Kerninon, Julia «Le dernier amour d’Attila Kiss» (2016)

Auteur : Auteur : Née en 1987 dans la région nantaise, Julia Kerninon est thésarde en littérature américaine. Son premier roman, Buvard, a reçu de nombreux prix, dont le prix Françoise Sagan. Elle a été lauréate de la bourse Lagardère du jeune écrivain en 2015. Son deuxième roman, Le dernier amour d’Attila Kiss, a reçu le prix de la Closerie des Lilas en 2016. En 2017 elle publie un court récit « Une activité respectable »

Editions du Rouergue – janvier 2016 – 128 pages

Résumé : «Par la suite, il se demanderait souvent s’il devait voir quelque chose d’extraordinaire dans leur rencontre – cette fille venant à lui sur la terrasse d’un café qui n’était même pas son préféré, qu’il ne fréquentait que rarement. Si elle était passée par là la veille, ou simplement une heure plus tôt ou plus tard, elle l’aurait manqué – il ne l’aurait jamais connue, il serait resté seul avec ses poussins et sa peinture et sa tristesse et sa dureté. Mais elle était venue, et il avait poussé doucement la lourde chaise de métal pour qu’elle puisse s’installer, et c’était comme ça que tout avait commencé.»

À Budapest, Attila Kiss, 51 ans, travailleur de nuit hongrois, rencontre Theodora Babbenberg, 25 ans, riche héritière viennoise. En racontant la naissance d’un couple, Julia Kerninon déploie les mouvements de l’amour dans ses balbutiements. Car l’amour est aussi un art de la guerre, nous démontre-t-elle avec virtuosité dans son deuxième roman.

Mon avis : Un prolétaire peintre le jour et trieur de canetons à foie gras la nuit, amoureux de son pays et de sa ville (Buda) et détestant les hordes de touristes qui viennent se faire prendre en photo sans prendre le temps de comprendre son pays, seul depuis plus de dix ans rencontre une jeune viennoise riche, sa cadette de 25 ans. C’est le début d’une histoire d’amour, la stratégie de la guerre amoureuse ,  un rapport étoit avec l’histoire du pays et la géopolitique. Histoire d’amour dans ce cas : Histoire et Amour…

Reprenons : deux êtres que tout sépare… mais…

Lui : hongrois, il a 51 ans, il est prolo et déteste viscéralement les étrangers et en particulier les autrichiens qui ont laissé tomber son pays. Il a un nom et un prénom très usités en Hongrie. Kiss est un patronyme typique et Attila, Nom du roi des Huns, un prénom qui signifie «puissant»… Bien que ce prénom évoque la violence, cet Attila-là ne l’est pas. C’est un homme qui se trompe, qui va d’échec en échec, qui rate sa vie, qui laisse tout derrière lui par peur d’affronter, qui fuit, se terre, s’isole, qui se soutient par son être intérieur, ses lectures, ses monologues intérieurs, jusqu’au moment où il va décider de réagir car il est trop jeune pour mourir et va quitter la plaine ou il végétait pour la ville, la civilisation. C’est un «suiveur» qui se réfugie dans la solitude et la peinture.

Elle : autrichienne, 25 ans, noble, célèbre et riche. Théodora signifie « don de Dieu ». Elle est en colère contre sa vie et tout comme lui a un lourd passif, une relation difficile avec son père, un « Dieu » de l’opéra qui a toujours fait passer son art avant sa famille. Elle a un caractère fort en surface et refuse de se laisser manipuler

Ce livre va mélanger la petite et la Grande Histoire, c’est une histoire d’amour géo-politique … . Attila est en train de se reconstruire – il s’est fait, défait et est en train de se refaire – quand il va voir Théodora « l’ennemie historique » faire irruption dans sa vie ; elle croit en l’avenir et lui s’accroche au passé . Il est local, elle est l’envahisseuse. Il aime viscéralement son pays/ et Budapest et ne supporte pas les touristes qui ne la comprennent pas et ne la méritent pas.  Ce livre est un livre de sentiments… qui est axé sur le passé, tant celui des pays que de personnes. Tout ce qui est étranger l’agresse.

Deux êtres sur la défensive qui devront aller l’un vers l’autre, faire tomber leurs défenses

L’auteur joue aussi remarquablement avec les mots et j’ai beaucoup apprécié son écriture. Une très jolie découverte et je vais lire le précédent et le prochain…

Extraits :

En réalité, l’histoire d’un amour repose sur les défaillances et les concessions, les enclaves protégées, les coups d’État, les caresses, les victoires, les amnisties, les biscuits de survie, la température extérieure, les boycotts, les alliances, les revanches, les mutineries, les tempêtes, les ciels dégagés, la mousson, les paysages, les ponts, les fleuves, les collines, les exécutions exemplaires, l’optimisme, les remises de médailles, les guerres de tranchées, les guerres éclairs, les réconciliations, les guerres froides, les bonnes paix et les mauvaises, les défilés victorieux, la chance et la géographie.

que l’on choisisse de voler des tableaux de maître ou des pneus, l’important demeure toujours le même : savoir bien en amont à qui l’on va revendre son butin.

Son travail était une suite de mouvements dont la cohérence lui échappait, il ne voyait que l’action, la frénésie, qui lui rappelaient agréablement les exigences de la pâtisserie, la vivacité et la précision qu’il fallait pour livrer un gâteau de mariage compliqué en temps et en heure. Couper des pommes en tranches et couper court à une conversation au moment où seul le poids du silence la ferait basculer du bon côté. Saupoudrer la pâte de graines de pavot et arroser de billets les représentants municipaux quand il le fallait. Rouler les fruits secs dans le sucre et les gens dans la farine.

Des frontières, nous en avons plus qu’assez, mais des limites, aucune,

Disons que je ne suis pas perdu, ni seul, mais que je suis à présent simplifié.

Parfois, il allait à la bibliothèque Ervin Szabó emprunter des livres d’histoire – parce que je ne parvenais pas à envisager le futur, comprendrait-il plus tard. J’avais besoin de me rattacher à quelque chose.

un fleuve d’amour grondant qui m’appelait, qui réclamait une baigneuse téméraire.

l’amour est la forme la plus haute de la curiosité et je suis tombée amoureuse de toi.

Elle avait deux téléphones qu’elle rangeait dans ses poches, des livres écrits dans six langues différentes, et apparemment, elle les lisait vraiment, des valises entières de vêtements qu’il regarda entrer sur son territoire réservé comme autant de régiments. Est-ce que ce sont des armes ou des matériaux de construction qu’elle apporte avec elle ? se demandait-il. Est-ce que c’est une forme nouvelle de colonisation ?

je prends toujours, à bras ouverts, comme on ouvre la bouche pour boire la neige. Je suis comme ça. Mon prénom est Attila.

la vérité ne se répartit pas exclusivement entre la parole et le silence, entre ce qui est dit et ce qui est tu, mais qu’elle occupe d’abord et surtout les territoires immenses et sans nom qui les séparent.

Non, non, non, pas du tout, tout est grave, rien n’est pareil, et rien n’est égal. C’est bien de vous, les Autrichiens, d’avoir une expression comme celle-là pour enterrer les situations, prétendre qu’il ne se passe rien, qu’il ne s’est jamais rien passé, comme si les mots suffisaient à effacer la vérité – mais aucun mot ne peut faire ça.

Acheter, ça, c’était son rayon, acheter tous les rayons, oui, pour ça elle était bonne, pour ça elle était extraordinaire, magistrale, aucune inquiétude à avoir pour ces affaires-là,

Il pensait qu’elle était folle, inconséquente, dépensière, ignorant que ces tenues étaient les armures et les casques qu’elle revêtait sciemment pour aller affronter ses rendez-vous professionnels

il recolla tous les morceaux jusqu’à arriver au panorama qui lui avait échappé depuis le début, le territoire immense qui était elle, avec ses chutes d’eau, ses glaciers, ses jeunes montagnes, ses vallées.

Lorsque nous rencontrons quelqu’un, et que nous tentons de lui résumer les années vécues auparavant afin d’expliquer qui nous sommes, ce que nous disons aboutit toujours à une construction, une fable, une histoire – mais, comme toutes les histoires, notre récit n’atteint sa pleine ampleur que lorsqu’il est lu par le bon lecteur.

 

 

 

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