Padovani Stéphane «L’autre vie de Valérie Straub » (2012)

Padovani Stéphane «L’autre vie de Valérie Straub » (2012)

Résumé : Après la politique, la lutte armée et la prison, vient le silence et celle qui fut Valérie Straub. Que lui reste-t-il à vivre sinon la bienvenue de quelques mains ouvertes? Mais pour qui gronde encore de haine viscérale, sa dette n’est pas expiée.

Mon avis : Un petit livre : 115 pages. J’en avais entendu parler et j’ai eu envie de le lire après avoir lu le livre de Jean-Luc Seigle « je vous écris dans le noir » (voir commentaire sur le blog). Certes le contexte est différent, mais l’apprentissage de la vie et le passé qui vous poursuit sont bien la trame du livre. Un parallèle pour ces deux vies ; les deux femmes vont tenter de vivre une deuxième vie, vont trouver l’amour. Dans les deux cas la fin sera liée au passé, assumée, bien que toutes deux aient payé leur dette. Et pour les deux, les mots, la lecture et l’ecriture sont d’une importance vitale. Et la nature est ressourcement..

Extraits :

Ta mélancolie, aujourd’hui, c’est l’arrêt du temps, le présent isolé de ta sortie au monde. Tu marches dans une rue. Chaque pas est le premier et le dernier
Tu es dans l’intervalle entre le trop-plein d’Histoire et son effacement. Quel devenir pourrait surgir encore, de façon imprévisible, entre ces deux blocs d’espace-temps où tu te tiens, fragile désormais, longeant quelques boutiques et des affiches que tu déchiffres mal
Tu poses tes mains sur le cahier et c’est déjà trop tard pour le repousser. Les mots grouillent là-dessous, bruissent sous la couverture, la craquellent, la grignotent. Ils vont bientôt monter le long de tes bras comme une armée de coccinelles ou de mouches noires, de fourmis ou de papillons. Tu tournes le cahier en y cherchant peut-être une trace de coup, une cicatrice intérieure. Tu as peur de l’ouvrir.
Ne venez pas me reprocher le vide. Comme si j’avais, à force de me taire, engendré une pandémie de silence, un virus avaleur de mots, de pensées informulées, d’histoires, d’infos, une espèce de trou noir à rendre les pages blanches, à aspirer tout le reste, l’imprimé, l’impression et jusqu’aux voix qui peuplent l’aujourd’hui.
Est-ce ma faute si les arbres se dénudent et se pendent, font des autodafés de leurs feuilles ? Si leurs oiseaux sifflent des chants hitlériens ? Si le meilleur film de l’année a été tourné par une caméra de surveillance ? Est-ce par hasard ? Ne venez pas me l’imputer
Ne venez pas me dire qu’à chaque pas que je fais, un vide se crée, qu’à chaque mot je risque d’y tomber. Je le sais. J’avance pourtant
Mais je ne supportais pas l’idée qu’on stoppe ta course, ta cavale disaient-ils, et je prenais ce mot au sens propre, et je t’imaginais cavalant, galopant et sautant au-dessus des haies de flics, au-dessus des murs, des barrières de péage et des barrages, sans jockey ni toque ni casaque, mais comme un cheval indien, avec sur l’encolure des peintures sauvages que tu te serais faites toi-même, aussi invulnérable que le cheval de Guernica dans le chaos des bombes, malgré la peur et cette mort partout tombée
Quand la dernière porte et le dernier barreau ont été placés entre toi et la vie, que tout était bel et bien à l’arrêt, et pour très longtemps, j’ai pris la suite. J’ai voulu te donner des mots pour continuer, même à distance
Je leur laisse la mélancolie, qui est justement l’absence de deuil, la possibilité maintenue de la mémoire
Je te donne ma nostalgie pour que tu la transformes en espérance, en espérance
Les vacances, nada. Autant le savoir. Mais ça ne veut pas dire qu’on ne fait pas de pause. En fait, souvent, on ne fait rien. On regarde. Il faut savoir regarder
Avoir de la terre sous les ongles n’empêche pas de tourner les pages. Ma mère était une grande lectrice et mon père pas du tout, mais il disait souvent que les plantes et les livres sont faits l’un pour l’autre
Tout à coup, la vie m’envahit et je ne sais plus comment lui faire de la place
Ce n’est pas du temps récupérable ni biodégradable, mais plutôt comme ces vieux appareils ménagers en train de rouiller dans un bois, sales, moches et inertes, de ces vieilles machines à laver qu’on croisait dans les promenades dominicales avec nos parents, larguées en douce loin des décharges.

 

J’ai lu ce livre après avoir lu : Seigle, Jean-Luc « Je vous écris dans le noir » (2015)

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