Indridason, Arnaldur «Le livre du roi» (2013)

Indridason, Arnaldur «Le livre du roi» (2013)

Résumé : En 1955, un jeune étudiant islandais arrive à Copenhague pour faire ses études. Là il va se lier d’amitié avec un étrange professeur, bourru, érudit et buvant sec, spécialiste des Sagas islandaises, ce patrimoine culturel inestimable qu’ont protégé les Islandais au long des siècles comme symbole de leur nation. Il découvre le secret du professeur, l’Edda poétique, le précieux Livre du roi, dont les récits sont à l’origine des mythes fondateurs germaniques, lui a été volée pendant la guerre par des nazis avides de légitimité symbolique. Ensemble, le professeur et son disciple réticent, qui ne rêve que de tranquillité, vont traverser l’Europe à la recherche du manuscrit. Un trésor pour lequel certains sont prêts à voler et à tuer. Un trésor aussi sur lequel on peut veiller et qu’on peut aimer sans en connaître la valeur. Une histoire inhabituelle et une aventure passionnante sur ce qu’on peut sacrifier et ce qu’on doit sacrifier pour un objet aussi emblématique qu’un livre. Arnaldur Indridason met son talent et son savoir-faire de conteur au service de son amour des livres. Et de ce livre mythique en particulier.

Précision historique de l’auteur : L’Edda poétique, rédigée au XIIIe siècle, est un recueil d’une quarantaine de poèmes islandais mythologiques et héroïques du Nord ancien. C’est avec l’Edda en prose, rédigée vers 1220 par Snorri Sturluson, notre principale source écrite sur la mythologie nordique

Mon avis : Si vous vous attendez à une enquête du même style que les autres romans islandais de l’auteur vous allez être déçus. Même si les thèmes du passé, de la disparition, du manque et de la culpabilité sont toujours les éléments centraux du livre. Cette fois ci il s’agit d’une quête « historique » qui nous fait voyager en Europe du Nord. C’est une quête historique, menée par deux personnes, un vieux prof et son étudiant. L’un est passionné et aventureux, l’autre est un « suiveur » qui se demande un peu ce qu’il est venu faire dans cette galère mais qui voit mal comment faire pour y échapper. La naissance de la confiance entre deux personnes, des non-dits qui laissent planer des mystères sur le passé. Bref un roman qui fouille dans l’histoire et dans les êtres. Mais si vous ne connaissez rien (comme c’est mon cas) à l’histoire des manuscrits nordiques, il faut un petit effort d’adaptation au début car le livre démarre un peu lentement et vous présente aussi le côté historique de l’intrigue. Amateurs de romans historiques, de manuscrits et de l’ « Edda poétique », je pense que le livre est fait pour vous… Coté polar.. la quête n’est pas de tout repos… il y a aussi les méchants…

Ce livre devrait plaire aux amateurs d’ambiances du Nord… Tu vois que je pense à toi la miss ?

Extraits :

Il ne parlait jamais de son amour. On aurait dit qu’il voulait garder sa mémoire à l’abri des mots inutiles, lui qui, mieux que quiconque en connaissait le pouvoir.

Je n’avais encore jamais pris le train et j’ai trouvé que ce mode de transport me convenait tout à fait, avec la vue sur le paysage, le bruit rythmé des roues, un agréable balancement sur mon siège et ce sentiment d’être hors du temps qui vous accompagne tout au long du voyage

Je jetai un coup d’œil par la fenêtre du train. Il m’était agréable de me déplacer avec ces lents serpents dans lesquels on peut se tenir debout et voir le paysage défiler, même quand il fait sombre et qu’il y a de l’orage et qu’il pleut, comme ce soir-là, et que le véhicule n’est pas de toute première qualité : un wagon qui date de l’entre-deux-guerres et qui a fait son temps

S’il existe une sorte de système immunitaire du corps, il doit aussi exister une sorte de système immunitaire de l’âme qui n’en est pas moins important

«Je me faisais l’effet d’une brindille de bouleau au beau milieu d’un incendie de forêt.»

«J’aurais dû les laisser m’arracher le cœur et me moquer d’eux plutôt que de céder, dit-il à voix si basse que c’est à peine si je l’entendis.»

Quand tu l’ouvriras et que tu en feuilletteras les pages, quand tu en respireras l’odeur. Quand tu sentiras la sueur te couler au bout des doigts et que tu percevras son insupportable légèreté et son incommensurable poids. Alors seulement tu comprendras quel genre de livre c’est.

Importants ou non, les livres voyagent partout. Bons ou mauvais, ils ne choisissent pas leurs propriétaires, pas plus que le genre de maison dans laquelle ils vont se retrouver ou l’étagère sur laquelle on les rangera.

Il m’avait ouvert, chose rare, son univers mental et m’avait fait entrevoir avec quelle intensité il vivait plongé dans ces anciens poèmes héroïques qui lui offraient un modèle de vie. Il avait failli à cet idéal. Il avait failli à sa tâche vis-à-vis de ses héros. Il avait failli à ses devoirs envers le Livre du roi. Mais, en premier lieu, il avait failli à lui-même.

Je me faisais l’effet d’une pièce rapportée, assis là à cette table en cette fin d’après-midi où elle était venue me rendre visite à l’improviste et essayait pendant un bref instant de témoigner quelque intérêt pour ma situation.

Est-ce que ça s’est passé comme ça ou est-ce que le temps, mes souvenirs et mes pensées ont modifié le cours des événements, y ont ajouté des choses ou l’ont même défiguré ? Je sais qu’il y a des choses que je ne pourrai jamais oublier et que je garderai dans mon cœur jusqu’à ma mort exactement telles que je les ai vécues. Personne ne pourra rien y changer. Ce sont les détails dont je suis moins sûr. Le temps les a recouverts du voile de l’oubli ou, ce qui est pire, il les a peut-être déformés, même quand ils étaient vrais

Difficile à expliquer la solitude qui survient alors et la douleur d’avoir perdu une personne aimée dans la fleur de l’âge. Elle te manque tous les jours, et cela jusqu’à la fin de ta vie.

C’est une part de soi qui meurt, mais cette part n’est pas enterrée, elle est au contraire omniprésente. Elle te suit où que tu ailles et entretient le souvenir. C’est la mort qui habite en toi. Et, bien que tu saches très bien que la vie ne te doit rien et qu’on ne peut rien exiger d’elle, on ne se débarrasse jamais de ce deuil et de ce manque.

Parfois, ma mère me manque, avouai-je après un long silence. Pas celle que j’ai, plutôt celle que j’aurais voulu avoir. Celle que j’ai rêvé qu’elle soit.

Il ne faut pas que tu penses à la mort. Elle viendra assez tôt. Même pour un vieux barbon comme moi qui ai eu une longue vie. En un clin d’œil, te voilà parti, décédé, trépassé. Le monde suit son cours. Il ne bouge pas

Tu es jeune et je sais que tu penses que ça n’arrivera jamais, mais je peux te dire que la mort survient en un instant, même si tu es heureux d’avoir atteint un grand âge

En mer, personne ne demande des nouvelles des disparus.

Il est prêt à prendre la vie à bras-le-corps, peu importe où elle va le mener

Sa taille est à peine celle d’un livre de poche et, pourtant, sa grandeur est infinie. Bien qu’insignifiant et usé, son énergie vitale est illimitée. Les mots écrits en petits caractères sont des géants dans l’histoire de la civilisation. C’est quasiment un être vivant. Son cuir se rétrécit et se dilate selon le degré d’humidité, si bien qu’on dirait qu’il vit et respire.

(paru chez Point poche en novembre 2014)

 

Du même auteur : Série du commissaire Erlendur Sveinsson

4 Replies to “Indridason, Arnaldur «Le livre du roi» (2013)”

  1. Je me suis souvenu qu’on disait que l’Edda poétique avait été restitué à l’Islande en 1971. J’ai donc regardé sur la toile, pour voir si on trouvait quelque chose au sujet des nazis (un peu avec le même thème que Les aventuriers de l’Arche Perdue). Eh bien, oui !

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    Si ce roman commence par la profanation d’un tombeau, suivie d’un crime, ce n’est pas un hasard.

    Indridason exhume ici quelques vieux cadavres et contentieux qui marquèrent l’Islande, en même temps qu’un de ses trésors.
    Le Livre du roi est centré en effet sur le Codex Regius, un manuscrit inestimable car il contient toute l’Edda poétique, ces sagas qui forment la mémoire de l’Islande.
    Des textes très anciens, qui au cours du XXe siècle furent l’objet de bien des enjeux. Nationaux, puisque ce manuscrit emblématique de l’Islande fut longtemps conservé au Danemark, et ce bien après l’indépendance.
    Et idéologiques, puisque les nazis cherchèrent jadis dans les sagas les preuves de leurs théories raciales. Le roman reproduit ces deux problématiques dans les deux camps qui se disputent le précieux ouvrage.

    D’un côté, le narrateur, prodigieux étudiant, et son professeur et mentor, spécialiste des textes anciens. De l’autre, une bande d’anciens nazis prêts à tout pour récupérer l’ouvrage et ses mythiques feuillets manquants.
    Commence une double quête bibliophile – une course contre la montre dans laquelle on n’hésite pas à tuer. Et également une plongée dans l’histoire, vue du côté islandais, avec enquête en RDA, retours sur le Danemark occupé, sur les tribulations passées du manuscrit, et sur les leçons éthiques qu’il contient peut-être.

    Par Alexis Brocas dans
    Le Magazine Littéraire

  2. J’aime l’alliance « histoire-polar », je trouve qu’elle forme souvent un bon duo 😉
    Je sens que je vais encore craquer… je note « Le livre du roi » dans mon p’tit calepin !

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