Pierre Péju « L’état du ciel » (08 /2013)

Pierre Péju « L’état du ciel » (08 /2013)

Résumé de l’éditeur : « Au ciel tout va mal, Dieu se détourne de sa création. Les Anges sont livrés à eux-mêmes. Seul Raphaël, sans mission ni message, médite encore un modeste miracle. Depuis son balcon il se penche au-dessus du monde. Le ciel s’ouvre. Le hasard fait – mais est-ce le hasard? – que là-bas, tout en bas, dans une maison construite à flanc de montagne, surplombant un lac dont les reflets font paraître le ciel plus beau, il aperçoit une femme endormie. Nora est allongée en travers du lit défait, paupières closes, encore absente au monde, la chemise de nuit remontée au-dessus de la taille, les seins évadés du coton blanc. Un premier rayon de soleil vient glisser sur sa chair, gainer lentement ses jambes, caresser ses cuisses, chauffer son ventre. Le matin le plus ordinaire est aussi l’origine du monde. Quand la lumière atteint son visage, plaquant sur ses yeux une lame chauffée au rouge, Nora fait un bond hors du lit. Debout au milieu de la chambre, elle vacille. Ses pieds nus collent au carrelage tandis que la chemise retombe autour de son corps luisant de sueur. Son cœur cogne, comme d’habitude, à la seule idée de devoir affronter le jour. »

Mon avis : J’avais lu de lui il y a longtemps un livre très sensible « la petite Chartreuse », histoire d’un libraire qui renverse une fillette et lui racontera des histoires pendant qu’elle est dans le coma. J’avais été très sensible aux descriptions. Une fois encore le sujet est difficile mais je suis sous le charme de l’écriture. Un livre « miracle » qui donne de l’espoir … Un couple brisé, qui ne se parle plus. Nora, une peintre grecque qui a toujours été sur le fil entre génie et folie arrête de peindre suite à un drame et bascule du côté sombre. Son mari, médecin, ne sait pas comment établir le contact avec la seule femme qu’il n’ait jamais aimé. Au ciel, un ange désabusé rêve de faire un dernier miracle et va se donner pour mission de donner une deuxième chance à ce couple. J’ai beaucoup aimé ce livre sur la perte de l’envie de créer, sur la détresse, sur le cheminement de deux êtres pour tenter de se rejoindre. L’ange parviendra-t-il à redonner le gout de la vie à la jeune femme ? Comment y parviendra-t-il ? … Nora est habitée par le pays de son enfance, les dieux, les mythes et les monstres. Au détour de ses cauchemars et de ce roman, la mythologie grecque. La palette des sentiments décrits par l’auteur est sensible. C’est un livre sur les limites,  la frontière ou la vie bascule, entre génie et folie, entre communication et isolement, entre amour et solitude, entre couleur et noirceur. Les paysages ont aussi une grande interaction avec les sentiments et les angoisses : la forêt oppressante, les iles grecques, les orages, le lac…

Extraits :

Une goutte de mieux dans la mer du pire

Solitude de femme et solitude de chat, dans le silence du matin, quelque part sur la terre. Solitude muette de chaque vieille fleur, de chaque pierre, de chaque ombre tremblante, de chaque rayon de soleil provisoire.

Bien sûr, où qu’il aille et quoi qu’il fasse la vieille inquiétude le suivrait comme une chienne. L’inquiétude était sa chienne fidèle, et alors ?

elle imaginait par avance l’Arche, l’Aiguille, mais surtout les vagues de Monet, la roche, le ciel comme autant de traits, petites touches et frêles insectes de pâte posés sur la toile. Du vert émeraude, du rose, des gris, des dizaines de bleus, des intervalles dorés, bruns, blancs écumeux, qu’on pouvait considérer indépendamment du paysage. Vibration continue. Chocs colorés. L’Arche et l’Aiguille d’Étretat, si célèbres, reproduites en milliers de clichés, n’avaient plus rien d’un phénomène géologique : sous les yeux de Nora, ils sortaient directement des mains de Monet, et la mer n’était rien d’autre qu’une multitude de coups de pinceau sur le rectangle du visible

Ciel noir, d’un seul coup. Des nuages s’étaient accumulés au-dessus du lac, gigantesque goutte de mercure sous les éclairs silencieux

Les éclairs blancs découpaient entre les branches une dentelle noire

Il avait senti, la veille, sa propre mort l’effleurer. Pour l’instant, la mort planait toujours, là-haut, dans la montagne, en compagnie des choucas. Elle l’attendait sans doute ailleurs. Loin d’ici. Car elle volait vite, la mort. Partout, elle le précédait. Elle faisait du surplace en battant des ailes, pour fondre à la fin sur sa proie. C’était avec elle, désormais, qu’il avait une liaison

Elle avait compris. Elle savait tout. Elle était plantée devant lui, immense en dépit de sa petite taille

Mortels, malheureux mortels aux trajectoires confuses, qui s’épuisent à distinguer le tien du mien en se noyant dans le verre d’eau du « vivre à deux

Les mortels veulent à tout prix aller deux par deux. Une vraie maladie! Par deux, comme les choucas, les castors et les cygnes aux ailes blanches. Seulement ils n’ont pas le duo paisible! Chez eux, la dualité tourne vite au duel. Leur besoin de se conjuguer se renverse en déception

un miracle n’est rien d’autre qu’une possibilité dormante qui, sans la « pichenette de l’ange », ne se serait jamais réalisée

Et dans le grand cimetière du possible, il y a des milliers, des millions de possibilités qui dorment du sommeil de l’inaccompli.

L’important c’est de savoir effacer, gommer. Reprendre la toile de zéro. Une couche de blanc bien épaisse, et hop, fini, on peut passer à autre chose. — Mais ce n’est pas un tableau, c’est ta vie

Personne n’osait briser le charme, faire cesser ce très modeste enchantement matinal. Une histoire se racontait toute seule. Tout le monde écoutait, regardait, dans quelque « trou du Temps » dont nul ne savait s’il durait depuis une heure, dix minutes ou une année. Quelle importance ! L’instant est extensible. Illimité et condensé. Vaste et fulgurant.

L’enfance est ainsi faite. Elle glisse, elle passe d’une émotion à l’émotion contraire. Sa tristesse n’a pas encore de trop profondes racines

Quelle chance ! Prendre le temps de ne rien faire. S’asseoir un moment sur un banc. Fermer les yeux, la tête à la renverse, le visage offert au soleil. Regarder pousser du persil sur son balcon ou des rosés dans son jardin. Se souvenir de ses rêves. Prêter à d’autres des livres qu’on a aimés

l’enfant savait tout depuis longtemps, avait gardé au fond de lui ce qui n’était pas même un secret mais un bloc de silence.

Les enfants ont ce pouvoir de s’envoler. De s’extraire du dédale de la situation en un rapide battement d’ailes. Ils savent glisser, passer à autre chose. Leur affect n’a encore que de petites racines. D’une question l’autre

Ce n’était plus un adulte et un enfant qui marchaient côte à côte, mais deux êtres hybrides, ni grands ni petits, ni vieux ni jeunes, désormais reliés par des tuyaux transfusant une bizarre liqueur de connivence et de silence

Les jours passèrent. Très lentement et très vite, non sans s’étaler parfois en de larges flaques de ce qu’il faut bien appeler du bonheur

les saisons sont particulièrement marquées. Elles sont mouvantes et ondulent comme des vagues. L’automne descend des montagnes, déversant les rouges, les ors, le brun et l’ocre jaune vers les rives, jusqu’à ce qu’ils se reflètent dans les eaux. Au contraire, le printemps escalade les pentes. Les verts crus naissent un beau matin dans un tiède recoin du rivage. Le lendemain, de frêles feuilles se déplient au bout des rameaux. Le vert commence alors courageusement l’ascension de la montagne, arbre par arbre, ramure par ramure, habillant la roche nue comme un grand bas vert. Très haut, les derniers arbres sont encore dépouillés et noirs, mendiant sourdement, dans l’ombre et le froid, un pan de ce doux velours vert.

Le printemps était là, partout, presque invisible. Des bourgeons cirés, soudain fendus, crachant du vert. Une douceur de l’air, parfois, vers midi à l’abri des façades ensoleillées. Une promesse timide vaporisée dans les rues, sur les places, sans qu’on sache bien ce qui est promis. De beaux nuages blancs dans les flaques d’eau

L’histoire d’Hécate, justement, la déesse des carrefours. Postée au croisement de la route du ciel et de celle de l’enfer. On dit que c’est elle qui envoie aux mortels leurs terreurs nocturnes

où on entre comme dans une mémoire froissée, un placard de l’âme longtemps fermé

Instants de désarroi, au cours desquels non seulement votre corps, mais tout ce que vous pouvez percevoir ou penser se met à flotter comme une baudruche sur une mare de temps stagnant, de temps mort. La fameuse question « Qu’est-ce que je fous là ? » vous semble alors métaphysiquement plus fondamentale que « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». Un vertige morne

La répétition a toujours un goût de cendre.

Un grand arc de toutes les couleurs s’était résolument posé sur les choses. Il jaillissait entre les gouttelettes comme un toboggan permettant de descendre du ciel

Personne n’avait besoin de rien. L’instant se suffisait à lui-même

Le temps qui passe, le temps suspendu, l’instant ouvert comme un fruit me semblent tout à coup préférables à l’éternité

Tu vois, ça, c’est ma trajectoire… Et là, si on veut, ta trajectoire… Elles peuvent se couper quelque part. Ou pas ! Elles peuvent s’éloigner l’une de l’autre. Puis se rejoindre à nouveau. Deux malheureuses petites lignes. Pour toujours… »

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