Vuillard, Eric «L’ordre du jour» (2017)

L’auteur : Éric Vuillard, né en 1968 à Lyon, est écrivain et cinéaste. Il a réalisé deux films, L’homme qui marche et Mateo Falcone. Il est l’auteur de Conquistadors (Léo Scheer, 2009, Babel n°1330), récompensé par le Grand prix littéraire du Web – mention spéciale du jury 2009 et le prix Ignatius J. Reilly 2010. Il a reçu le prix Franz-Hessel 2012 et le prix Valery-Larbaud 2013 pour deux récits publiés chez Actes Sud, La bataille d’Occident et Congo ainsi que le prix Joseph-Kessel 2015 pour Tristesse de la terre et le prix Alexandre Viallate pour 14 juillet.

Actes Sud – 160 pages

Résumé : L’Allemagne nazie a sa légende. On y voit une armée rapide, moderne, dont le triomphe parait inexorable. Mais si au fondement de ses premiers exploits se découvraient plutôt des marchandages, de vulgaires combinaisons d’intérêts ? Et si les glorieuses images de la Wehrmacht entrant triomphalement en Autriche dissimulaient un immense embouteillage de panzers ? Une simple panne ! Une démonstration magistrale et grinçante des coulisses de l’Anschluss par l’auteur de Tristesse de la terre et de 14 juillet.

« Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d’épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l’Assemblée ; mais bientôt, il n’y aura plus d’Assemblée, il n’y aura plus de président, et, dans quelques années, il n’y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants. » E.V.

Mon avis : 1933- 1938, avant l’Anschluss. Une page d’histoire pas jolie jolie que nous raconte Eric Vuillard. Le livre commence avec la rencontre entre Herman Goering et Adolf Hitler et vingt-quatre dirigeants des plus importantes entreprises allemandes qui vont financer sans moufter la campagne nazie… Il nous raconte la prise du pouvoir par les nazis, la période qui précède la guerre, et la manière dont Hitler a manœuvré et manipulé les gens. Et au final on se rend compte que tout aurait pu être autrement si les grands industrielles (entre autres) n’avaient pas cédé aux manœuvres d’Hitler… La rencontre entre Chamberlain – Ribbentrop est pour moi le clou du roman ! Hallucinant d’apprendre que Ribbentrop était le locataire de Chamberlain ! Description de l’entrée de Hitler en Autriche avec les véhicules allemands tombant en rade, ferveur des autrichiens, rappels des entretiens Goering/ Ribbentrop …

Un livre court, qui éclaire un pan de l’histoire. Un roman historique ? Moi je vois plus cela comme un essai, un récit sur une période spécifique. En effet l’intrigue se suffit à elle-même et c’est de la grande Histoire sans petite pour l’accompagner…

Extraits :

La littérature permet tout, dit-on. Je pourrais donc les faire tourner à l’infini dans l’escalier de Penrose, jamais ils ne pourraient plus descendre ni monter, ils feraient toujours en même temps l’un et l’autre. Et en réalité, c’est un peu l’effet que nous font les livres. Le temps des mots, compact ou liquide, impénétrable ou touffu, dense, étiré, granuleux, pétrifie les mouvements, méduse. Nos personnages sont dans le palais pour toujours, comme dans un château ensorcelé.

Mais les entreprises ne meurent pas comme les hommes. Ce sont des corps mystiques qui ne périssent jamais.

Une entreprise est une personne dont tout le sang remonte à la tête. On appelle cela une personne morale.

La corruption est un poste incompressible du budget des grandes entreprises, cela porte plusieurs noms, lobbying, étrennes, financement des partis.

Et les vingt-quatre bonshommes présents au palais du président du Reichstag, ce 20 février, ne sont rien d’autre que leurs mandataires, le clergé de la grande industrie ; ce sont les prêtres de Ptah. Et ils se tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’Enfer.

Les manœuvres les plus brutales nous laissent sans voix. On n’ose rien dire. Un être trop poli, trop timide, tout au fond de nous, répond à notre place ; il dit le contraire de ce qu’il faudrait dire.

Enfin, dans un élan désespéré, s’accrochant à sa bonne foi comme à une pauvre bouée de sauvetage…

Pourtant, tout a l’air calme. Les fauteuils sont revêtus d’une tapisserie vulgaire, les coussins sont trop mous, les boiseries régulières, les abat-jour cernés par de petits pompons.

À toute vitesse, dans le plus grand désarroi, il fouille les poches des siècles. Mais sa mémoire est vide, le monde est vide…

une norme constitutionnelle, monsieur, vous barre la route aussi puissamment qu’un tronc d’arbre ou un barrage de police !

Le fait accompli n’est-il pas le plus solide des droits ?

Les plus grandes catastrophes s’annoncent souvent à petits pas.

 

Info :

L’escalier de Penrose : un objet impossible prenant la forme d’un escalier. Il a été conçu en 1958 par le généticien britannique Lionel Penrose, en se basant sur le triangle de Penrose créé par son fils, le mathématicien et physicien Roger Penrose. L’escalier de Penrose est une représentation en deux dimensions d’un escalier faisant quatre virages à angle droit, revenant ainsi à son point de départ ; selon la perception commune, les marches forment une boucle, constituant une perpétuelle montée (ou descente, selon le sens de rotation) ; en d’autres termes, il semble n’y avoir ni point le plus haut, ni point le plus bas. (Wikipedia)

 

Image : 15 mars 1938

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