Tobie, Nathan « Ce pays qui te ressemble » (2015)

Tobie, Nathan « Ce pays qui te ressemble » (2015)

Résumé : C’est dans le ghetto juif du Caire que naît, contre toute attente, d’une jeune mère flamboyante et d’un père aveugle, Zohar l’insoumis. Et voici que sa sœur de lait, Masreya, issue de la fange du Delta, danseuse aux ruses d’enchanteresse, le conduit aux portes du pouvoir. Voici aussi les mendiants et les orgueilleux, les filous et les commères de la ruelle, les pauvres et les nantis, petit peuple qui va roulant, criant, se révoltant, espérant et souffrant.

Cette saga aux couleurs du soleil millénaire dit tout de l’Égypte : grandeur et décadence du roi Farouk, dernier pharaon, despote à l’apparence de prince charmant, adoré de son peuple et paralysé de névroses. Arrivée au pouvoir de Gamal Abdel Nasser en 1952 et expulsion des Juifs. Islamisation de l’Égypte sous la poussée des Frères musulmans, première éruption d’un volcan qui n’en finit pas de rugir…

C’est la chute du monde ancien, qui enveloppait magies et sortilèges sous les habits d’Hollywood. La naissance d’un monde moderne, pris entre dieux et diables.

540 pages

Ce pays qui te ressemble (2015) a été dans les 4 derniers finalistes du Goncourt et il n’a rien remporté.. Le grand oublié de la course aux prix littéraires, celui qui pour moi est nettement plus beau que « 2084 » ou « les prépondérants ».

Mon avis : Gros gros coup de cœur. Belle histoire, personnages attachants, problématique de l’enfance, de l’adolescence, de la religion, de la fidélité aux sentiments, de l’amour et de l’amitié.. Tout y est abordé avec finesse et justesse. Un livre sur la tolérance, la paix, l’égarement. Et c’est très bien écrit. Tous les amoureux de l’Egypte ne peuvent pas passer à côté de ce roman subtil et profond, enchanteur et envoutant, comme le Nil..

Extraits :

On la disait « à l’envers » ; on prétendait que le ‘afrit, ce diable fait du limon du Nil, qui l’avait pénétrée lors de sa chute, l’avait retournée comme une chaussette à repriser.

Zéro, que l’on dit sefr en arabe, d’où la langue française a tiré le mot « chiffre » et l’hébreu le mot sefer, qui signifie « le livre », était rouge et dégageait la même odeur que le sang. Zéro était le démiurge, l’origine de tous les nombres ; celui par qui les chiffres ont été capables de constituer la structure de l’univers. Sans le zéro, les autres chiffres seraient restés séparés, seulement des chiffres, jamais des nombres. Un était l’épouse de Zéro, son complément, qui ne jouissait d’aucune existence en son absence et devenait une totalité sitôt qu’il apparaissait. Un était unique parce que Zéro le précédait ; Un se transformait en infinité lorsque Zéro lui succédait.

« Dieu a déversé dix mesures de paroles sur le monde. Les femmes en ont pris neuf et les hommes une seule. » Alors, il fallait les laisser parler, les écouter de loin, comme les chants des oiseaux. Mais certaines paroles pénétraient le cœur comme des aiguilles. Celles-là, il ne fallait pas s’en détourner, mais les affronter, au contraire, annuler leur effet, et même leur répondre.

tout ça, c’est comme un vent de sable. Les grains finissent toujours par retomber par terre.

– Ô mon âme ! Est-ce toi dont j’entends le pas ou seulement les battements de mon cœur qui t’appellent ?

 

Comme dans la formule des contes égyptiens, « cela fut, ou cela ne fut pas »… Ce ne sont pas des idoles, mais des rayons de soleil pétrifiés.

Mieux vaut une solitude triste qu’une compagnie qui vous rabaisse.

– Pour prier, chaque peuple est différent, mais pour se protéger de la mort, nous sommes tous semblables !

Étrange aux siens, seul de son espèce, à la fois déficient, opaque aux liens familiaux, presque handicapé, et pourtant efficace en certains domaines. Il allait de-ci, de-là, toujours solitaire.

Très jeune, ses formes de nymphe comme un pistil dans une corolle de voiles ; son pas rythmait la lente marche du carrosse. Elle ondulait, serpentant sur les notes enamourées.

Tu es pauvre ! répondait Nino. Tu es pauvre et tu ne le sais pas. Tu es pauvre parce que tu es tout seul. »

Tu es en train de semer le brouillard. Ta parole, vois-tu, est comme le khamsin lorsqu’il charrie le sable du désert. Avec des sauterelles, qui plus est !

Ton corps est une ville, une grande capitale. Je ne me lasse jamais de m’y promener.

Est-ce qu’on réfléchit avant de respirer ? Non ! C’est un mouvement indispensable à la vie et que l’on accomplit sans y penser. C’est ainsi qu’on doit faire la prière, sans réfléchir, sans effort, comme on respire, à chaque temps de la journée.

Dieu n’est pas notre passé, mais notre avenir. Et pour y parvenir, le Prophète nous guide. C’est lui qui nous montre la voie. Si tu crois que dans le Coran tu ne lis que des paroles, c’est que tu n’es pas un être vivant, mais une statue de sel. Le Coran est une voie, le chemin qui s’empare de tes jambes, de tes bras et de ton âme et qui t’emporte. Là où tu vas, c’est Dieu !

Simplement, nous sommes faits de la même fumée. Alors, comment faire pour retenir deux fumées et les empêcher de s’assembler ?

Peut-on contraindre la fumée ? Elle traverse les cloisons les mieux gardées, s’infiltre sous les portes, s’épand par le moindre interstice, s’envolant retrouver ses semblables, les airs, les éthers, les vents et les parfums.

Comment savoir si vous êtes réel ou seulement une image de mon rêve ?

Et comme on dit en Égypte au début des histoires racontées aux enfants : « Cela fut ou cela ne fut pas… » Nul ne pouvait témoigner que cela fut, alors, cela ne fut pas.

« J’ai dormi dans le lit du Nil. Et j’ai compris le plaisir qu’y prennent les crocodiles. »

Sais-tu qu’il s’est converti à l’islam ? » Et Zohar haussait les épaules. « Et alors ? S’il s’est converti à l’islam, il pourra se convertir ensuite à autre chose. C’est comme un billet de banque. Disons une livre sterling, tu la convertis en dollars. Après, les dollars, tu pourras les convertir en francs ou en roubles… C’est toujours de l’argent, non ? Tu montes, tu descends, de toute façon, tu es juif. »

Il y a bien des prisons, mon fils… Celles entourées de murs où l’on sait ce qui nous sépare du monde et celles si étendues qu’on n’en perçoit pas les limites. Le désert est aussi une prison – saurais-tu en trouver l’issue ? L’errance de celui qui ne sait plus poser les questions est pire que le désert. Ton ami s’est égaré. Il échappera à la prison des hommes, c’est certain, mais je ne sais ce qui le ramènera parmi les siens.

Dans la pénombre, il était sa nuit ; elle était son jour. « Beau comme la lune », dit-on en arabe… La lune y est au masculin. Elle était forte comme le soleil qui, en Égypte, est un dieu.

– Nous sommes l’Égypte. Tu es la terre, je suis le fleuve ; je suis la ville, tu es le soleil ; je suis le passé, tu es l’avenir.

– Tu seras un grand roi si tu t’oublies ; tu seras oublié si tu te crois grand…

Ô Dieu ! Ô dieux ! Qui que vous soyez… Dieu des juifs ou des musulmans, des Coptes, des Grecs ou des Arméniens, dieux des Égyptiens, peut-être, si gracieux dans leurs fins dessins hiéroglyphes, Ô dieux ! N’avez-vous donc jamais pitié des humains ?

Du soleil fardé de khôl, la lumière descendait parfaite de l’azur, comme une pyramide. La vie bruissait. Les oiseaux frileux du Nord s’ébattaient nombreux dans les marais.

Ma’lech ! « Ça ne fait rien ! » dirent-ils ; ce mot, bien plus fréquent dans la langue d’Égypte que le fameux maktoub, « c’est écrit »… « Ça ne fait rien ! »

« Tu es comme un esprit, lui disait-il, tu apparais, comme ça… on ne sait d’où tu sors. Parfois c’est pour le bien, parfois je ne sais pas… »

Tout semblait comme avant. Mais Zohar sentait qu’être sioniste au Caire en 1945, c’était comme mettre le bras dans la gueule béante d’un crocodile. Quant à le faire en compagnie de la propre sœur d’un imam de combat qui prêchait la guerre sainte, Abou l’Harb, « le père de la guerre », c’était chatouiller le crocodile pour l’inciter à mordre.

En Orient, la parole est faite pour chanter sur ses rêves et frémir à ses cauchemars, pas pour informer !

– Je t’ai attendue des années au coin de ma grisaille.

Demain, le soleil se lèvera sur le Nil et il sera le même qu’aujourd’hui.

« Il existe deux sortes de morts, disait-il, ceux qui étaient déjà morts avant de mourir et ceux qui sont vivants pour l’éternité. »

Sans doute les Frères avaient-ils pensé que celui qui un jour trahit son peuple finira par trahir aussi sa cause.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

7 Replies to “Tobie, Nathan « Ce pays qui te ressemble » (2015)”

  1. Voilà certainement un très beau livre à se faire offrir pour Noël .
    Catherine ,certainement que tu vas encore nous trouver des lectures fantastiques !

  2. J’AI A-DO-RÉ CE ROMAN !!!

    De son lieu d’exil en Europe, Zohar raconte avec nostalgie ses années de jeunesse, sa passion interdite pour sa sœur de lait, la belle arabe Masreya, et son amour indéfectible pour son pays natal, l’Égypte.

    On s’y croirait presque, dans la chaleur de ces rues étroites aux senteurs épicées et exotiques, animées par les cris des enfants et des voisins qui s’invectivent. On y découvre un monde où magie, traditions, langues et croyances se mélangent, où, Égyptiens avant tout, les Musulmans, les Juifs et les Coptes du Caire vivent côte à côte.

    C’est aussi la confrontation de l’Orient et de l’Occident, les nuits folles du Caire durant la Seconde Guerre Mondiale, ses cabarets, ses danseuses, ses voitures de luxe et l’alcool prohibé qui pourtant coule à flot. C’est la défaite allemande et la tendance des Britanniques à vouloir s’incruster dans un pays à la dérive dont le roi, arrivé trop jeune au pouvoir, finit par perdre pied et par sombrer peu à peu dans la folie.

    C’est l’arrivée des Frères musulmans, c’est la révolte d’un peuple avide d’indépendance et de renouveau et, en parallèle, c’est la montée de l’antisémitisme qui conduira à l’expulsion des Juifs hors d’Égypte en 1952.

    Très belle et poétique saga familiale que ce roman fleuve relaté sans réel parti pris et qui met en relief la magie de l’Orient à travers l’histoire d’un jeune homme issu du ghetto du Caire, dans la première moitié du XXe siècle.

  3. Salut les filles, je viens de le terminer. J’ai beaucoup aimé même si je ne le classerai pas dans mes coups de cœur.
    Je n’ai pas grand chose à rajouter sur ce qu’en a dit Corinne.
    Ce que j’ai apprécié le plus c’est ce que tu décris là, l’ambiance souk chaleureuse mais surtout ce vivre ensemble des communautés juives, musulmanes, coptes qui sont avant tout des Égyptiens (j’ai trouvé peut-être un peu d’espoir d’un vivre ensemble possible de nos jours ???!!!
    « On s’y croirait presque, dans la chaleur de ces rues étroites aux senteurs épicées et exotiques, animées par les cris des enfants et des voisins qui s’invectivent. On y découvre un monde où magie, traditions, langues et croyances se mélangent, où, Égyptiens avant tout, les Musulmans, les Juifs et les Coptes du Caire vivent côte à côte. »

    Mais j’ai trouvé l’écriture un peu fouillis avec tous ces noms arabes, juifs qui en rajoutent.
    La deuxième partie laisse place à une histoire plus sombre, très intéressante mais je trouve qu’on y perd la magie du tumulte, des grigris, de ces femmes méditerranéennes hautes en couleur dans l’art de la dramaturgie, avec des dialogues pour lesquels j’ai très souvent souri.
    La fin un peu décevante, car le duo Masreya, Zohar qui est le cœur où s’articule le livre se délite de façon un peu précipité et expéditive.
    Mais l’ensemble m’a plu, et je le recommanderai malgré ces quelques bémols.

  4. Ce livre m’a passionné ,c’est un livre foisonnant de situations cocasses parfois où les larmes et les rires se succèdent et l’on se prend d’amitié pour certains de ses personnages .C’est un très bon livre qui annonce la fin d’une époque .

  5. ah oui je me souviens de l’avoir vraiment aimé aussi ce roman se déroulant sous le soleil égyptien pendant une période que je ne connaissais pas.

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