Groff, Lauren «Les Furies» (2017)

L’auteur : Lauren Groff, née le 23 juillet 1978 à Cooperstown dans l’État de New York, est une écrivaine américaine. Pour le roman « Les furies » Lauren Groff a reçu un courrier officiel de Barack Obama estimant «  l’un des livres plus intéressants qu’il ait lu cette année » (2015)[
Parution française aux Editions de L’Olivier – 05 janvier 2017 – 432 pages – Traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau.

Résumé : « Le mariage est un tissu de mensonges. Gentils, pour la plupart. D’omissions. Si tu devais exprimer ce que tu penses au quotidien de ton conjoint, tu réduirais tout en miettes. Elle n’a jamais menti. Elle s’est contentée de ne pas en parler. »
Ils se rencontrent à l’université. Ils se marient très vite. Nous sommes en 1991. À vingt-deux ans, Lotto et Mathilde sont beaux, séduisants, follement amoureux, et semblent promis à un avenir radieux. Dix ans plus tard, Lotto est devenu un dramaturge au succès planétaire, et Mathilde, dans l’ombre, l’a toujours soutenu. Le couple qu’ils forment est l’image-type d’un partenariat réussi.
Mais les histoires d’amour parfaites cachent souvent des secrets qu’il vaudrait mieux taire. Au terme de ce roman, la véritable raison d’être de ce couple sans accrocs réserve bien des surprises.

Mon avis : Sans le petit coup de pouce d’Obama et l’avis de Beabab, je ne sais pas si ce livre aurait retenu mon attention… Mais merci à eux deux ! Un début un peu chaotique ( comme la jeunesse des personnages) mais après j’ai accroché et je n’ai plus laché !
Le roman commence par la partie « Lancelot (Lotto) Satterwhite », fils d’une « sirène » et d’un entrepreneur richissime qui décède alors que son fils est encore bien jeune. Il va lui falloir se construire sans père et avec une mère absente qui va l’envoyer à l’autre bout du pays pour le soustraire à de mauvaises fréquentations et va ensuite le laisser livré à lui-même ( et sans un sous) pour le punir d’avoir épousé une fille qui ne correspondait pas à ses intentions d’union. Le chemin va être long pour passer du statut d’enfant (Lotto) à celui d’adulte (Lancelot). Après quelques années d’adolescence et de jeunesse du style « sexe et folies », des rêves de gloire non concrétisés car son envie de devenir comédien n’est pas couronnée de succès, le jeune homme deviendra auteur dramaturge. Mais un vide demeura toujours au fond de lui : celui d’avoir échoué dans son rêve de devenir comédien. A ses côtés, une jeune femme, Mathilde qui va tout faire pour l’aider à réussir sa vie.
On passe ensuite à Mathilde, à Aurélie…
C’est un roman sur les oppositions : la beauté et la laideur, la force et la faiblesse, solitude et la foule, le Nord et le Sud, l’argent et la misère, la réussite et l’échec, la stabilité et l’intermittence, le visible et le dissimulé, les mots et le silence, la ville et la nature, le ciel et la mer, le noir et les couleurs, le sombre et la clarté … C’est un roman sur les affres et les angoisses de l’artiste, du créateur… A fleur de peau, constitué de tous ses manques et de tous ses doutes. Que l’on crée avec des mots ou avec des notes, l’enfermement dans la phase créatrice est une souffrance, une communion avec la nature…
Le livre est aussi l’histoire de la difficulté de vivre avec son passé, avec ses silences, avec sa rancœur, avec ses secrets, mais surtout besoin de reconnaissance et d’amour qui peuvent amener à la vengeance. Clarté et ombre, le recto et le verso des personnages, le passé et le présent, le dit et le non-dit et la puissance de l’amour fou: l’amour qui sublime, qui dicte les actions dans la vie et au-delà de la mort. Amour et haine sont les moteurs de la vie et plus les pages se tournent, plus la force du caractère de Mathilde s’impose et donne un petit côté « polar » à ce texte magnifique sur le doute, la création, l’amour, la vie quoi… et au final une question : un passé bien enfoui, une cicatrice antérieure, est-ce une trahison ???
Shakespeare, Racine, Beckett, St Exupéry, le théâtre font partie intégrante de la vie des personnages, avec leur drame de solitude, leurs ténèbres…

 

Extraits : ( et je vous dis pas le tri )

Il se représentait une vie entière à baiser sur la plage avant de devenir un de ces vieux couples pratiquant la marche nordique le matin, dont la peau est comme de la pâte de noix laquée. Même vieux, il la ferait valser dans les dunes et assouvirait son désir pour sa fine ossature d’oiseau sexy, avec prothèses de hanches et genoux bioniques.

Il voyait à travers elle, jusqu’à sa bonté intérieure. Mais le verre était fragile, il lui faudrait prendre des précautions.

Les gens pouvaient être soustraits au monde à cause d’un mauvais calcul rapide. Si l’on risquait de mourir à tout moment, alors il fallait vivre !

Une porte se refermait derrière lui. Une autre, beaucoup plus intéressante, s’ouvrait grand.

Pendant des mois, de là-haut, il avait observé un tournesol en mesurant à quel point il était à l’image de l’existence humaine : sortant de terre avec éclat, plein d’espoir, magnifique ; large et fort, sa corolle parfaitement épanouie dûment tournée vers le soleil ; sa tête si alourdie de pensées mûres qu’elle ployait vers le sol, brunissait, perdait ses pétales vifs, la tige ramollie ; fauché en prévision du long hiver.

Les êtres nés pour la musique sont les plus aimés de tous. Leur corps est le réceptacle de l’esprit qui l’anime ; le meilleur en eux, c’est la musique, le reste n’est qu’instrument de chair et d’os.

La neige tombait doucement. Il faisait trop froid pour rester longtemps dehors. Monde sans couleur, paysage de rêve, page blanche

le soleil s’était levé et l’éclat des rayons sur la neige, la glace, donnaient l’impression que le monde était sculpté dans la pierre, le marbre, le mica

Derrière les rideaux, la forêt aurait pu être de verre, vu comme elle étincelait dans le clair de lune. En pleine nuit, il avait fortement gelé, les champs et les arbres étaient nappés d’une couche de résine époxy.

les franges de sa mémoire s’effilochaient, cela ressemblait si peu à son vieux moi à la mémoire d’éléphant.

Sur son quai intérieur, le grand vaisseau à bord duquel il voulait embarquer pour voguer au loin actionna sa sirène. Les amarres furent larguées.

Bon, la radio n’avait pas tué le théâtre, ensuite le cinéma n’avait pas tué le théâtre, la télévision non plus, alors c’était un peu fort de café de croire que l’Internet, malgré tous ses attraits, allait tuer le théâtre, non ?

elle avait l’air toute de sucre et d’air, mais en son cœur il y avait une amande amère et noire

Un jour, il avait lu que le sommeil a le même effet sur le cervelet que les vagues sur l’océan. Le sommeil déclenche une série de pulsations qui parcourent les réseaux de neurones comme des vagues ; elles emportent avec elles tout ce qui est inutile, ne laissant derrière elles que l’essentiel.

« Où sont les hommes ? reprit enfin le Petit Prince. On est un peu seul dans le désert…

– On est seul aussi chez les hommes », dit le serpent.

Le loup décrivit des cercles, puis il s’installa en elle, dans sa poitrine, et se mit à ronfler.

Pourquoi ne pas le laisser vivre dans l’illusion ? Ça le rendait heureux. Et elle adorait le rendre heureux.

c’était un conteur-né. Il transformait la réalité en une vérité autre.

Des années plus tard, au sommet du bonheur, elle songerait à cette fille solitaire, les yeux baissés comme une putain de campanule timide, alors qu’à l’intérieur une tornade l’habitait.

– Une erreur de jeunesse.
– On a tous connu ça. J’adore les erreurs de jeunesse. »

Lancelot Satterwhite baignait dans l’adoration comme un canard dans sa mare. Il voulait juste nager dans un océan d’adoration, mais sans jamais se mouiller, en restant à la surface.

il y a des non-vérités fondées sur des mots et d’autres sur des silences,

« Nous sommes bien solitaires, ici-bas, reprit-il. C’est vrai. Mais nous ne sommes pas seuls. »

Mais son amour pour lui était neuf, et celui qu’elle éprouvait pour elle-même, ancien, or elle n’avait eu personne d’autre qu’elle-même pendant si longtemps. Elle était lasse d’affronter le monde seule.

Ils avaient tellement de choses à faire, tout le temps débordés, et les week-ends, c’était leur temps à eux, les précieuses petites heures qu’ils partageaient ensemble à se rappeler pourquoi ils s’étaient mariés !

Elle se surprit à penser que la vie avait une forme conique, le passé s’évasait à mesure qu’il s’éloignait du moment présent, à la pointe du cône. Plus on vivait, plus la base s’élargissait, de sorte que des blessures et des trahisons, quasi imperceptibles au moment où elles s’étaient produites, s’étiraient comme des points minuscules sur un ballon de baudruche qu’on gonfle peu à peu. Une petite tache sur l’enfant frêle se transformait en une difformité énorme sur l’adulte, impossible à franchir et aux bords effrangés.

Un miracle, cette capacité à prendre une âme et à l’implanter tout entière dans une autre personne, ne serait-ce que pour quelques heures. Toutes ces pièces étaient des fragments qui, ensemble, formaient un tout.

De grands vides aussi : une dentelle du tissu de sa vie. Dieu merci, le pire avait sombré dans les trous.

Les théâtres vides sont plus silencieux que tout autre lieu désert. Quand ils dorment, ils rêvent de bruit, de lumière, de mouvement.

Image : la petite sirène du lac Léman ( eh oui… ) – photo prise par moi

3 thoughts on “Groff, Lauren «Les Furies» (2017)

    • je recopie ici ton avis qui m’ a poussé à lire ce livre ( avec ta permission)
      De temps en temps, je lis un super bouquin, alors voici mon coup de cœur, et cela faisait un moment que je n’en n’avais pas eu
      En cherchant un avis qui reflétait le mien, j’ai appris que c’était aussi le coup de cœur de Obama en 2015, mazette, j’ai les mêmes coups que ce grand bonhomme !!

      C’est un grand et long roman, plein de rebondissements, et ce jusqu’au bout, une magnifique histoire d’amour et de copains, et l’on découvre au fur et à mesure du roman les failles et drames secrets. L’écriture (la traduction) est superbe, l’histoire riche et surprenante, il y a beaucoup de personnages à suivre autour du couple central, je laisse la parole à un lecteur inconnu qui en parlera mieux que moi :
      Enfant choyé, adolescent turbulent, Lotto est exfiltré par sa très riche mère, placé en pensionnat. Il part ensuite à l’université (Vassar) où il enchaîne les conquêtes d’un soir et découvre sa vocation de comédien. La rencontre avec Mathilde est éblouissante. La pureté de la jeune femme fascine Lotto. Ils s’aiment, se marient deux semaines plus tard, au grand dam de manman (sic) qui coupe les vivres.
      Bohème enjouée. Mathilde fait vivre le ménage jusqu’à ce que Lotto découvre ses talents de dramaturge et accède à la notoriété. Couple en apparence parfait, Mathilde se fond sans rechigner dans l’ombre du grand homme. Mais « Le mariage est un tissu de mensonges. Gentils pour la plupart. D’omissions. » et tout va bientôt se fissurer.
      Commencé de manière plutôt classique le roman de Lauren Groff ne ménage pas les surprises et ce jusqu’à la toute fin des Furies. Pourtant si la première omission est théâtralisée par celui qui la révèle, tout se fait de manière subtile et nous ne découvrons que progressivement les failles des personnages, leurs faiblesses soigneusement cachées, ce qui nous les rend d’autant plus proches. Nous ne tranchons jamais ,et si les pièces du puzzle se mettent peu à peu en place, l’impression d’ensemble reste une formidable maîtrise de la forme et un style tout en retenue mais où les vacheries ne sont jamais absentes. Un roman fascinant .
      Et zou, sur l’étagère des indispensables !

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