Prudhomme Sylvain « Les grands » 2014

Prudhomme Sylvain « Les grands » 2014

Ce roman a été classé Révélation française de l’année par le magazine Lire (n°431 de l’année 2014) – paru chez Gallimard/L’Arbalète (256p)

Résumé : Guinée-Bissau, 2012. Guitariste d’un groupe fameux de la fin des années 1970, Couto vit désormais d’expédients. Alors qu’un coup d’État se prépare, il apprend la mort de Dulce, la chanteuse du groupe, qui fut aussi son premier amour. Le soir tombe sur la capitale, les rues bruissent, Couto marche, va de bar en terrasse, d’un ami à l’autre. Dans ses pensées trente ans défilent, souvenirs d’une femme aimée, de la guérilla contre les Portugais, mais aussi des années fastes d’un groupe qui joua aux quatre coins du monde une musique neuve, portée par l’élan et la fierté d’un pays. Au cœur de la ville où hommes et femmes continuent de s’affairer, indifférents aux premiers coups de feu qui éclatent, Couto et d’autres anciens du groupe ont rendez-vous : c’est soir de concert au Chiringuitó.

Mon avis : Un roman percutant, qui aurait pu avoir pour titre «  Saudade », si l’on se réfère à la définition qui suit « La saudade est différente de la nostalgie. Dans cette dernière, il y a un sentiment mêlé de joie et de tristesse, le souvenir du bonheur, mais aussi la mélancolie d’une existence unique dans le passé et d’un retour en arrière impossible. La saudade exprime un désir intense, pour quelque chose que l’on aime et que l’on a perdu, mais qui pourrait revenir dans un avenir incertain. On parle de saudade dans deux cas, d’abord pour quelqu’un qui est éloigné de son pays, et qui garde l’espoir de revenir un jour ; le terme est également employé par les Portugais pour évoquer la nostalgie du passé. Elle peut également s’appliquer à celui qui, resté au pays, se souvient de l’être cher parti.

Le guitariste imaginaire d’un groupe mythique en Guinée Bissau (qui a existé) apprend la mort de la grande chanteuse du groupe qui a été son amour de jeunesse. Cela se passe le jour du coup d’état programmé; tout le livre se passe sur une seule journée, presque une seule soirée. Couto part se promener dans la ville et se remémore l’histoire de sa vie, du groupe, de son pays… tout revient. Description de sa vie, du passé, du présent. On est à la fois à la fin des années 70 et dans l’Afrique contemporaine. Un homme du passé qui a gardé l’aura du passé et son charisme d’antan. Description très sensuelle, vivante et colorée de l’Afrique. Une langue vivante mêlant le français, le créole. Et aussi un petit tour en Europe, ou certains membres du groupe se sont échoués, à la poursuite d’un rêve de gloire et qui sont devenus des sans-papiers. Un livre qui se vit dans l’urgence du présent même s’il fait référence au passé.

La seule critique qui je puisse faire : je ne me suis pas sentie partie prenante de l’histoire, je suis restée extérieure à observer. Dommage car j’aurais voulu faire partie de l’aventure et ne pas être que spectatrice. Mais qui mérite amplement son classement de« révélation de l’année de la revue Lire ».

Extraits :

Il n’y avait rien eu que cet engourdissement, cette torpeur qui l’avait lentement gagné et lui avait d’abord semblé le contraire d’une douleur, un effondrement par atonie plutôt, débranchement de tout son être devenu incapable de plus rien sentir, d’éprouver la moindre peine, de verser une larme, ses yeux désespérément secs, son souffle vaguement empêché seulement par quelque chose qui aurait aussi bien pu n’être qu’une profonde fatigue

Les mille accidents du sol qui semblaient faits pour obliger le passant à s’arrêter discuter devant chaque pas de porte

Concluant comme il commandait. Sans rien faire pour se rendre doux ni agréable. À la hache

Quand nous aurons notre pays et que notre peuple ne saura ni lire ni écrire, nous n’aurons encore rien

si l’un de vous porte un fusil et un autre un outil, le plus important des deux est celui qui a l’outil.

les dates se mélangeaient, les lieux se confondaient, ce n’était plus qu’un seul et même tourbillon ininterrompu qu’il regardait aujourd’hui non sans perplexité, comme une autre vie, une success-story qui le laissait presque incrédule.

Bande de fouines qui lisaient dans la démarche et les yeux de chaque passant. Qui devinaient les pensées du premier venu rien qu’à l’énergie de ses foulées.

Une chose l’avait déçu : la tenue des gens. Leurs habits mal taillés, faits au kilomètre pour d’autres corps que les leurs, dans des matières ternes. Leur pas voûté dans de grands manteaux qui noyaient leurs silhouettes. C’était ça les Européens, c’étaient ces gens fatigués, finis ? Ici même le dernier traîne-savate du marché avait la silhouette altière, l’allure noble. Pourquoi on ne classait pas les pays en fonction de ça aussi ? L’habileté des gens à se vêtir. À préparer leur corps pour les autres. À l’offrir aux regards sans gêne ni gestes superflus, toujours soigné, toujours parfumé, lavé à grande eau après chaque suée, chaque effort, frotté de cet éternel savon brun dont la pâte mal dégrossie griffait la peau, la réveillait, l’imprégnait de cette odeur de propre qui ensuite ne la lâchait plus, même enduite des onguents les plus entêtants, même rincée mille fois comme les feuilles des arbres brillantes après la pluie.

Ils l’avaient regardée s’éloigner. Elle avait dû sentir leurs yeux accrochés à ses talons, car ses déhanchements s’étaient insensiblement modifiés. À présent chaque roulis de sa taille n’était plus simplement offert au ciel comme le souffle du vent et le bercement des palmes. Il leur était offert à eux.

Auprès d’eux c’était comme si son blindage se fissurait, comme si s’effondraient d’un coup toutes les défenses dont il avait lentement appris à s’armer pour étouffer en lui cet appel qui devait sans cesse revenir le tarauder : et pourquoi pas rentrer

Les paroles de ses chansons lui venaient pendant les répètes, en impro. Il les notait vite, pour ne pas perdre l’élan. Les retravaillait ensuite pendant des heures, ramassant, resserrant, condensant. À la fin ses couplets étaient durs comme des cailloux.

Lui est comme un fauve aux aguets, un animal à l’ouïe suraiguë qui perçoit chaque note émise, chaque dissonance voulue ou non, chaque moment de grâce

Il y a des soirs où quand tu joues, avait dit autrefois Couto dans une interview, tu sens que ton esprit s’en va se promener. Tu es tellement bien que tu t’en vas, ton esprit part faire un tour ailleurs, s’en va visiter l’esprit des autres musiciens, visiter les visages des spectateurs qui sont là, tout près de toi, en train de sourire. Tu sens que c’est bon, tu ne penses plus à rien, tu n’écoutes plus ce que font tes doigts, tu regardes simplement ceux qui jouent à côté de toi et tu vois le sourire sur leur visage, tu n’as même pas besoin de leur parler, simplement tu sais, tu vois qu’eux aussi savent, c’est très bon

Enfin la pluie avait cessé et ç’avait été comme si le silence à son tour éclatait, prodigieux soudain, si profond qu’il leur avait semblé percevoir à nouveau chaque bruit dehors, recommencer d’entendre le ruissellement de l’eau dans les caniveaux, le coassement çà et là d’un crapaud ressuscité, le bruit partout dans la nuit des gouttes achevant de tomber des toits et des branches d’arbres essorées.

 

3 Replies to “Prudhomme Sylvain « Les grands » 2014”

    1. Ah je pense que ceux qui aiment le Brésil, le Portugal, la « saudade » seront particulièrement sensibles à ce livre. Je me réjouis de lire ce que tu vas en penser CatW. Tu devrais aimer je pense.

  1. L’extrait montre une écriture précise, très littéraire dans le sens apposition d’adjectifs, accumulation d’adverbes, phrases très longues et beaucoup de détails !
    J’aime la musique, j’aime les musiciens, leur histoire, mais j’ai toujours du mal avec les ambiances des pays du sud. Je n’ai rien contre le Brésil ni le Portugal mais moi, ce sont les pays froids que j’aime :-)))
    En ayant un petit retrait vis à vis de l’ambiance du sud, ce qui me gène c’est que si je ne peux pas entrer dans l’histoire, je vais rester de l’autre côté du livre moi…A réfléchir 😉

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