Sansal, Boualem «2084. La fin du monde» (2015)

Sansal, Boualem «2084. La fin du monde» (2015)

Collection Blanche, Gallimard / Parution : 20-08-2015 – Prix de l’Académie Française 2015. (Sélectionné aussi sur les listes du Goncourt, Renaudot, Médicis, Femina)

L’auteur : Boualem Sansal, né le 15 octobre 1949 à Theniet-El-Had, petit village des monts de l’Ouarsenis, est un écrivain algérien d’expression française, principalement romancier mais aussi essayiste, censuré dans son pays d’origine à cause de sa position très critique envers le pouvoir en place. Engagé politiquement, il habite néanmoins toujours en Algérie, considérant que son pays a besoin des artistes pour ouvrir la voie à la paix et à la démocratie. Mais ses livres ne sont pas vendus en Algérie et donc il ne fait rien bouger au niveau de la population.

Du même auteur sur le blog: « Petit éloge de la mémoire. Quatre mille et une années de nostalgie  (2007)

Résumé :

L’Abistan, immense empire, tire son nom du prophète Abi, «délégué» de Yölah sur terre. Son système est fondé sur l’amnésie et la soumission au dieu unique. Toute pensée personnelle est bannie, un système de surveillance omniprésent permet de connaître les idées et les actes déviants. Officiellement, le peuple unanime vit dans le bonheur de la foi sans questions.

Le personnage central, Ati, met en doute les certitudes imposées. Il se lance dans une enquête sur l’existence d’un peuple de renégats, qui vit dans des ghettos, sans le recours de la religion…

Boualem Sansal s’est imposé comme une des voix majeures de la littérature contemporaine. Au fil d’un récit débridé, plein d’innocence goguenarde, d’inventions cocasses ou inquiétantes, il s’inscrit dans la filiation d’Orwell pour brocarder les dérives et l’hypocrisie du radicalisme religieux qui menace les démocraties.

Analyse basée sur l’écoute de diverses interviews de l’auteur : Le roman est inspiré de la suite des printemps arabes qui ont vu les islamistes prendre le pouvoir pour les gouverner selon la loi islamique. Contrairement à Houellebecq qui pense que l’Islam prendra le pouvoir par la voie démocratique, Sansal pense qu’il prendra le pouvoir de manière violente et éradiquera le monde actuel. Il crée un nouveau monde avec une nouvelle langue vu que le totalitarisme s’impose par le verbe. Et une fois le pouvoir acquis, il faut le garder… pour cela il faut effacer passé et futur ; il y a très peu de mots pour empêcher les échanges. La dictature religieuse est prête à tout détruire, contrairement au capitalisme qui ne veut pas tuer la consommation. Inspiré aussi de « 1984 » de George Orwell, mais il diverge en cela que ce dernier pensait que la dictature viendrait de la Bourse ou de la technologie.

Roman aux allures de fable qui nous plonge dans un territoire immense. Personne ne va nulle part, ni à part certaines personnes qui font des pèlerinages. Comme il était pas possible de faire un essai vu que le personnage se projette dans notre futur, il en a fait une fable… Son objectif est de provoquer l’électrochoc chez le lecteur car il estime que l’Abistan est déjà là et il commence à se construire aussi hors des pays islamiques. L’islamisme est l’affaire de tous et il faut le combattre autrement que par les armes. Le péril est là. Mais on est aussi confrontés à un désarroi mondial, à une perte des valeurs, à l’affaiblissement du monde philosophique.

Il est extrêmement pessimiste ; il pense que toutes les religions vont reprendre le pouvoir pour rassurer les gens ; et il pense que le christianisme est fatigué, le judaïsme n’a pas l’habitude des guerres, alors le seul qui reste c’est l’Islam… Et il pense qu’un Islam militarisé permettra de gérer un monde qui court à sa perte.

Mon avis :

1984 c’était « Big Brother », 2084, c’est « Bigaie ».

Un livre fondé sur la peur. Et si les autres entendaient ce qui se passe dans ma tête : les mots (liberté ? ), les interrogations, les rêves… Un monde sous surveillance … par tous, la famille, les agents, les passants, les voisins, r les «V»… par tout ce qui l’entoure… Le thème de l’effacement de la « Mémoire » et de la « mémoire » est aussi très présent.

Mais il y a aussi des zones de liberté… les zones ghetto dans ce pays… des lieux mystérieux, libres et vivants ; avec des humains, des femmes… on y cultive l’esprit de résistance. C’est une soupape qui entretient l’espoir et permet la décompression… il faut offrir une échappatoire pour éviter la révolte collective. C’est un fait qui existe dans les pays musulmans : il y a des endroits avec la prostitution, l’alcool et il faut offrir des espaces de liberté surveillée. L’immense majorité trouve la soumission confortable, il y a ceux qui se posent des questions, d’autres qui reconstituent le passé en en faisant un musée.

J’avais lu 1984, puis 1Q84 de Murakami (deux mondes qui évoluent en parallèle dans deux dimensions) ; j’ai vu la saison 1 de la série « Wayward Pines » (impossibilité de sortir d’un monde et de communiquer vers l’extérieur) Alors oui, un roman sur la manipulation, sur un pouvoir occulte, sur une classe dirigeante qui a le pouvoir… Mais j’aurais aussi bien pu être sur planète Arrakis, dépendante de l’épice au lieu de la bouillie rose… prisonnière d’un monde … ou dans mon « SILO »…

Franchement le livre de Sansal, entre conte et légende et roman de SF ne m’a pas convaincu. Déjà parce que je suis entrée dans un décor et non dans un monde qui aurait pu me parler. Alors j’ai d’emblée écarté la réalité et je suis partie avec le héros dans son aventure, mais je n’ai jamais fait le lien avec la réalité. De fait il a fallu attendre la 4ème partie du roman ( voir les extraits ci-après) pour avoir droit à une conversation, un « essai», une explication des dangers de la religion, et là c’était juste déconnecté de l’histoire… Alors si son but est d’alerter, de transmettre la peur, c’est pour moi totalement raté. Mais je ne dis pas que le livre est inintéressant ou raté. Non. Il est même poétique et le style m’a bien plus. C’est un texte littéraire. Et heureusement que c’est bien écrit : c’est déjà assez déprimant comme ça. Parmi les thèmes que j’ai bien aimés il y a celui du rapprochement des deux « amis » dans la curiosité qu’ils ont pour la langue sacrée. Les mots sont vidés de leur sens et habités par la religion. Le croyant remplit l’humain, le phagocyte. Il faut maitriser la langue si on veut contrôler / isoler / formater les hommes. Chez Orwell aussi il y avait une langue nouvelle…

Juste que pour moi, cela n’a fait tilt…

Extraits :

La patience est l’autre nom de la foi, elle est le chemin et le but, tel était l’enseignement premier, au même titre que l’obéissance et la soumission, qui faisaient le bon croyant

Quel meilleur moyen que l’espoir et le merveilleux pour enchaîner les peuples à leurs croyances, car qui croit a peur et qui a peur croit aveuglément

Bigaye vous observe !

Notre monde n’est-il pas la totalité du monde ? Ne sommes-nous pas chez nous partout, par la grâce de Yölah et d’Abi ?

Quel monde pouvait-il exister au-delà de cette prétendue frontière ? Y trouverait-on seulement de la lumière et un morceau de terre sur lequel une créature de Dieu pourrait se tenir ? Quel esprit pourrait concevoir le dessein de fuir le royaume de la foi pour le néant

dans un monde immobile, il n’y a pas de compréhension possible, on ne sait que si on entre en révolte, contre soi-même, contre l’empire, contre Dieu, et de cela personne n’était capable, mais aussi comment bouger dans un monde figé ?

Une fois lancée, l’imagination s’invente autant de pistes et de devinettes qu’elle veut pour se porter au loin, sauf que les audacieux sont imprudents, ils se font vite repérer

Dans un monde parfait, il n’y a pas d’avenir, seulement le passé et ses légendes articulées dans un récit de commencement fantastique, pas d’évolution

Sous l’empire de la pensée unique, mécroire est donc impensable. Mais alors, pourquoi le Système interdit-il de mécroire quand il sait la chose impossible et fait tout pour qu’elle le demeure

L’esclave qui se sait esclave sera toujours plus libre et plus grand que son maître, fût-il le roi du monde

Il découvrait, sans savoir comment le dire autrement que par un paradoxe, que la vie méritait qu’on meure pour elle, car sans elle nous sommes des morts qui n’ont jamais été que des morts. Avant de mourir, il voulait la vivre, cette vie qui émerge dans le noir, fût-ce le temps d’un éclair

La respiration lui manquait, il s’entendait répéter ce mot qui le fascinait, qu’il n’avait jamais utilisé, qu’il ne connaissait pas, il en hoquetait les syllabes : Li… ber… té… li… ber… té… li-ber-té… li-ber-té… liberté… liberté… L’a-t-il un moment hurlé ? Les malades l’ont-ils entendu ?… Comment savoir ? C’était un cri intérieur

Il est des musiques que l’on n’entend que dans la solitude, hors de l’enceinte sociale et de la surveillance policière

C’était amusant de se poser la question qui rend fou : un homme continue-t-il d’exister si du monde réel on le projette dans un monde virtuel

… il y avait de l’absence dans l’air et beaucoup de parcimonie. À ce niveau de discrétion, rien ne différencie un village d’un cimetière

… c’était le regard d’un homme qui, comme lui, avait fait la perturbante découverte que la religion peut se bâtir sur le contraire de la vérité et devenir de ce fait la gardienne acharnée du mensonge originel.

Pour des gens qui ne sont jamais sortis de leur peur, l’ailleurs est un abîme

Ce que son esprit rejetait n’était pas tant la religion, mais l’écrasement de l’homme par la religion

Il retrouvait le plaisir de vivre au jour le jour sans s’inquiéter du lendemain et le bonheur de croire sans se poser de questions. Il n’y a pas de révolte possible dans un monde clos, où n’existe aucune issue

comprenait enfin que lorsqu’on a allumé une mèche il faut s’attendre à ce qu’il se passe quelque chose. Même si on ne le voit pas, il y a une continuité certaine dans le cheminement des idées et l’organisation des choses, une balle tirée de sa fenêtre c’est un mort à l’autre bout de la rue, et le temps qui passe n’est pas du vide, il est le lien entre la cause et l’effet

ses lointains ancêtres honoraient un dieu appelé Horos ou Horus, qu’ils représentaient en oiseau, un faucon royal, qui est bien l’image de l’être libre volant dans le vent

À la fin des fins règnera le silence et il pèsera lourd, il portera tout le poids des choses disparues depuis le début du monde et celui encore plus lourd des choses qui n’ont pas vu le jour faute de mots sensés pour les nommer

Mais que faire quand il n’y a rien à faire, sinon des choses inutiles et vaines ? Et fatalement dangereuses.

C’est comme ça, un problème reste un problème tant qu’on ne lui a pas trouvé de solution. Parfois, il n’est pas nécessaire de la chercher, elle se présente toute seule ou alors le problème disparaît de lui-même, comme par enchantement

Mais voilà, il y a culture et culture, celle qui additionne des connaissances et celle, plus courante, qui additionne des carences

le peuple découvrait que l’habit faisait le moine et que la foi faisait le croyant

Ils se regardaient avec étonnement, presque apeurés, ils prenaient conscience que découvrir le monde, c’était entrer dans la complexité et sentir que le monde était un trou noir d’où sourdaient le mystère, le danger et la mort, c’était découvrir qu’en vérité seule existait la complexité, le monde apparent et la simplicité n’étaient que des tenues de camouflage pour elle. Comprendre serait donc impossible, la complexité saurait toujours trouver la simplification la plus attirante pour l’empêcher

Ceux qui ont tué la liberté ne savent pas ce qu’est la liberté, en vérité ils sont moins libres que les gens qu’ils bâillonnent et font disparaître

Livre 4

… la vérité comme le mensonge n’existent que pour autant que nous y croyions

… savoir des uns ne compense pas l’ignorance des autres

… l’ignorance domine le monde, elle est arrivé au stade où elle sait tout, peut tout, veut tout

Si vous pensez que vous n’avez pas d’ennemi, c’est que l’ennemi vous a écrasé et réduit à l’état d’esclave heureux de son joug. Vous feriez mieux de vous chercher des ennemis que de vous laisser aller à vous croire en paix avec vos voisins

… l’espoir était ce qui avait permis aux dieux et aux hommes de résister à leur propre négation et de réussir parfois à accomplir de belles choses, un miracle par-ci, une révolution par-là, un exploit ailleurs, qui au bout du compte avaient fait que la vie continuait de valoir la peine d’être vécue

La naïveté comme la bêtise est un état permanent

On leur dit que c’est par là que l’Ennemi surgira un jour et viendra les égorger… — Y a-t-il une chance sur mille que la Frontière existe ? — Pas une sur un million… il n’y a que l’Abistan sur terre, tu le sais bien…

C’est à la fin qu’on s’étonne, quand un mort encore tout chaud remplace subitement le vieillard mutique et froid cloué dans sa chaise devant la fenêtre

… mourir dans l’espérance d’une nouvelle vie était quand même plus digne que de vivre en désespérant de se voir mourir.

… vivait dans la nostalgie d’un monde qu’il n’avait pas connu mais qu’il pensait avoir correctement reconstitué en tant que nature morte

… le vide était l’essence du monde mais cependant n’empêchait pas le monde d’exister et de se remplir de riens. C’est le mystère du zéro, il existe pour dire qu’il n’existe pas

Néant on est, néant on reste, et la poussière à la poussière retourne

La chose est des plus simples, il n’est que de choisir une date et d’arrêter le temps à cet instant, les gens sont déjà morts et empêtrés dans le néant, ils croiront à ce qu’on leur dira, ils applaudiront à leur renaissance en 2084

La question « Qui sommes-nous ? » était subitement devenue « Qui étions-nous ? »

il vit naître l’arme absolue qu’il n’est besoin ni d’acheter ni de fabriquer, l’embrasement de peuples entiers chargés d’une violence d’épouvante

… ce manque de soin dû à une religion qui, en tant que somme et quintessence des religions qui l’avaient précédée, se voulait l’avenir du monde.

… nous avons inventé un monde si absurde qu’il nous faut nous-mêmes l’être chaque jour un peu plus pour seulement retrouver notre place de la veille

… resteront les enfants, ils ont de l’innocence en eux, ils apprendront vite une autre façon de rêver et de faire la guerre, nous les appellerons à sauver la planète et à combattre hardiment les marchands de fumée

Les plus dangereux sont ceux qui ne rêvent pas, ils ont l’âme glacée

À des gens qui ne sortent jamais de leurs quartiers, tu peux faire croire ce que tu veux

C’est quoi l’Étranger, c’est où, c’est qui ?

Ce n’est pas tout d’avoir un chat qui se balade et se pourlèche dans la demeure, il faut aussi qu’il attrape des souris

 

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