Kerninon, Julia «Ma dévotion» (RL2018)

Kerninon, Julia «Ma dévotion» (RL2018)

Auteur : Née en 1987 dans la région nantaise, Julia Kerninon est thésarde en littérature américaine. Son premier roman, Buvard, a reçu de nombreux prix, dont le prix Françoise Sagan. Elle a été lauréate de la bourse Lagardère du jeune écrivain en 2015. Son deuxième roman, Le dernier amour d’Attila Kiss, a reçu le prix de la Closerie des Lilas en 2016. En 2017 elle publie un court récit « Une activité respectable » . Pour la RL2018, elle revient avec « Ma dévotion ».

Le Rouergue, 22 aout 2018, 304 pages,

Résumé : Après vingt-trois ans de silence, Helen et Frank se croisent par hasard sur un trottoir de Londres. Dans le choc des retrouvailles, la voix d’Helen s’élève pour livrer à Frank sa version de leur vie ensemble, depuis leur rencontre en 1950, à Rome, alors qu’ils étaient encore adolescents, jusqu’à ce jour terrible de janvier 1995, qui signa leur rupture définitive. Elle retrace l’éblouissante carrière de peintre de Frank, et tout ce qu’il lui doit, à elle, sa meilleure amie.
Leurs deux destins exceptionnels, la force implacable qui les lia et les déchira, Julia Keminon les peint avec subtilité, dévoilant en profondeur la complexité des sentiments – cette dévotion d’une femme à l’égard d’un homme, si puissante et parfois dangereuse.

Mon avis :  Et mon quatrième coup de cœur en 4 livres pour cette écrivaine. Un livre sur les arts : l’écriture et la peinture. Un livre sur la vie d’un peintre cette fois-ci et non sur la vie d’un écrivain, mais ce n’est pas un livre sur la création artistique. Un livre sur l’amitié, sur « le/la meilleur/e amie », sur une amitié qui va durer toute une longue vie, même si il y a des interruptions. Un livre sur la vie qui attend les enfants qui ne vivent pas une enfance linéaire car ils sont baladés d’un endroit à l’autre. C’est également un livre sur la cohabitation entre deux êtres tout au long d’une vie et sur les malentendus dûs aux non-dits

Le problème de Franck et Hélène, c’est qu’ils ne voient la vie de la même manière.

Franck est un jouisseur, égocentré, qui prend ce qu’il peut chez les autres, sans même le faire exprès mais qui est un aspirateur de bonnes volontés et se nourrit de ce qu’on lui donne et de ce qu’il prend pour réussir. Il est son centre du monde. Et ce livre va nous narrer sa vie et son art, par la voix de sa meilleure amie. Il arrive à la peinture par hasard et va se révéler tardivement. Pour Helene, il est flamboyant, il réussit en tout.

Hélène est amoureuse des mots. Elle veut décider et veut se rendre indispensable et que les gens l’aiment pour cela. Hélène est en quelque sorte un ascenseur social et gère tout le quotidien pour Franck. Elle va se persuader que c’est elle qui l’a révélé à la peinture, elle va se dévouer corps et âme et elle va attendre quelque chose en retour alors que Franck est à mille lieues de penser qu’elle attend quelque chose.  Elle est dans le rôle de la meilleure amie alors qu’elle voudrait être l’amour de sa vie. Hélène a besoin d’attention … elle n’en a pas eu quand elle était petite, elle est dans l’ombre, elle a besoin de reconnaissance. Elle n’a pas de vie à elle et dans une sorte de rébellion, elle va se marier avec un homme qui est l’exact opposé de Franck et qui lui donne pour un temps le rôle dont elle rêve : il l’apprécie, reconnait ses qualités et sa valeur. Mais au final, elle rate son coup car je pense que ce mariage avait un but caché : attaquer Franck ; or Franck ne va pas essayer de la retenir, ne va pas réagir. D’ailleurs Franck ne la mettra jamais sur un piédestal, ne reconnait jamais ses qualités. Et en fin de comptes, elle fait les choses pour elle d’abord, même si elle semble le faire pour Franck.

Leur amitié nait d’un mal-être dû à leur difficulté de vivre en harmonie avec leurs parents ; pour lui ce sera toujours une relation fraternelle, même doublée d’ une amitié amoureuse incestueuse… Comme ils se sentent mal dans leur vie d’enfant, ils vont se rapprocher et s’accrocher l’un à l’autre pour sortir de l’enfance, puis de l’adolescence ; et elle ne va jamais sauter du train. Dans la réalité, elle sait ce qu’elle veut faire de sa vie, lui se cherche et se sent mal de ne pas etre à la hauteur, intellectuellement et « professionnellement »parlant. C’est une relation riche et longue mais Hélène aurait dû parler et ne pas garder pour elle ses sentiments. C’est un amour fraternel non abouti. C’est au final l’histoire d’un malentendu.

La vie d’Hélène, c’est la relation entre elle et Franck : la vie qu’elle a ressenti et souhaité, qu’elle n’a jamais osé verbaliser et le fait de ne pas avoir osé parler pendant toute sa vie a causé bien des dégâts. Si elle lui avait parlé, Franck aurait certainement compris des choses qui ne l’ont jamais effleuré, même si je doute que cela ait changé grand-chose cela aurait eu le mérite de leur permettre de communiquer sur les mêmes bases. La morale de cette histoire : il faut parler !

Décidemment cette rentrée littéraire fait la place belle à la peinture.. Après les trompe l’œil de Maylis de Kerangal dans « Un monde à portée de main » , voici la peinture ..

Extraits :

mais tu es aussi comme une ville natale dans laquelle en revenant on regrette qu’un de nos immeubles préférés ait été démoli en notre absence et remplacé par un Starbucks.

Avec moi, il ne t’arrivait pas d’accident. Toujours ma prudence et toujours ton mépris. Si je ne t’avais pas accompagné plus de la moitié de ta vie, tu serais mort, voilà la vérité.

On m’avait promis qu’en vieillissant je perdrais la mémoire, mais c’était faux, comme on m’avait promis à dix-sept ans qu’un jour j’apprendrais que la vie véritable était hors des livres, et c’était également faux.

Je crois que tu es une bonne personne – sans doute bien meilleure que moi, au fond – mais tu ne vois que ce qui t’intéresse. Tu fais abstraction de tout le reste. Et sans doute est-ce la raison pour laquelle je suis spécialiste dans mon tout petit domaine, et que toi, tu es un artiste.

Comme les tableaux que tu peignais, et dont l’image apparaissait couche après couche, jusqu’à être parfaitement visible d’un coup, ce qui nous est arrivé a mis des années à prendre forme.

c’est comme si la pellicule de ma mémoire avait été surexposée les premières années, et qu’il m’était impossible de me souvenir précisément de l’enchaînement de phrases et de gestes, offrandes, oboles, adoubements, bras autour des épaules, reconnaissance mutuelle, langue commune, qui nous ont rapprochés, toi et moi, et liés pour toujours.

De façon intéressante rétrospectivement, le dix-septième siècle néerlandais avait également été témoin d’un bouleversement majeur dans deux domaines : l’imprimerie, qui, sous sa forme moderne, l’édition, allait devenir mon activité principale, et la peinture, qui serait la tienne.

L’art, c’est une chose qu’on fait toujours contre tout, c’est un luxe qu’on se paye, jamais un loisir que d’autres nous offrent.

l’idée avait fait son chemin dans ta tête comme le parfum serpentant dans tes narines.

tu leur payais à boire avec l’argent de ton père, mais c’était toi qui buvais à la source de leur enseignement, c’était toi qui étais désirant, dans cette affaire.

il viendrait dans le futur proche un temps où tu ne pourrais plus éteindre ta schizophrénie comme un néon

J’ai l’impression parfois que toute mon énergie passe dans la remembrance, je me souviens tellement bien, ma mémoire est saturée d’images et de voix.

J’étais devenue ta servante, et comme toutes les servantes, j’ai fini par considérer que mon maître m’appartenait.

Tout ce que tu avais souhaité pour toi-même se produisait dans la vie d’un autre. Tu avais l’impression honteuse qu’un colis à ton adresse avait été remis par erreur à ton voisin de palier, et d’échouer mystérieusement à recouvrer ton bien, tout en sachant pertinemment que cette vision des choses péchait par jalousie.

j’ai brûlé ce que j’avais aimé, parce qu’en quittant quelqu’un nous cherchons souvent d’abord à dire adieu à une version de nous qui en est venue à nous sembler trop étroite, trop usée, et nous nous débattons violemment pour nous en extraire comme d’une venimeuse tunique de Nessus.

Trop ? Lorsque quelqu’un nous manque, c’est toujours trop – non ?

La nostalgie a toujours été comme une sorte de religion pour moi.

C’était comme si je t’avais tiré à moi avec une corde, mètre après mètre, âprement, constamment, pour te sauver de la noyade. J’étais fière de ce que j’étais en train d’accomplir – ton retour au pays du Calme.

Comme d’autres font des voyages de santé dans leur village de naissance, il me semblait que toi, tu revenais irrésistiblement dans mes parages, comme si c’était moi, ta maison, moi ton essence, ton centre. C’était moi qui te protégeais, depuis toujours, et, avant tout, je te protégeais de toi-même.

depuis le premier jour de notre rencontre, ton incompétence m’appelait comme une sirène dans la brume.

Tu n’as rien dit. Tu n’avais besoin de rien dire, au fond. Parce que même dans cette immense tension, dans cette catastrophe, nous restions inextricablement liés, et sans qu’aucun mot ait été échangé, je crois que tu savais ce qui allait se passer – que je partirais au moment exact où cela deviendrait nécessaire pour nous deux.

 

Image : Malaparte (Kaputt)  – les chevaux du lac Ladoga –  https://enkidoublog.com/2016/02/24/carrousel-de-glace-au-lac-ladoga/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5 Replies to “Kerninon, Julia «Ma dévotion» (RL2018)”

    1. Merci de votre commentaire Gilda.
      Effectivement il y a beaucoup de citations. C’est, je l’avoue, plus pour moi que pour les lecteurs du blog. Je les note sous le commentaire pour les retrouver plus facilement que dans mon petit (enfin petit …) carnet…

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