l’espèce, de la transformation de l’animale en homme (il passe de la position 4 pattes à la position debout, puis apprend la communication orale) ; le changement lui importe peu ; seule la présence et l’amitié ont de l’importance.

Le langage et les mots ont d’ailleurs une place très importante dans le récit (ainsi que les nuances de couleurs, les ombres et le soleil, comme dans tous les livres de Sylvie Germain) : le vocabulaire de l’insulte qui utilise les noms d’animaux, l’enfant qui sera le bouc-émissaire ; l’hôtel avec ses références à la lecture, le dictionnaire – passerelle entre les mots et les notions – ; Importance aussi du nom …. Babel, l’enfant sauvage (symbole de confusion) va apprendre à devenir un être humain (comme on dit …). Il a une mémoire vierge de tout souvenir de ses premières années de vie. Pour les gens qu’il rencontre, il est possible que cette amnésie soit consécutive à un choc, à une trop forte douleur ; ce peut aussi être de la dissimulation (il vient de l’autre côté de la frontière, il est étranger et c’est la raison pour laquelle il ne parle pas la langue). Quand il perdra son caractère fractionné pour se « compacter » il se transformera en Abel (symbole de l’innocence, première victime d’une lutte fratricide). Devenu adulte, il posera un regard sur l’humanité, façonné par sa dualité. Et Dieu dans tout cela ? Je vous laisse lire le livre : il en est question ; de jolie manière, à la manière du « Dieu inconnu » qui représenterait tous les Dieux, qui rassemblerait au lieu de diviser et annihilerait toute guerre au nom d’un Dieu spécifique..

A la table de hommes… il y a des hommes et des animaux… mais malheureusement, l’animal est plus souvent sur la table … Ce livre est une merveille… C’est le livre des opposés qui se complètent ( jour/nuit, inné/appris, animal/homme, solaire/lunaire ) Un coup de cœur, comme tous les Sylvie Germain

Lire aussi : Entretien avec Sylvie Germain à propos de son roman A la table des hommes  : http://www.babelio.com/auteur/Sylvie-Germain/5325

Extraits :

Elle marche au ralenti, comme un automate dont les ressorts seraient relâchés.

Elle ne réfléchit pas, ses pieds la mènent ainsi que le font les sabots des bêtes au soir quand la faim, la soif, la fatigue les conduisent vers leur mangeoire, l’abreuvoir, l’étable ou l’écurie. Mais elle n’a pas de lieu d’ancrage, de repos, en vue.

Tout corps, même pris de folie, garde un savoir de ses limites ; celui de la femme s’arrête lorsqu’il vacille d’épuisement.

Une main, aussi légère qu’une feuille, se pose sur sa tête, et quelques mots de la berceuse bruissent, non chantés. Ils se détachent un à un comme des gouttelettes quand fondent des cristaux de givre, presque inaudibles.

Leur silence est écoute et manducation de la vie en eux, autour d’eux. Ils sont en placide accord avec la terre, ils font corps avec elle.

Ils ne croient pas aux mêmes mythes, ils échafaudent des interprétations mensongères de l’histoire, ils ont des revendications indues. Ils se révèlent une menace. Trop de différences, et trop de dangers, visibles ou non ; les plus discrets sont les pires.

appartenir à la terre, de respirer l’espace, de faire peau avec les éléments, chair avec le monde.

Être et se maintenir un vivant est un parcours de combattant, mais ce labeur toujours reste scandé de moments d’ébattements, de jeux, de délassement, de simple et ample volupté.

Les odeurs si diverses des bêtes qui furent vivantes se confondent en une seule, la même, toujours la même, douceâtre et métallique, entêtante, celle du sang déversé hors du corps et qui stagne en flaques visqueuses, brunissantes.

Babel a l’impression que ses paroles se fondent dans la fumée de ses cigarettes, qu’elles s’envolent en spirales bleutées qui se fanent, s’effacent, et sans cesse se renouvellent. Des paroles aromatiques, chaudes, à goût de cire et de pain d’épice, et qui reviennent en boucle.

Commence alors une lente dérive vers l’insignifiance, il ressent une sensation de fadeur, une impression de vide. Il découvre l’étrangeté de l’ennui, dont il ne comprend pas la cause, et qu’il ne sait pas nommer.

Ce qui grésille en lui, ce sont les mots. Le peu de vocabulaire qu’il avait acquis s’est disloqué sous le choc de l’agression, puis dissous dans la fièvre, et des lambeaux de vocables flottent dans sa tête, s’y heurtent les uns aux autres. Tous ces mots concassés, il veut les ressaisir, les reformer, les affûter, et surtout les multiplier, il lui faut compenser l’amenuisement de son odorat en s’emparant du langage comme d’un instrument d’exploration des choses et des gens, en faire une faculté de perception, un sixième sens qui ramasse et concentre les cinq autres. Une arme pour comprendre tout ce qui se dit, et ce qui se trame dans ces dires.

Il veut aussi pouvoir nommer les choses, les sensations, les sentiments, et plus encore ce qui échappe aux sens, à la saisie immédiate, à l’évidence.

Il vit dans la plénitude du présent au sein d’une rondeur temporelle chaque jour renouvelée, non dans l’étendue indéfinie du temps.

Les seules démarcations qu’il connaisse sont celles qui serpentent entre le ciel et la terre, un cours d’eau et ses berges, la forêt et ses lisières, et celles, plus incertaines encore, qui se faufilent entre le jour et la nuit, entre hier et aujourd’hui, entre les mots et ce qu’ils nomment ; et enfin celle, qu’il vient de découvrir, entre la veille et le rêve. Mais ces lignes-là n’instaurent pas de véritable séparation, elles sont souples, poreuses, et personne ne les surveille.

La voiture s’engage dans une allée bordée de platanes élagués, plantés à distance régulière. Des centenaires qui dressent leurs branches en équerre comme des bras de lutteurs aux coudes renflés et aux poings énormes hérissés de bourgeons.

Bibliotel. Il avait donné au rez-de-chaussée et aux étages le nom de « tomes », aux chambres celui de « chapitres », les couloirs s’appelaient « marges », les portes « pages de garde », les lits « in-folio », les draps et les taies d’oreillers « buvards », car selon lui s’y imprégnaient les rêves, les gémissements, les souffles et les humeurs des corps des dormeurs. Aux miroirs qui ornaient les murs des chambres en abondance, revenait le titre de « palimpsestes », les reflets de tous ceux et celles qui s’y étaient un instant profilés se recouvrant les uns les autres en strates impalpables. Les fenêtres étaient qualifiées de « pupitres », le jour y déposant des feuillets de lumière, la pluie des signes follets, le brouillard des touffes d’ombre, la nuit un volume noir.

La compagnie de la corneille, et celle des bêtes qu’il croisait, parfois côtoyait dans la forêt, lui manquent d’un coup terriblement. Jamais, auprès d’elles, il n’a connu l’angoisse, la méfiance, la déception ou la solitude, si l’une est hostile, agressive, la menace est manifeste, si l’une se laisse approcher, amadouer, son innocuité est réelle, elles ne feignent pas, ne trichent pas.

Ils se flairent du regard, ils s’inspectent droit dans les yeux sans ciller, sans embarras, leur curiosité a l’effronterie placide de la candeur.

Ils ne décèlent rien qui puisse les mettre en garde, pas de danger embusqué dans un recoin mental du vis-à-vis, ils ne sentent l’un chez l’autre que du vide en émoi, que du rêve en alarme, que des murmures en attente d’un lever d’élocution.

Le lunaire Babel, en lieu et place de l’éclatante Zelda. Comme il a autrefois troqué la guérilla contre une vie rangée, sédentaire, auprès d’un frère somnambulique.

Sa force, peut-être, résulte de cette indifférence à son passé inconnu, englouti dans la guerre, à cette part abolie de sa mémoire. S’il se retournait, il risquerait d’être saisi de vertige, de dégringoler dans le gouffre qui bée derrière lui.

J’ai appris que nous avons la même origine, nous, les vivants, tous les vivants. La terre, les éléments.

Il était effacé à l’extrême, un homme-ombre qui ne faisait aucun bruit.

Certains jours, en prenant connaissance de l’actualité ou de bas faits du passé, il ressent une honte cuisante d’appartenir à l’espèce humaine. La plus féroce des bêtes sauvages paraît inoffensive en comparaison, sa nuisance reste limitée et dénuée de calcul, d’orgueil et de duplicité.

Ce recours aux animaux pour défouler sa rage, sa peur ou son mépris, et tout autant pour les exciter, s’il est diffus dans le langage quotidien, se concentre à l’excès dans certains films d’horreur et jeux vidéo où telle espèce d’oiseaux, telle catégorie d’insectes ou de mammifères allant du chat au singe est diabolisée.

Il n’aime pas être agressé par le fracas du monde dès son lever, ou plombé juste avant d’aller dormir par le poids des mauvaises nouvelles dont regorgent les informations.

Ne pas dire la mort, ne pas la nommer, pour tenter d’en limiter la portée, de contenir la douleur.

Et il faut vaille que vaille essayer de sauvegarder une capacité d’émerveillement devant le monde, et d’amitié entre humains.

Il a reçu sa part de fraternité, des destructeurs la lui ont arrachée, mais sous la douleur de ce rapt, il conserve la joie d’avoir un jour reçu cette part d’amour et d’amitié, et cette joie, personne ne pourra la lui retirer.

 

Voir aussi : Auteur coup de cœur (article)

Desjours, Ingrid «Sa vie dans les yeux d’une poupée» (2013)

Auteur : Ingrid Desjours est psychocriminologue. Après avoir exercé de nombreuses années auprès de criminels sexuels en Belgique, elle décide en 2007 de se retirer en Irlande pour écrire son premier thriller. Depuis, elle se consacre entièrement à l’écriture de romans et de scénarios pour des séries télévisées. Les nombreux psychopathes qu’elle a profilés et expertisés l’inspirent aujourd’hui encore. Outre ses tableaux cliniques pertinents, l’auteur excelle dans l’art de lever le voile sur la psychologie humaine et de faire ressentir au lecteur ce que vivent ses personnages, pour le meilleur et surtout pour le pire? Ses quatre premiers romans, Écho (2009), Potens (2010), Sa vie dans les yeux d’une poupée (2013) et Tout pour plaire (2014) ont été plébiscités tant par le public que par les libraires. Consécration : Tout pour plaire est en cours de développement pour une série TV par Arte. Elle a également animé l’écriture de Connexions, un polar interactif édité en partenariat avec l’émission « Au Field de la nuit » (TF1). Les Fauves (2015) ouvre la nouvelle collection de polars et thrillers des éditions Robert Laffont : « La Bête noire. » «La prunelle de ses yeux» est sorti en 2016. Ingrid Desjours publie également chez le même éditeur des sagas fantastiques chez Robert Laffont sous le pseudonyme de Myra Eljundir : la trilogie Kaleb ainsi que Après nous, dont le premier tome est paru en mai 2016. Elle vit actuellement à Paris.

 

Résumé : Deux écorchés vifs. Deux rêves de seconde chance. Un regard pour renaître…

Provocateur, cynique et misogyne, Marc est affecté à la brigade des mœurs après un grave accident.

Quand, dans le cadre d’une enquête, il croise la douce Barbara, le policier est troublé par son regard presque candide, touché par cette fragilité que partagent ceux qui reviennent de loin. Ému. Au point de croire de nouveau en l’avenir.

Mais il est aussi persuadé qu’elle est la pièce manquante, le pion à manipuler pour démasquer le psychopathe qu’il traque.

Et s’il se trompait ?

Le pire des monstres est parfois celui qui s’ignore, quand bien même il rêve sa vie dans les yeux d’une poupée…

 » Une aventure haletante, violente, psychologiquement marquante : du bon et vrai thriller !  » (Marina Carrère d’Encausse)

 

Pocket 2014 (352 pages)

 

Mon avis : Alors heureusement que ce n’est pas le premier livre de cette auteure que je lis car je ne sais pas si j’aurai continué car le début est d’une rare violence ! Dès les premières pages, on plonge dans l’horreur avec une scène de viol hyper réaliste et extrêmement brutale. Ce livre raconte la descente aux enfers d’une jeune femme qui est victime depuis toujours et qui, à force de solitude (ce n’est pas qu’elle est seule physiquement c’est qu’elle ne peut pas parler avec les personnes qui l’entourent), intériorise tout et arrange sa vie à sa sauce. Elle va traverser la vie en étant à la fois victime et bourreau (comme les autres personnages principaux du roman d’ailleurs qui ont tous un côté sombre et un coté paumé)

J’ai beaucoup apprécié la description de la colère (début du chapitre 8) ; une fois encore le livre est très psychologique et on voit les personnages avec et sans masque. Ce qui fait que les pires personnalités en deviennent attachantes car on ne s’arrête jamais à ce qu’on voit avec Ingrid Desjours . Et la face cachée n’est pas la plus noire… Car ce sont des personnages qui vivent avec un tel poids sur les épaules, un tel vécu. Tant Barbara que sa mère ou le flic sont des écorchés vifs, qui sont conditionnés par leur amours déçues et leur passé ; ils ont envie d’aimer et d’être aimés mais ils en ont une peur panique.  Alors ils se défendent en attaquant par peur d’avoir mal. Un roman dur, qui dérange, qui mêle folie et violence… et qui montre surtout que les maltraitances de l’enfance font des adultes déstabilisés, malheureux, imprévisibles et dangereux. Et cette part d’innocence qui fait qu’elle fait pitié, peur et horreur à la fois… Je n’ai pas regretté ma lecture même si faut s’accrocher avec les uppercuts qu’elle nous décoche.

Extraits :

Moi, je l’aime bien, cette odeur. Même si elle appartient déjà au passé… Peut-être pour ça, d’ailleurs. Elle est d’un autre temps, comme moi. D’un temps où on savait la patience, où l’attente était délicieuse, où il ne suffisait pas de mitrailler un sourire cent fois pour espérer tomber sur une perle… Un temps où la photogénie n’était pas affaire de probabilités.

Le temps s’est arrêté. Dans sa tête, ça bute, ça lutte, comme le diamant d’un tourne-disque arrivé en bout de course.

Seule compte sa réalité et qu’elle puisse s’y raccrocher, oublier sa peur et la douleur.

Elle avait poussé tant bien que mal, comme une rose bardée d’épines, comme un oiseau tombé du nid trop tôt et qui volait comme il pouvait.

Rien n’est jamais aussi désirable que ce qu’on est en train de perdre.

L’hiver a gelé ses espoirs, le printemps a grêlé ses envies, l’été a fini de l’assécher. Trois saisons déjà, et l’automne qui s’annonce aussi morne que le reste. Une année en quatre temps qui s’étirera avec la même implacable indifférence que les suivantes, une année après l’autre pour la faire valser sans passion jusqu’à sa tombe.

Notre petit secret. Ces trois mots lui faisaient un effet dingue. Ils étaient doux comme une promesse d’amour inconditionnel, et durs comme une plongée brutale dans une eau glacée, comme l’immersion prématurée d’une gamine dans le monde des adultes. Notre petit secret. Une formule si dangereuse et si familière…

Et lui c’était Patrik. Il disait que pour un flic, c’est mieux d’être sensé que sans cas.

Parce que finalement, même si la convalescence du cœur était possible, il n’en voudrait pas. De même, ses cicatrices, il y tient. Elles lui rappellent d’où il vient et ce qu’il a traversé. Ce qu’il ne veut plus jamais connaître

Elle a le regard vide des voyageurs qui prennent le train et choisissent d’ignorer le paysage.

Une peur qui paralyse parce qu’elle est pleine de tristesse. Une peur qui désempare, qui donne envie de sangloter, de hurler STOP ! Pouce ! Comme quand on est enfant et que tous les problèmes s’effacent alors comme par magie.

J’ai pardonné des erreurs presque impardonnables, j’ai essayé de remplacer des personnes irremplaçables et oublier des personnes inoubliables.

« L’humour est la politesse du désespoir », disait Boris Vian. Et le pli amer qui creuse chacune de ses joues en dit long sur la capacité d’autodérision qu’il lui faudra développer…

Plus que les coups, ce sont les mots qui lui font mal. Toujours les mêmes, injustes, insultants, remplis de haine.

Tous les tueurs ou violeurs en série commencent par s’exercer sur des animaux, ou des objets symboliques pour eux.

Oscar Wilde disait que les deux choses les plus émouvantes en ce monde sont la laideur qui se sait et la beauté qui s’ignore.

Mais au bout du compte elle sait bien qu’on passe sa vie à sauter d’un paquet de corvées et d’habitudes à l’autre, comme on joue à saute-mouton, jusqu’au bouquet final.

La colère, même rentrée, ça se nourrit de ce qu’on a en soi. Ça noircit tout, rend chaque chose aigre, vous fait cynique, agressif et violent.

L’espoir. C’est terrible, l’espoir. On s’y accroche de toutes ses forces parce que, au final, c’est tout ce qu’on a et que, sans ce sentiment pourtant si fragile qu’un simple silence peut le briser, on n’est rien, on est mort.

« Les morts sont des invisibles, ce ne sont pas des absents. »

 

 

De Giovanni, Maurizio «Le Noël du commissaire Ricciardi» (02.2017)

Série : Commissaire Ricciardi (Naples 1931)
5ème enquête

(Per Mano mia : Il Natale del commissario Ricciardi – 2011)

Résumé : Après les « Saisons » du commissaire Ricciardi, Maurizio de Giovanni entame un nouveau cycle, celui des « Festivités ». Le Noël du commissaire Ricciardi ouvre ce cycle avec une histoire située au moment de Noël dans la Naples des années 1930.
Le commissaire Ricciardi et son fidèle adjoint le brigadier Maione doivent découvrir l’auteur du meurtre d’Emanuele Garofalo et de son épouse. Membre de la milice fasciste, Garofalo était chargé de la surveillance du port. Mais c’était un arriviste sans scrupules qui avait usurpé la place d’un collègue en le calomniant. Nombreux sont ceux qui avaient des raisons de lui en vouloir. Une enquête compliquée pour le commissaire qui, heureusement, va pouvoir compter sur l’aide du prêtre don Pierino; le pragmatisme de ce dernier et sa science d’historien sur la tradition des crèches napolitaines lui sera d’un précieux secours.

Mon avis :
Nous sommes à quelques jours de Noel. Et en ouvrant le roman je me pose une question… Ricciardi, qui vient d’échapper à la mort (voir tome 4) est-t-il rétabli ? Son cœur a-t-il fait un choix entre les deux femmes qui sont amoureuses de lui… Il faudra attendre la toute fin du livre pour savoir qui de l’une ou de l’autre l’embrassera pour Noël… En attendant un double meurtre va occuper notre Commissaire aux yeux verts et son adjoint va devoir faire face à sa conscience suite au décès du meurtrier de son fils. Naples juste avant Noël, ses traditions : sous partons à la découverte du monde des pêcheurs et des pécheurs, nous allons aussi à la rencontre des créateurs des personnages des crèches de la Nativité et des croyances et coutumes qui gravitent autour. Une fois encore on est en terrain miné car les officiers du fascisme sont au cœur de l’enquête… Alors un faux pas serait dramatique… Sous le regard de Saint Sébastien, symbole de la milice… on avance dans les eaux troubles et glacées… Et dans toute la misère, on essaie au maximum de protéger les petits enfants qui ne sont en rien responsables des agissements de leurs parents mais qui sont à la merci de mauvaises décisions.

Toujours aussi attachée – et même de plus en plus – aux personnages atypiques, sensibles, meurtris et humains de cette série.

Extraits :

Il faudrait bien plus qu’un pare-brise pour me démolir la tête : je suis un gars de la campagne et tu sais que nous, là-bas, nous avons le crâne plus épais que vous en ville.

– En dehors du fait que, comme tu le sais, je suis athée, Noël, à dire vrai, m’a toujours rempli de tristesse. Toutes ces familles qui se réunissent en faisant semblant de s’aimer, alors que nous voyons jour après jour combien elles se haïssent ; ces échanges de sourires et de vœux, pour ensuite se dire pis que pendre par-derrière ; cet étalage de richesse et de bien-être pour subir, les jours suivants, la famine. Quelle horreur. »

Si l’amour est un battement de cœur, si l’amour est une attente, si l’amour est une délicate souffrance, je vous aime. Et mon esprit et mon cœur ne vous quittent jamais.

Garofalo a heurté un couteau par mégarde, trente fois de suite.

On peut voler la vie de quelqu’un, ses rêves et ses espérances. Le plus grand crime c’est celui-là : le vol de l’espérance.

L’espérance, c’est ce qui meurt en dernier, mais elle finit tout de même par mourir.

Noël est une émotion.
Il est fort comme un battement de cœur et imperceptible comme un battement de cil.
Mais il peut être emporté d’un coup de vent, ou même ne jamais arriver.

Saint Sébastien, dites-vous ? Un des premiers martyrs. Il était le chef des gardes de Dioclétien, un empereur romain cruel qui a beaucoup persécuté les chrétiens. Quand il s’est converti, l’empereur l’a découvert, l’a fait attacher à un pal et l’a livré à un peloton d’archers. Ce qui explique qu’on le représente ainsi, frappé par un grand nombre de flèches. C’est pour cela qu’il est le patron…
– … de la milice, oui, je sais.

Comme il aidait volontiers celui qui se trouvait en difficulté, il était peu à peu devenu le confident de tous, une araignée au centre de l’immense toile des commérages qui enveloppait la ville entière

Son sourire me fait peur, elle ressemble à une tête de mort. Je ne m’étais pas aperçu qu’elle s’était autant fanée.

Il était comme une note de musique lorsqu’elle doit s’harmoniser avec une autre.

Le médecin avait prescrit des remèdes, mais autant prescrire de l’or, de l’encens et de la myrrhe, tels qu’en portaient les silhouettes de bois et les visages des figurines des Rois mages.
Les remèdes sont faits pour les riches. Les médecins sont faits pour les riches

La responsabilité de ce qu’il allait faire reposait entièrement sur ses épaules. En fait, il était devenu juge contre son gré, et dans le procès le plus important, celui qui se déroulait dans sa conscience.

La crèche est comme le monde : tout semble y avoir été mis au petit bonheur la chance mais, en réalité, chaque objet a sa signification.

elle disait que, pour les petits, certaines images représentaient la fête, et qu’ils les portaient toute leur vie dans leur cœur.

Il sentit le froid le gagner mais il se rendit compte qu’il venait de l’intérieur.

Obéissant à une très vieille tradition, le 23 décembre transformait une des rues historiques de la ville, celle qui menait des anciens quartiers de l’armée des Aragonais jusqu’au port, en un grand marché à ciel ouvert dédié au prince des tables napolitaines des jours de fête, Son Altesse le Poisson.
Sur le blog : article sur la série des enquêtes du Commissaire Ricciardi
Voir :  http://www.quicampania.it/mauriziodegiovanni/maurizio-de-giovanni-bibliografia.html#ricciardi

Curiol, Céline «A vue de nez» (11.2013)

Auteur : Céline Curiol est née à Lyon en 1975. Diplômée de l’École supérieure des techniques avancées et de la Sorbonne, elle quitte la France et s’installe à New York. Là, elle devient correspondante pour la BBC et Radio France, se met à écrire et tente de gagner sa vie en travaillant notamment à l’ONU. Elle publie son premier roman à trente ans, ce livre intitulé Voix sans issue (Actes Sud, 2005 ; Babel n° 782) est alors traduit dans une douzaine de langues. En 2016 elle publie «Les vieux ne pleurent jamais»

Paru dans La Collection « Essences » d’Actes Sud – Novembre 2013 – 144 pages

Résumé : Que révèle une odeur, son immédiat pouvoir sur la mémoire de l’écrivain, quel est cet indicible qui convoque les images… Au fil de cinq histoires entre fiction et non-fiction, Céline Curiol explore avec malice le cheminement de son imaginaire soumis à l’étude d’un motif olfactif.

Mon avis : Voyage imaginaire au pays de notre mémoire, de notre moi intérieur… les chemins parcourus, les rues arpentées, les escaliers montés et descendus, les portes ouvertes ou fermées, les ponts, les passerelles, les funiculaires.. les liens réels, imaginaires, imagés, olfactifs entre les sensations, entre les endroits.. Un sens en appelle un autre.. la vue, le toucher, l’odorat se répondent…  Un sentiment  se rappelle à notre souvenir, devient  refuge, bien-être, bonheur, angoisse… Une odeur convoque un tableau, une image, un souvenir, un instantané du temps passé.. Des odeurs indéfinissables, qui évoquent quelque chose en nous, mais qui ne sont pas transmissibles, pas explicables, impossibles à décrire avec des mots…

Un parfum, l’évocation de l’instant présent.. le souvenir du passé.. et une fragrance qui nous définit, que nous choisissons pour nous décrire à l’autre.. une note parfumée, comme une note de musique, qui tinte dans la mémoire et nous relie à l’autre….. Une possibilité de se montrer comme on souhaite qu’on nous perçoive, en occultant l’odeur de notre vie de tous les jours… Une odeur, lien social ou culturel… qui nous caractérise… qui nous colle une étiquette … Et aussi ces gestes qui ne correspondent à aucune odeur spécifique et identifiable…

Le monde des odeurs et des couleurs m’a toujours plu. Depuis toute petite je collectionne les miniatures de parfums.. comme ma maman avant moi… alors bien sûr que cette petite collection « Essences » me ravit et Céline Curiol fait partie des petits livres de cette collection qui parle à mon imaginaire en ravivant la mémoire des instants passés, convoqués par la magie olfactive….

Extraits :

Quelque part dans Paris étaient cachés des arrondissements de Lyon au centre desquels s’étendaient des quartiers entiers de Buenos Aires dont les rues conduisaient en se démultipliant aux avenues de New York qui bifurquaient vers plusieurs voisinages à la périphérie de Kyoto

J’ai parcouru des rues sans jamais songer à en compter le nombre.

Mes grands-parents avaient deux chiens, l’un en vie, l’autre en tissu et mousse ; ils allongeaient le second devant la fente, la fente menaçante de leur porte d’entrée, les jours d’hiver, pour que le long boudin mou aux yeux de perle et oreilles de feutrine garde la chaleur à l’intérieur. Les deux chiens avaient d’ailleurs un nom chacun

Tendu entre deux rives, deux bords, tel l’avant-bras d’un géant si patient qu’il sait demeurer parfaitement immobile. Le pont ouvre un nouvel horizon aux humains trop petits pour franchir sans aide la largeur d’une faille terrestre.

Combien de rues, d’escaliers, de portes empruntés, combien de rivières ou de ravins franchis ?

Il faut avancer par touches de souvenir, par approximations circulaires, par descriptions patientes afin d’étendre le champ d’investigation. Cependant, à mon grand désarroi, une chose me demeure inaccessible : ce que sentaient ces endroits.

la mise en mémoire des sensations olfactives n’est pas facilitée par un lexique stabilisé comme il en existe pour décrire les couleurs.”

Imperceptible au premier abord, elle nous guide pourtant, nous tente, nous chavire, nous dissuade. Celle dont nous prendrons lentement conscience, au moment où elle nous pénétrera, nous éprouvera, que nous saurons sans hésitation bientôt repérer, associer à cet inconnu, l’odeur qui sera elle ou lui, nous deviendra familière, de plus en plus essentielle.

C’est l’odeur du passé, celle qui nous aborde à contre-courant pour nous prendre en traître, qui nous saisit à la gorge sans offrir de repli, de protection, faisant tout remonter, revenir, en parfait état d’évocation. Intacte, image sur image, arrêt continu, regards et voix des perdus demeurés dans les entrailles de nos mémoires.

C’est l’odeur d’ici, celle qui appartient à ce lieu d’habitudes.

C’est l’odeur des épices, claquante, savoureuse, addictive, qui fait monter l’eau à la bouche. Par petites touches, chacune trace son chemin dans les coulisses de la mémoire olfactive. Le cumin qui caresse, le thym qui pétille, l’aneth qui assouplit, la coriandre qui éveille, le gingembre qui attise, le persil qui berce, le piment qui sidère, le poivre qui agace, la cannelle qui trompe, le clou de girofle qui dérange, la moutarde qui surprend, le fenouil qui charme, le safran qui sublime, la vanille qui enjôle, le pavot qui se cherche.

Ombre et lumière, froid et chaud, chocs lumineux et thermiques. Regardez le film, inspirez…

Il y avait chez eux une odeur bien particulière. Ça sentait quoi exactement? Ça sentait le vieux.

Qui suis-je ? Je suis ce parfum que j’ai fait mien. Joyeux, envoûtant, ténébreux, buté, subtil, apaisant, insolite… tous les adjectifs que vous lui appliquerez m’iront très bien. Je suis lui, il est moi, puisque je l’ai choisi.

Manifestation de l’éphémère, on le croit oublié, mais son empreinte bien vite se révélera tenace, à l’instar d’une drogue dont aucune autre ne sera jamais capable d’avoir effet semblable.

Entre l’ici et l’ailleurs, le présent et le passé, l’autre et le moi, le parfum va et vient.

Dès lors que nous avons senti la chose, nous nous empressons de lui adjoindre une image.

Le parfum conduit, le parfum emporte ; vers un ailleurs indistinct, vers un visage nébuleux, un autre souvenir. Il est une liaison secrète, une passerelle.

Après le piano à cocktails, voici l’orgue à parfums.

Par l’acquisition de cette composition inusitée, je me sens autre et me sauve.

Dis-moi ce que sent ta maison et je te dirai quel rang social est le tien ?

L’encens est le support ancestral des pratiques spirituelles

C’est d’ailleurs au Japon qu’a été conçu un emploi particulier de l’encens : au XIVe siècle, une discipline en a fait son objet, le koh-do.

Le pouvoir d’évocation des odeurs connues est sans limite.

Ainsi pouvait se caractériser l’odeur du bonheur : elle est celle qui déclenche, chez l’être, un prenant sentiment d’intégrité et lui offre la certitude de sa propre continuité.

Le problème vient du fait que les odeurs n’ont pas de temporalité.

Si on ne leur prête pas attention, on les oublie vite. Comme notre vocabulaire pour les décrire n’est pas très riche, on dépasse rarement le seuil de mémorisation.

La Collection « Essences » d’Actes Sud (voir page sur le blog)

Photo : Pont de la Caille à Cruseilles