Seyvos, Florence «La sainte famille» (RL2016)

Seyvos, Florence «La sainte famille» (RL2016)

Auteur : Florence Seyvos est la fille d’un médecin de campagne exerçant dans les Ardennes (France). Elle habite dans différentes villes de France (Charleville-Mézières, Le Havre, Paris) et en Côte d’Ivoire après la séparation de ses parents lorsqu’elle est enfant. Enfant solitaire, elle participe à des émissions de radio pour trouver les mots, être un personnage et vaincre la peur de l’inconnu. À 20 ans, elle est remarquée et révélée au public par le prix du jeune écrivain de langue française2, puis elle écrit son premier roman pour la jeunesse.

Prix : 1995 : Les Apparitions, – Prix Goncourt du premier roman et prix France Télévisions – 2013 : Le Garçon incassable Prix Renaudot du livre de poche

Résumé : Suzanne et Thomas passent chaque été dans une maison qui est comme une présence, une maison aux portes closes.

Derrière l’une de ces portes, leur arrière-grand-mère agonise. Parmi les adultes qui les entourent, une mère follement autoritaire, un oncle veule et un maître d’école sadique dessinent les figures d’une inquiétante toute-puissance. Seule Odette, qui est presque une simple d’esprit, se préoccupe des enfants. Et puis il y a Mathilde, la cousine tyrannique, qui ment tout le temps et, pourtant, dit la vérité. Obsédée par le blasphème, Suzanne imagine que le Mal s’insinue, se développe, se transmet comme par contagion. Bien des années, plus tard, elle revisite ce passé, comme s’il recelait un secret encore à découvrir.

Florence Seyvos nous entraîne avec une implacable douceur dans le labyrinthe du Temps, comme dans une chambre d’échos où se répondraient les voix qu’on croyait perdues. Pour cette petite-fille d’Henry James et de Flannery O’Connor, le sacré et le profane demeurent inextricablement mêlés.

Ed. de l’Olivier, 176 p

Mon avis : Un roman sur l’enfance et la construction de la personnalité… Une maison au bord d’un lac, hantée par les souvenirs du passé. Dans la tête de la narratrice principale, Suzanne, les souvenirs se succèdent, enfin non… vont et viennent car ils ne surgissent pas en ordre chronologique. Suzanne n’est pas la seule à les évoquer, il y a aussi son frère, Thomas, qui prendra la parole, en utilisant le « Je » contrairement à sa sœur…

Pour ce qui est de la galerie des personnages : mis-à-part la grand-tante Odette, un peu simplette et souffre-douleur de sa sœur qui a vécu comme un cadeau la naissance des deux petits, ils sont plus épouvantables les unes que les autres… Odette est une femme simple, à la limite de la simple d’esprit, mais qui a la qualité d’être la seule personne « vraie » et honnête dans cette famille. Elle est gaie, elle a le sens du partage, elle offre, elle fait ce qu’elle promet, elle a des joies simples et est une contemplative. Elle va vivre comme un drame le déménagement des enfants vers l’est et elle va en être totalement détruite.

La violence est partout présente dans le récit. Tous les adultes sont noirs et anxiogènes : la mère, le père, l’oncle, l’horrible prof). Le religieux est aussi partie intégrante du récit en appuyant principalement sur la contrainte et la foi. Suzanne, à l’image d’Odette (à qui elle ressemble à mon avis) est une mélancolique, qui balance entre le sacré et le blasphème.

Les lieux sont aussi des « personnages » à part entière et même plus importants que les personnes je pense. Ils sont tous en corrélation avec des souvenirs et des événements de l’enfance, la maison et le ponton sont des points d’ancrage perdus qui symbolisent le vécu, les peurs, les joies, les angoisses, les peines. La maison va être partie de la construction de la personnalité de l’adulte ; les portes closes qui dissimulent des secrets, des choses et des circonstances qu’il convient de dissimuler. Ce roman est un mélange de sensations et de retours en arrière rempli d’angoisse, de violences, d’humiliations. Et il n’y a pas que les adultes qui sont cruels ; la cousine est pas mal non plus dans le style …

Quelques scènes se déroulent aussi dans le présent. Au final, je pense que c’est un livre qui m’a bien plu mais qui me laisse un peu perplexe car la fin n’est pas une fin en soi… a moins que les personnages ne reviennent pour continuer le chemin avec nous ? Bref, un livre qui me déçoit un petit chouia sur la fin mais qui m’a enchanté tout le reste du livre…

Extraits :

Parfois, juste après avoir visité en pensée la maison, il m’arrivait d’avoir une sorte de vision

Il me parle d’un ton compatissant, gentiment persuasif. Son expression se veut douce, à peine rieuse, bienveillante, mais son visage n’a jamais su exprimer la gentillesse. C’est un vêtement qui ne tient pas sur lui, il glisse. La vérité de son visage, c’est la dureté.

Elle est aussi molle et paresseuse que la peau de son coude.

Elle voulait retrouver ses habitudes et la maison telle qu’elle la connaissait. Elle voulait être sûre de pouvoir lui dire adieu, comme elle le faisait toujours, en visitant chaque pièce, essayant d’en capturer la lumière, le silence particulier, essayant aussi d’y laisser une empreinte d’elle-même.

Il lui semble surtout que quelque chose, dans sa familiarité fragile avec la maison, s’est rompu depuis. Comme si la maison refusait toute conversation, et au lieu d’être simplement mystérieuse, devenait hostile.

Nous n’en parlerons jamais entre nous. Notre peur est impossible à partager, notre honte ne regarde que nous-mêmes.

Suzanne appuie de toute la force de son regard sur la grande aiguille pour la faire descendre plus vite. Elle s’imagine assise dessus, sautant de tout son poids pour l’abaisser. Ses yeux s’attachent à la trotteuse, courent avec elle autour du cadran. La trotteuse est une amie, pressée, obstinée. La suivre est toujours le meilleur moyen de faire passer le temps.

Elle essaie de mettre dans ses yeux toute la bonté du monde, puis toute la méchanceté possible, sans faire bouger le reste de son visage. Elle remarque que lorsqu’elle veut exprimer la cruauté, sa langue vient se coller contre son palais. Elle la décolle et se concentre à nouveau sur ses yeux. Elle parvient soudain si bien à les durcir qu’elle en est effrayée. Comme si une inconnue fantomatique venait de lui voler son reflet pour lui déclarer une haine absolue. Tu m’as fait apparaître, et maintenant, je ne te laisserai jamais en paix, semble dire l’inconnue. Maintenant, tu sais que j’existe

Elle se met à sourire avec tout son visage pour chasser la vision, mais elle a beau inonder ses yeux de bienveillance et de douceur, elle a beau se déclarer un amour inconditionnel, convoquer la bonté de saint François d’Assise lui-même, il lui semble que l’inconnue occupe toujours son regard.

C’est comme si nous prenions racine dans le couloir de cette maison que nous n’habiterons plus.

Je m’aperçois que je ne supporte pas l’idée que d’autres personnes viennent vivre dans cette maison

Ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est la façon dont elle s’est appropriée en quelques instants cette chambre inconnue. Comme si elle devinait que désormais, toute sa vie, où qu’elle se trouve, il lui suffirait d’installer quelques affaires, un livre, une lampe de poche, des vêtements, pour se sentir chez elle.

Une mélancolie m’étreint, je pense à ce qui, en elle, en moi, n’est plus accessible et ne peut plus se rencontrer.

Elle gardait la tête penchée, appuyée dans sa main. Elle était comme une image arrêtée. Par moments, son coude glissait sur la table, et elle paraissait s’éveiller un peu, le temps de se redresser.

Et, chaque année, dès que l’été commence, la maison vient la visiter comme le ferait un fantôme.

Elle sort ses mains de l’eau pour les voir, et croit les voir surgir du néant. Elle songe que seule la mort doit être d’un noir aussi profond et boire ainsi le regard sans lui donner la moindre parcelle où s’accrocher.

 

Photo : ponton du lac Léman..

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