Gran, Sara « La ville des morts » (2015)

Gran, Sara « La ville des morts » (2015)

L’auteur : Ex-libraire d’origine new-yorkaise, Sara GRan vit à Los Angeles. Elle écrit pour la télévision et est en train d’adapter la série des Claire DeWitt pour le petit écran. C’est une grande amie de Megan Abbott avec qui elle partage sa passion pour le noir et un blog très hype. Elle a déjà publié Viens plus près et Dope parus en France aux éditions Sonatine.

Résumé : Il est des livres qui vous hantent et vous accompagnent et des héros si attachants que vous auriez envie de les rencontrer. C’est le cas de Claire DeWitt, une privée comme on n’en trouve pas. Elle a trente-cinq ans mais dit toujours qu’elle en a quarante-deux parce que personne ne prend une femme de mois de quarante ans au sérieux. Claire DeWitt s’autoproclame avec dérision la plus grande détective du monde, enquêtrice amateur à Brooklyn dès l’adolescence et adepte du mystérieux détective français Jacques Silette dont l’étrange ouvrage, Détection, l’a conduite à recourir au yi-king, aux augures, aux rêves prophétiques et aux drogues hallucinogènes.

Claire entretient également une relation intime avec La Nouvelle-Orléans, où elle a été l’élève de la brillante Constance Darling jusqu’à l’assassinat de cette dernière. Lorsqu’un honorable procureur néo-orléanais disparaît dans la débâcle de l’ouragan Katrina, elle retrouve son ancienne ville, complètement sinistrée, afin de résoudre le mystère. Les indices la mènent à Andray Fairview, un jeune homme qui n’avait rien à perdre avant l’ouragan et encore moins depuis. Entre anciens amis et nouveaux ennemis, Claire élucide l’affaire, mais d’autres disparus viennent la hanter : sa meilleure amie et co-détective d’enfance, évaporée du métro de New York en 1987, et la propre fille de Silette, Belle, kidnappée dans une chambre d’hôtel sans que personne ne l’ait jamais revue.

La ville des morts marque le début époustouflant d’une nouvelle série aussi originale que vivifiante.

Mon avis : Dans une ville détruite ou les histoires finissent toujours mal, une « privée » totalement à la masse, hantée par la disparition d’une amie d’enfance, épaulée par le souvenir de la femme qui l’a formée, enquête sur une disparition. Un retour aux sources dans une ville détruite à tous les niveaux, en compagnie de jeunes pas très nets (et de vieux pas nets non plus…) Si vous aimez les polars atypiques et déjantés, mais qui abordent des sujets graves en toile de fond, plongez dans les bas-fonds de la Nouvelle-Orléans.. vous ne le regretterez pas.. Glauque à souhait, avec une bonne dose d’humour. Voilà qui donne envie de suivre de plus près ce personnage atypique qu’est la détective Claire DeWitt et de lire ses deux premiers polars, « Dope » et « Viens plus près »…

Et en rapport avec « Katrina », je ne peux que vous recommander un autre livre, d’un tout autre style : « Ouragan » de Laurent Gaudé

Extraits :

Avant, les corbeaux étaient de mauvais augure, mais aujourd’hui, il y en a tellement qu’on ne sait plus trop. Les augures changent. Les signes se déplacent. Rien n’est permanent.

Si la vie vous donnait tout de suite les réponses, elles n’auraient aucune valeur. Chaque détective doit saisir ses indices et résoudre ses mystères par elle-même. Nul ne peut élucider votre mystère à votre place ; un livre ne peut pas vous indiquer le chemin.

Les hôpitaux ont publié des photos de petits vieux, en espérant que quelqu’un viendrait les récupérer. De jeunes aussi. Notamment ceux qui étaient déjà handicapés, malades ou déséquilibrés avant la catastrophe. Un silence. — C’était comme les objets trouvés. Mais pour les gens.

Certaines maisons glissaient vers la ruine, d’autres remontaient la pente de la reconstruction

Un peu plus loin encore, je suis tombée sur les premiers immeubles sans murs, appartements meublés exposés à la vue, façon maison de poupée. Ici une chambre, là une cuisine, ailleurs un séjour figé dans le temps

J’en ai vu davantage assis sur leur véranda, à faire ce qu’on fait quand on est complètement dépassé. Rien que de se demander par où commencer, ça suffisait à se rasseoir pour ne plus se relever

Les indices sont la partie la moins bien comprise de mon métier. Les novices croient qu’il s’agit de les découvrir. En réalité, tout l’art du détective consiste à les reconnaître. Les indices sont partout. Mais seules certaines personnes peuvent les voir.

Un logement, c’est comme une personne, en moins chiant. Pour l’appréhender, on part de l’ensemble puis on progresse vers le détail

Le bureau était la seule pièce qui ait un peu de personnalité. Sa personnalité était « je bosse beaucoup

Moins une personne a de bouquins, moins ils sont révélateurs. L’échantillon n’est pas assez fourni pour y repérer des schémas. Un livre de recettes sur un total de cinq est bien moins significatif que vingt sur une centaine

Toutes les maisons sont hantées. Quand elles ne le sont pas par le passé ou l’avenir, elles le sont par le présent

« Pour eux, la vie est comme un livre rempli de pages blanches. Pour le détective, c’est un manuscrit enluminé de mystères. »

Une fois qu’on connaît la vérité, il n’y a pas de seconde chance. Pas de possibilité de recommencer, de se raviser, de faire machine arrière. La porte se referme derrière vous et se verrouille à double-tour.

« On ne peut pas avancer vers la vérité en marchant dans les pas d’un autre. Une main peut pointer dans une direction, mais la main n’est pas l’enseignement. Le doigt qui montre le chemin n’est pas le chemin.

La vérité n’était peut-être qu’à quelques centimètres, mais je n’étais encore pas assez près pour la saisir.

Il sentait la beuh, la poussière de plâtre, la fumée et le moisi. Comme la tristesse. Comme La Nouvelle-Orléans

C’est elle qui m’a appris à persuader un projectile que lui et moi, on était du même côté. C’est elle qui m’a expliqué qu’une balle veut toucher sa cible. Qu’il suffit de l’encourager

Mon oncle, y disait qu’il y avait deux Bibles. Ou une seule, mais séparée en deux. Y disait qu’y en a la moitié dans le bouquin, sur le papier. Et que l’autre moitié elle est à l’intérieur des gens. On naît avec, mais c’est à nous de la trouver. Faut apprendre à la voir par soi-même. C’est le seul moyen

Y disait : « Laisse les morts s’occuper des leurs. Ils ont leurs propres histoires à régler. Les Indiens se battent pas avec des couteaux et des flingues. Y se battent avec des costumes et des chansons. »

Je ne savais pas qu’il existait des gens comme ça : des gens qui ne tiennent pas la liste de ce qu’ils donnent, des gens qui ne demandent pas à être remboursés.

Comment je vous reconnaîtrai ? avais-je demandé. — C’est moi qui vous reconnaîtrai. Je m’étais dit qu’elle débloquait. C’est la première chose que j’ai aimée chez elle

Le fait que Mère et Père abominent ouvertement les gens de couleur n’arrangeait rien

L’eau chaude restait intermittente, et même l’eau froide n’était pas toujours au rendez-vous

Les grandes demeures sont pleines de mystères, de vies vécues superposées au fil des ans pour ne laisser derrière elles que leurs indices

C’était la plus vaste, la plus vieille conspiration du monde : celle qui produisait des gamins comme ceux qui l’avaient tuée pour trois fifrelins. Celle qui avait commencé le jour où le premier homme avait regardé son voisin en disant : « Hé, je te piquerais bien ta grotte. »

Le vrai défi, pour la détective qui doit se déguiser, n’est pas d’endosser un nouveau personnage. C’est de se détacher de son ancien moi. Se départir de soi-même est la vocation ultime de l’être, un état auquel bien peu de gens parviennent. Et un état auquel chacune, qu’elle le sache ou non, aspire.

Le plus difficile pour se procurer une arme en Louisiane, c’est qu’il y a tellement de possibilités que je ne savais pas par où commencer

Et après, y a eu un moment… comme si tout ralentissait pendant une minute. Comme si le temps s’était arrêté. J’ai senti un… une espèce de… putain, j’arrive pas à l’expliquer. Y a eu un truc. Un genre de coup de vent, comme si y faisait chaud et froid en même temps

Pour certains gosses, le graff était une question de vie ou de mort. Nous, on voulait juste laisser des preuves qu’on avait été en vie

New York était notre mystère à nous. Tels des petits poucets, on suivait notre chemin de miettes où qu’il nous mène

Chacun doit trouver sa propre issue. Chacun doit défricher son propre chemin à travers la jungle.

Dans ce bouquin, ai-je repris comme si ni lui ni moi n’étions en train de pleurer, ce mec, il dit : « Soyez reconnaissant de chaque blessure que la vie vous inflige. » Il dit : « C’est là où on n’est pas blessé qu’on est faux. Seules les plaies cicatrisées laissent apparaître notre être profond. » C’est là que tu peux montrer qui tu es.

Il n’y a pas de coïncidences. Seulement des occasions qu’on est trop bête pour voir, des portes qu’on est trop aveugle pour franchir.

Et à chaque occasion manquée, il y a une pauvre âme qui reste en plan derrière, à attendre que quelqu’un vienne lui montrer la sortie.

On ne peut pas changer la vie de quelqu’un, m’a-t-elle dit. On ne peut pas effacer le karma d’autrui. — Mais… Elle m’a interrompue en secouant la tête. — Tout ce qu’on peut faire, c’est lui laisser des indices. En espérant qu’il comprenne et décide de les suivre

l’intérêt qu’elle lui portait était comme un gilet de sauvetage pour un enfant en train de se noyer

La plupart des gens qui ont subi des sévices dans leur enfance ne font pas de mal à une mouche. Mais parmi ceux qui font du mal aux mouches, presque tous ont eu eux-mêmes les ailes brisées

Les semaines s’écoulaient et on n’avait toujours aucun signe de vie. Les flics sont entrés dans la danse mais ils n’ont pas tardé à se désintéresser de son cas. La presse et les journalistes locaux ont eu une bouffée de curiosité au début, mais dès qu’ils en ont su davantage sur sa famille et son passé, si court qu’il soit, ils ont laissé tomber. Malgré sa blondeur et ses yeux bleus, Tracy n’était pas une victime vendable.

Nos vies tournaient autour du vide qu’elle avait occupé

Le mystère vit dans l’air ; il s’insinue dans notre monde tel un parapluie apporté par le vent pour atterrir là où la gravité l’attire. Alors tout ce qui l’entoure se métamorphose en éléments de mystère

On ne s’enfuyait pas vers. On s’enfuyait de.

Une fissure s’était créée entre nous ; bientôt elle deviendrait un canyon.

Rien de ce qui aurait pu être n’avait été et rien de ce qui aurait dû être n’était

Elle savait que la vérité n’est pas toujours dans un livre. Qu’elle n’est pas toujours dans un dossier ni écrite sur un bout de papier. Elle peut être enfouie comme un trésor. Planer dans le ciel. Flotter dans l’eau. Se loger là-dedans.

Mon cœur déborde, là. Il explose ! Au moment où je te parle. Je… Je me suis arrêtée net. — T’entends ça ? C’est les bouts de mon cœur qui tombent par terre.

Chacun doit avancer par lui-même, au moment qui lui convient et pour ses propres raisons, pas pour quelque stupide idéal d’un monde meilleur ou autre vision puérile du bien et du mal. La seule solution, c’est de s’immerger totalement en soi-même – ce qui, en général, est bien la dernière chose qu’on ait envie de faire. Il faut descendre jusqu’au fond, jusqu’au tréfonds de son être. À partir de là, la vie peut réellement recommencer

Il y a une différence entre ne pas savoir et ne pas vouloir savoir

5 Replies to “Gran, Sara « La ville des morts » (2015)”

  1. Pour évoquer aussi l’ambiance de cette ville, et l’humour noir nécessaire, on pourrait citer aussi :

    — Ce monde était censé être le paradis, m’a-t-elle dit un jour en croquant une pomme à la grande table de sa cuisine. Si les gens voulaient seulement se réveiller, ce serait encore possible.
    — Je ne sais pas ce qu’il était censé être, avais-je répondu, mais il se rapproche sérieusement de l’enfer. Écoute ça.
    Une sirène pleurait dans la rue, la cinquième ce soir-là. Il y avait une bataille en cours à Uptown : quatre meurtres en trois jours.
    Constance avait souri.
    — Quand tu arriveras en enfer, Claire, crois-moi, tu le sauras. Il y fait nettement plus chaud qu’ici, par exemple. Et tout noir. Ils n’ont pas encore l’électricité là-bas, du moins à ce qu’on m’a dit.
    Constance a reçu une balle dans la tête, en plein dans son troisième œil. Et elle disparue, c’est moi qui suis devenue la meilleure détective du monde.

  2. « Certaines maisons s’étaient retrouvées emportées à des rues de leurs fondations : ça se voyait parce qu’on avait peint leur adresse d’origine dessus, tels des petits chiens égarés que le propriétaire pouvait venir récupérer et ramener chez lui. Oh, regarde, c’est notre maison ! Je me demandais où on l’avait perdue. »

    La Nouvelle-Orléans après Katrina comme si on y était. Une ambiance digne des meilleurs romans noirs. Une touche d’humour. Mais une enquêtrice est un peu trop allumée à mon goût.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *