Laurent Seksik : Le cas Eduard Einstein (2013)

Laurent Seksik : Le cas Eduard Einstein (2013)

L’auteur : Médecin lui-même, il se partage entre médecine et littérature et a publié cinq romans dont Les derniers jours de Stefan Zweig (Flammarion, 2010).

Résume de l’éditeur : Le fils d’Einstein a fini Parmi les fous, délaissé de tous, jardinier de l’hôpital psychiatrique de Zurich. Sa mère qui l’a élève seule après son divorce, le conduit à la clinique Burghölzli à l’âge de vingt ans. La voix du fils oublié résonne dans ce roman où s’entremêlent le drame d’une mère, les faiblesses d’un génie, le journal d’un dément.

Une question hante ce texte: Eduard a t-il été abandonné par son père à son terrible sort ? Laurent Seksik dévoile ce drame de l’intime, sur fond de tragédie du siècle et d’épopée d’un géant.

Mon avis :   Je viens de terminer ce livre. La face cachée des génies.. La difficulté d’affronter. J’ai été à la fois révoltée, émue, dégoutée, pleine de compassion et de haine… Tous les sentiments y sont passés.. Comment abandonner son fils en hôpital psychiatrique ? et en même temps .. Combien de personnes – génies ou pas – sont démunis devant la maladie, folie ou pas.. Fuir, toujours fuir… pour sa vie ( à cause de la situation politique) pour sa tranquillité d’esprit ( mais fuir n’efface pas les problèmes).. Un livre sensible, qui pose un regard mais ne juge pas. Un livre qui donne la parole à tous les protagonistes, qui expose tous les points de vue. Einstein, sa femme, ses deux fils.. On apprend aussi beaucoup sur le début des traitements de la schizophrénie et des troubles du comportement. Les scènes de « démence » sont magnifiquement décrites, en pudeur et en subtilité. Le contexte historique est partie prenante de l’histoire. Alors oui, je recommande ce livre.. et pas seulement pour en savoir davantage sur la vie cachée d’un grand génie qui a su se battre contre tout sauf contre sa filiation et ses sentiments envers ce fils pas comme les autres..

Extraits:

« Tant de temps a passé depuis cette année 1899. Elle peine à croire que ce long défilé de semaines et de mois aura été sa vie. »

« C’est, à vrai dire, sa cousine au second degré. Je ne comprends rien à cette histoire de degré. Zéro degré, il neige. Tout n’est pas à prendre au premier degré. Mais cousine au second degré ? »

« Ce n’est pas parce que des siècles de catholicisme ont parlé de testament, que testament, il y a. Ce n’est pas parce qu’on assène quelque chose, que cela devient une vérité. »

« La longue expérience de sa vie le lui a enseigné. En quelque endroit du monde, on prend racine. La terre importe peu. Seule compte ce que dicte notre conduite, ce que célèbrent nos mémoires. Nous répétons le passé de nos pères, de la même manière qu’enfant nous entonnions leurs prières. Nulle part on ne reste. Ceux qui croient à la pérennité des lieux se leurrent. Nous vivons l’éternel recommencement. »

« Nous vivons l’éternel recommencement. Nous connaissons le chaos après avoir fait l’apprentissage de la gloire. L’éphémère est notre état premier. Notre sillon se creuse dans la boue du temps. La terre devient hostile quand nous y prenons racine. Nous vivons dans l’illusion de la considération de nos semblables. Nous imaginons que nos semblables nous jugent pareils à eux. C’est vrai de quelques-uns. La plupart ne nous voient pas comme nous sommes. Nous sommes la projection d’infinis fantasmes. Chacun possède un avis sur qui nous sommes et qui nous devrions être. Nos vies s’inscrivent dans le regard des autres. L’Histoire nous arrache sans cesse aux destinées premières. Là, depuis la nuit des temps, réside notre force, nos joies sans bornes et nos pires malheurs. Cette glorieuse incertitude est notre Terre promise. »

« Un à un, les êtres qu’il a aimés quittent ce monde. Les mois et les jours s’enchaînent, font de sa vie un grand désert empli de souvenirs et vidé de substance. Pourtant il ignore les grands accès mélancoliques. Il cède rarement à la tentation de puiser dans ses souvenirs un quelconque réconfort. Il n’est pas sensible à la saveur étrange que peuvent procurer les élans de nostalgie. De jour, il préfère flâner dans le parc boisé plutôt que de parcourir en pensées les vestiges de son existence. Dans le silence de la nuit, quand les absents se font entendre, il ne s’attarde pas à écouter le murmure du passé. »

« Penché au-dessus de la balustrade, je pourrais rester des heures à contempler l’eau vive courir entre les pierres. Les jours de grand soleil, des étincelles de lumière éclatent sur les flots. Le bruissement de l’eau me murmure à l’oreille. J’écoute et je comprends. La nature me parle. J’entends de joyeux frémissements. »

« Il se demande si le destin est écrit. Et s’il l’est parfois, imprimé dans les livres. Il songe que le destin s’amuse avec les hommes et qu’il se rit de lui. »

« L’être animé protège sa propre existence en détruisant l’élément étranger. » Il se demande si c’est ainsi qu’il se protège, en laissant une telle distance avec Eduard. »

« Déguster un Strudel aux pommes au café avec Héléna ne lui procure aucune joie. Elle ne pourrait plus dire depuis quand elle n’a pas ri. Des années peut-être. Elle ne se souvient plus. Peut-être perd-elle aussi la mémoire ? Comme ont fui les bons moments, les bons souvenirs s’échappent. Elle ignore où trouver une raison d’être heureuse. Tout est sec à jamais. »

« Nulle autre ne vient briser le cercle de sa solitude. Au fil des semaines, elle se déprend de tout. Sa mémoire lentement lui fait faux bond. Sa vie lui échappe par bribes. Seuls les mauvais instants demeurent. »

« Nous sommes des gens sans histoires, Eduard. Les Allemands brassent de la bière. Nous nous brassons de l’argent. Nos peuples peuvent s’entendre entre brasseurs. Nous nous entendrons aussi avec les Américains, qui sont de grands brasseurs de vent. »

« Il appréhende cette réalité. Il connaît la vérité. Il sait ce qu’il va découvrir. Il ne veut pas de cette découverte. »

« Mon père a dit : « L’essentiel dans l’existence d’un homme de mon espèce réside dans ce qu’il pense et comment il pense, non dans ce qu’il fait ou souffre ».

« Mon fils est le seul problème qui demeure sans solution. Les autres, ce n’est pas moi, mais la main de la mort qui les a résolus. »

2 Replies to “Laurent Seksik : Le cas Eduard Einstein (2013)”

  1. Catherine, vous aussi, vous prenez ce roman pour une biographie. C’est une erreur. Ce que vous apprenez de l’histoire composée par Laurent Seksik est ce que l’auteur s’imagine. Comme il base son roman sur une multitude de fausses dates, de « faits » inventés (par d’autres auteurs), de malentendus et d’anachronismes etc., même son intuition ne peut pas être prise pour une quelconque/possible « vérité sur le cas… »

  2. Merci de ce commentaire Barbara. Certes ce n’est pas une bio et c’est paru sous le qualificatif de roman, ce qui permet à l’imaginaire de combler les vides; en même temps dans cette courte interview de l’auteur, il semble dire qu’il a développé son sujet suite à quelques lignes lues alors qu’il écrivait une biographie, ce qui tend a démontrer que le fond est vrai…

    https://www.youtube.com/watch?v=50FzS2AgJuA

    mais il est vrai que je ne suis pas allée vérifier la véracité des informations de l’auteur…

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