Zalberg, Carole « Feu pour Feu » (01/2014)

Zalberg, Carole « Feu pour Feu » (01/2014)

Résumé : Le récit d’exil d’un père et sa fille, dont les deux voix, mues par une énergie d’entrailles et tissées sur le fil du rasoir, disent l’abîme qui les sépare : la rage urbaine de la jeune Adama face au mutisme résigné de son père, qui voit comme une malédiction la mort arriver par la main de sa fille inculpée pour un incendie dans la cité. (Actes Sud – Prix Littérature Monde 2014)

L’auteur : « Au départ, il y a ce fait divers qui m’a frappée pour l’écart entre ce que je suppose aussitôt de dérisoire dans le geste et ses conséquences tragiques. Il y a plus de dix ans, des adolescentes avaient incendié les boîtes aux lettres d’un immeuble et le feu s’était propagé aux étages, faisant de nombreuses victimes. Puis il y a l’image au journal télévisé d’un bébé porté au-dessus des flots lors du sauvetage de clandestins à Lampedusa. Cette image me chavire parce que c’est une vie sauvée mais une vie qui démarre, et je me demande ce qui suivra. Je me dis que ça n’est pas gagné et de là naît le livre : j’imagine que quinze ans plus tard, cette enfant est l’une des incendiaires et qu’entretemps, le silence a oeuvré.

Je choisis de faire parler le père, de le faire parler à sa fille alors qu’elle passe une première nuit en prison. Par sa voix s’impose assez vite le rapprochement entre les deux feux, le dernier réveillant le premier. Le geste d’Adama est un petit geste. Elle est peut-être une guerrière, une combative au moins, certainement pas une meurtrière. Mais le père n’en sait rien, ne sait que ce qu’il voit : la mort par la main de sa fille ou sa complicité. Je veux le suivre dans ce cheminement.

Je cherche l’essentiel. Mon essentiel. Le point où ce parcours me parle, me remue, me concerne et me permet d’écrire.

Ces trajectoires, bien sûr, on les connaît. D’autant que je me suis imprégnée de témoignages pour ensuite reconstituer une sorte de parcours emblématique. La singularité, je crois, tient au rapport du père et de sa fille, un rapport de peau, tout le temps que dure la fuite. Et aussi au tissage des langues, celle du père, précise, tellement maîtrisée qu’elle n’est que reconstitution du vivant, celle de la fille urgente et explosive, cravachant les mots, fertile, elle. » C. Z.

Mon avis : Petit livre de 80 pages. Coup de poing. Un livre sur les tragédies engendrées par l’exil. Un père migrant fait tout pour protéger son bébé nouveau-né et lui donner un avenir. Il la sauve de l’horreur, de l’indicible, parvient à sortir de la clandestinité en se fondant dans le moule des personnes qui doivent se rendre invisibles pour exister. Pour la préserver, il ne veut pas évoquer le passé. Il en résultera la fracture. La jeune fille de 15 ans, membre d’une bande de filles d’une cité, met le feu à une boite aux lettres. Elle deviendra une meurtrière. Tout dans ce petit roman montre l’écart qui existe entre les deux. Même le langage fait frontière ; quand la parole est donnée à la fille, c’est dans la langue des jeunes de maintenant, violente et déstructurée. La parole du père est poétique, la langue est belle, à l’unisson avec son cœur : La peur, l’amour de cet homme, sa traversée de la solitude, du monde des morts et des ombres, animé par la flamme de l’amour pour sa fille… et l’incendie qui ravage tout..

Extraits :

nous les PrincessA, on dit comme ça parce que nos noms y finissent tous par a et on l’écrit avec un grand A comme Amour et Argent et Attention à ta gueule

Je n’ai jamais oublié que nous sommes ici non pour y être heureux mais parce que là-bas nous n’aurions tout simplement pas vécu

Ma vie, depuis le jour où tout ce que j’avais jamais aimé en dehors de toi fut détruit, a été ton embarcation

le rire éclate autour de toi, se propage à la vitesse du feu. Il m’atteint, me lèche, me réchauffe

À cet instant je me convaincs que le passé ne nous a pas suivis

Son absence m’est fidèle, est toujours et partout avec moi, diffuse par bouffées vitales, poignantes, le souvenir de la joie

tu as toujours su te protéger. Tu n’es ni insensible ni indifférente, je crois, mais tu as appris très tôt à ne pas regarder le monde de trop près.

Mais j’aurais dû le savoir, ce qu’on ne regarde pas ne cesse pas pour autant d’exister.

On ne désapprend pas du jour au lendemain l’invisibilité.

 

One Reply to “Zalberg, Carole « Feu pour Feu » (01/2014)”

  1. Petit par sa taille, Feu pour feu est un grand livre, le cri de désespoir d’un homme qui perd sa famille et son pays, le cri d’amour d’un père pour sa fille.
    La voix d’Amada, celle des cités, se mêle au récit de son père pour mieux nous faire découvrir la violence de ce monde.

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