Seigle, Jean-Luc « Je vous écris dans le noir » (2015)

Seigle, Jean-Luc « Je vous écris dans le noir » (2015)

L’Auteur : Jean-Luc Seigle, né dans le Puy de Dôme, près de Clermont-Ferrand est un auteur et scénariste français pour la télévision, le théâtre et le cinéma et dramaturge (auteur de sept pièces de théâtre, dont Excusez-moi pour la poussière). Il a été élevé par un grand-père paysan, ancien soldat de 14 devenu ouvrier chez Michelin, et une grand-mère communiste qui lui a donné le goût des livres.

La Nuit dépeuplée, Paris, Flammarion, 2001
Le Sacre de l’enfant mort, Paris, Flammarion, 2004
Laura ou l’Énigme des vingt-deux lames, Paris, M. Lafon, 2006
En vieillissant les hommes pleurent, Paris, Flammarion, 2012 (Grand prix RTL-Lire 2012 – Prix Octave-Mirbeau 2013.)
Je vous écris dans le noir, Paris, Flammarion, 2015

 

Résumé : Quand Pauline Dubuisson, étudiante en médecine, tue son ex fiancé Félix Bailly, elle n’imagine pas qu’elle va provoquer par ricochet du destin une autre mort, celle de son père qui se suicide après avoir appris son arrestation. A 21 ans elle est jetée en prison et passe devant les assises de Paris. Pauline est la seule femme contre laquelle le Ministère public requiert la peine de mort. 1961. Après avoir vu La Vérité de Clouzot, inspiré de sa vie et dans lequel Brigitte Bardot incarne son rôle de meurtrière, Pauline Dubuisson fuit la France et s’exile au Maroc sous un faux nom. Lorsque Jean la demande en mariage, il ne sait rien de son passé. Il ne sait pas non plus que le destin oblige Pauline à revivre la même situation qui, dix ans plus tôt, l’avait conduite au crime. Choisira-t-elle de se taire ou de dire la vérité ? Jean-Luc Seigle signe un roman à la première personne où résonnent les silences, les rêves et les souffrances d’une femme condamnée à mort à trois reprises par les hommes de son temps.   (Prix Claude Chabrol 2015)

Mon avis :  ( étayé par l’écoute d’une interview de l’auteur) : Alors j’avais déjà été ébranlée et émue par son magnifique «En vieillissant les hommes pleurent » et rebelotte ! Il donne ici la parole à une femme qui fascina la France de l’après-guerre, dans les années 50. Lisez ce livre coup de poing… C’est tout ce qu’on demande à un livre.. Certes il dérange, mais quel choc, quelle remise en question… Vous avez été choqués par l’Affaire Dreyfus… je pense que ce livre vous interpellera … dans un autre registre..

Apres avoir expliqué comment la société a agi sur le corps/âme des hommes dans son précédent roman, il écrit ici un livre miroir pour montrer comment la société a agi sur le corps des femmes. Il a écrit sur elle suite au regard de Modiano sur elle dont il parle dans plusieurs romans. Il a enquêté sur elle et a réalisé que toujours tout a été écrit à charge et que personne (ni homme ni femme) n’a pris sa défense. Pauline, condamnée à mort plusieurs fois (dont par le film qui la tue à la fin) est de fait une victime au départ et c’est cela qui dérange. Attention ! ce n’est pas une biographie, c’est un roman. Il prend la voix de Pauline, et il écrit sa « confession », il entre de fait dans la peau d’une jeune fille qui tue à 15 ans et demi et est jugée à 21 ans. Cette idée lui a été soufflée par Jim Harrison qui dit «  la chose la plus difficile pour un écrivain est de devenir une jeune fille vierge de 13 ans » lors d’une interview de François Busnel.

C’est le procès de la représentation de la liberté de la femme, de ce qui fait peur à la société des hommes. Les femmes qui revendiquent risquent de prendre le pouvoir ; il faut étouffer cette liberté dans l’œuf et faire en sorte que la femme reste à sa place. Il ne faut pas remettre en jeu la vertu. La jouissance est un crime ; et il faut relever que c’est exceptionnel de requérir la peine de mort pour un crime passionnel. Et le film va plus loin ; inspiré librement de la vie de Pauline, c’est un film orienté vu qu’il sera conseillé par l’assistante de l’avocat à charge du véritable procès. Clouzot s’est emparé de la vie de Pauline et il en fait un film à charge et la condamner.

La scène de l’arrestation / la tonte / le viol de la jeune fille par les résistants de la dernière heure est d’une violence inouïe ; non seulement dans la description de l’acte mais dans le contexte, le lieu, les animaux morts, une scène de dégout… une carcasse à l’abattoir…

Après la vie en France, la lumière du Maroc et d’Essaouira. Lumière et tentative de commencer une nouvelle vie.

Il est avéré que Pauline était en contact avec les livres et travaillait à la bibliothèque de la prison mais nul ne peut dire si elle a pu trouver l’apaisement à travers les livres… Alors que Clouzot s’est servi de Pauline pour la rabaisser, Seigle lui donne la parole et lui permet de se faire entendre.

« Je vous écris dans le noir » est un livre déchirant ; le titre est une phrase de Pauline. Elle écrit cette phrase à la veille du procès et cette lettre, enfantine, demande pardon après une bêtise, mais ne reconnait pas la préméditation. Clouzot a détournée en la mettant à charge à la fin du film, il l’utilise pour asseoir culpabilité et préméditation.

L’avis de François Busnel :
http://www.lexpress.fr/culture/livre/la-verite-la-vraie-sur-pauline-dubuisson_1662049.html

 

Extraits :

« Car la vie de quelqu’un, même la plus humble, est un déroulement inédit et original d’une suite d’expériences unique en son genre. Le témoin ne peut donc juger qu’à la condition de rester témoin jusqu’au bout. Qui sait si la dernière minute ne viendra pas d’un seul coup dévaluer une vie apparemment honorable ou réhabiliter au contraire une vie exécrable ? » Vladimir Jankelévitch

L’histoire de Pauline, comme toutes les histoires, ne peut donc pas se raconter uniquement sur les faits, elle doit s’établir sur les silences de sa vie qui ne contiennent pas seulement son enfance et ses rêves mais les silences de son enfance et les silences de ses rêves

Il me répondit que j’avais trop d’imagination, comme toutes les filles, et que l’imagination était une forme de mensonge.

« C’est dans la poésie que je trouve une autre façon de regarder le monde. »

On aurait dit un roseau au regard fiévreux

je savais depuis longtemps que la foule pouvait se métamorphoser en un monstre féroce et hurlant quand on lui jette à la gueule ce qui la dégoûte, ce qui l’excite ou l’effraye

J’avais moi aussi connu les morsures au visage des appareils photo

j’essayais de lui expliquer que c’était surtout une émancipation non négligeable qui permettrait aux femmes de travailler en dehors de leurs foyers ; et que nous les femmes devions cette avancée bien plus à Moulinex et à Electrolux qu’à Simone de Beauvoir

Possession est le mot juste, sans que je sache si c’est moi qui possède cette maison ou si c’est cette maison qui me possède. Il y a une parfaite correspondance entre la pierre et ma chair, entre le centre de la maison et mon cœur, entre l’ombre et ma part secrète

C’est donc en moi, durant ces interminables années d’incarcération, que j’ai appris à trouver l’espace et l’air indispensables à mon équilibre, même si cela s’apparentait parfois à une forme de vide intérieur, nécessaire.

« Tu comprends, m’a-t-elle dit, pourquoi on appelle le XVIe siècle la Renaissance, parce que ça a été le siècle des commencements ! Et c’est pour ça que Léonard de Vinci a laissé tant de tableaux inachevés, il était dans les commencements, lui, jamais dans la fin des choses. Il n’était que dans les jours nouveaux, dans le matin et dans l’aube. Regarde ses clairs-obscurs bleutés et inachevés, tu vois bien qu’ils sont du même bleu que certains matins où on se pèle.

Ici j’ai pu non pas recommencer ma vie (recommencer était bien justement ce que je ne voulais pas faire), mais commencer une nouvelle vie.

J’avais oublié à quel point le cinéma était le sujet de conversation parfait entre personnes qui n’ont rien à se dire, toujours les mêmes mots : j’ai trouvé ça fort, beau, intéressant, ou alors nul, sans intérêt, l’actrice ceci, l’acteur cela …

Je crois qu’on ne peut mourir que d’être désaimée. Et ça, ce n’est pas mourir d’amour, c’est même l’inverse

Tout ici a un pouvoir poétique jusqu’aux objets, même si je suis bien incapable de dire ce que ce mot désigne exactement ou recouvre, comme si la poésie était le pouvoir des choses humaines invisibles sur les choses misérables et visibles de la vie ordinaire.

Je n’avais pas encore compris que ce n’était pas l’amour, ni le désir, ni la sexualité qui faisait une femme mais sa prodigieuse capacité à affronter et à transformer la vie comme aucun homme ne serait capable de le faire. Eux savent se battre contre des choses concrètes, contre des bêtes, contre les intempéries, contre des ennemis, alors que les femmes sont capables de se battre contre l’inconnu, contre les mauvais esprits, contre le Destin.

J’ai fini par accepter l’idée que mes morts me revenaient, comme s’ils m’avaient retrouvée après m’avoir longtemps cherchée. Maintenant encore ils sont autour de moi, agités, en colère, tordus en volutes invisibles

Les mots du corps sont extraordinairement poétiques, particulièrement ceux de la gorge : les muscles azygos, l’os hyoïde, les piliers pharyngiens, la trompe d’Eustache et cent autres noms antiques. Aucun d’entre nous ne pourrait vivre dans un pays sans en connaître la géographie et l’histoire ; c’est même le seul moyen pour se sentir chez soi

La forêt est un des grands paysages de la chasse, elle se dressait devant moi, lugubre, menaçante, pleine de l’imaginaire opaque des contes dont je n’étais pas encore sortie, et m’invitait à entrer dans un autre monde où plus rien de ce que je connaissais n’existait.

En prison, le temps se casse pour nous faire entendre l’écho de chaque minute brisée, alors que dans une forêt le temps s’arrête et s’accorde sur le temps silencieux des bêtes, il va de la nuit à une autre nuit, abandonnant le jour aux hommes. En prison la nuit et le jour appartiennent aux gardiens.

J’acquis la conviction que je serais encore plus perdue dehors que dedans, à l’extérieur qu’à l’intérieur. C’est aussi ce qui explique ce repliement depuis quelques jours. Dedans je suis toujours moins exposée que dehors. J’aime ma prison

Le crêpe était bien plus qu’un voile, c’était un morceau de deuil qu’elle avait déchiré pour se protéger

Je n’avais pas encore compris à quel point ces différences sont essentielles pour maintenir l’équilibre d’un couple dont le seul projet est de durer

Souvent, lorsqu’on évoque la question des proches disparus on dit qu’un morceau de nous-mêmes est parti, sans trop savoir quelle part de nous le mort a emporté avec lui dans la tombe

Rien de tout ce que nous apprenons en prison ne nous sert, cela ouvre des perspectives d’une humanité affolante, sans la possibilité de la partager avec le reste du monde puisque le monde ordinaire nous a rejetés.

Je me demande si l’on écrit autrement que dans le noir, dans cette opacité qui ne révèle ce qu’elle cache qu’au fur et à mesure de l’écriture, comme l’œil finit par s’habituer à l’obscurité et à redessiner les contours des obstacles qui pourraient nous faire trébucher

Seuls les livres me permettaient de respirer à nouveau normalement, et je me suis jetée dans la lecture pour m’échapper de cette obscurité qui me compressait le cœur jusqu’à l’âme

Je ne connais pas de livres qui vous disent de rester à votre place et de ne rien espérer ou de ne rien attendre de la vie ; ceux qui disent ça dans les romans sont toujours des personnages exécrables : les vieilles tantes que l’on trouve dans la littérature anglaise ou les suivantes des grandes héroïnes de la tragédie.

Je ne dormais pas, je rêvais. Le rêve c’était tout ce qu’il me restait

L’idée de l’évasion, sous quelque forme que ce soit, est vitale en prison. Grâce à cette bibliothèque que l’on me confia, je m’évadais dans les livres

Elle s’enlisait et passait son temps à mesurer le vide et l’absence, creusant jour après jour dans le silence de la maison les tombeaux de ses fils

Le chagrin la défigurait et défigurait la vision de sa propre vie, tout comme les larmes d’un sanglot ininterrompu peuvent défigurer le paysage qui vous entoure

je voulais sentir la chaleur des corps contre la rigidité cadavérique qui m’avait glacé le sang

Il me dévisagea longtemps avec ses yeux bleus et brillants sous la broussaille de ses sourcils, si longtemps que j’eus l’impression qu’il était parti à la recherche de mon âme

elle réussit à raccommoder les bords de notre vie de famille que les deuils avaient déchirée

Avec la disparition de la petite fille que j’avais été, mes rêves ne suffisaient plus

mon corps prit le relais et commença à devenir l’axe central de ma vie de femme

le médecin s’acharne à rendre des corps vivants aux humains et des corps sans vie à Dieu

qu’un journal est bien plus qu’un simple carnet, il a la place d’un confident ou d’un confesseur, il est l’équivalent de l’ami imaginaire des enfants solitaires, le dépositaire de nos faiblesses, de nos fantasmes et de toutes nos pulsions inavouables

Je me revois marcher, déjà sortie de moi, déjà morte

je voulais juste qu’il se taise, qu’ils se taisent tous. C’étaient les mots que je voulais tuer, les mots qui salissent et qui blessent

Elle voulait m’aider parce qu’elle avait senti mon angoisse qui, à ce moment-là, venait de la Méditerranée. La mer m’était apparue fermée sur son antiquité sans plus offrir aucune perspective, alors que l’Océan (que j’allais rejoindre une fois arrivée au Maroc) représentait une ouverture sur les nouveaux mondes où toutes les conquêtes étaient envisageables. J’ai su que là-bas je pourrais à nouveau vivre et rêver sans plus rien espérer, juste réussir à maintenir le rêve à ce qu’il est, un désir qui ne déborde surtout pas la réalité et nous lave de tout, qui nous émerveille.

Quand on a tué on est interdit de retourner dans la vraie vie. On n’y a plus sa place. Mon erreur est d’avoir cru que c’était possible

En écoutant Mozart je ne peux m’empêcher de me dire que les hommes ont toujours fait des choses magnifiques pour les morts bien plus que pour les vivants

Intérieurement, je me suis défaite à une vitesse inimaginable sans que rien ne soit visible de l’extérieur ; tout ce qui me soutenait, mes os, mes muscles, mon sang, mon cœur étaient tombés en poussière comme cela arrive quand on ouvre un cercueil ancien qu’il faut vider de son contenu

 

A la suite de la lecture de ce livre, j’ai eu envie de lire : Padovani Stéphane «L’autre vie de Valérie Straub » (2012)

One Reply to “Seigle, Jean-Luc « Je vous écris dans le noir » (2015)”

  1. Je suis en train de le lire et je l’ai presque terminé. Mais ce livre me dérange car l’auteur s’autorise à parler à la première personne du singulier et je n’apprécie pas que l’on fasse parler les morts. Il se sert d’un fond de vérité à savoir le meurtre commis par Pauline Dubuisson et ensuite donne une nouvelle version des faits (bien évidemment pas du meurtre mais de ce qu’aurait pu penser ou ressentir la protagoniste ) qui est à la décharge de Pauline. Ce n’est pas le côté décharge qui me met mal à l’aise, c’est le fait de se servir d’un fait divers sulfureux, réel, et qui a déjà fait parler vu que Clouzot l’a adapté au cinéma dans « la vérité » avec Brigitte Bardot en prenant lui aussi d’autres libertés et de faire l’autre choix celui à charge, celui de l’accusation. Ça me laisse une impression un peu malsaine de surfer sur la réalité/fiction…
    Je pense qu’il aurait eu tout pour me plaire car il défend avec force la femme, la liberté de la femme dans la vie, dans sa sexualité avec un langage poignant s’il avait tout simplement inventé l’histoire de A à Z plutôt que de greffer son texte sur des faits connus et sulfureux, presque people (avec la version de la femme mangeuse d’hommes avec Bardot, celle du péché) et de travestir forcément la réalité.
    Et cette scène de viol est insupportable. Comment a-t’il pu inventer intentionnellement ce fait avec tant de détails abjects ? Quand c’est réel, oui, il faut venir le crier et donner les détails les plus insupportables pour défendre les victimes. Mais là il invente ce fait, il n’a aucun témoignage dans ce sens. Et cette scène à vomir ne peut pas être assise entre deux chaises, ou c’est vrai ou c’est faux, ou bien on est dans la réalité ou bien on est dans un roman mais pas les deux !!!!!

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