Cournut, Bérengère «De pierre et d’os» (RL2019)

Cournut, Bérengère «De pierre et d’os» (RL2019)

Autrice : Bérengère Cournut est née en 1979. Ses premiers livres exploraient essentiellement des territoires oniriques, où l’eau se mêle à la terre (L’Écorcobaliseur, Attila, 2008), où la plaine fabrique des otaries et des renards (Nanoushkaïa, L’Oie de Cravan, 2009), où la glace se pique à la chaleur du désert (Wendy Ratherfight, L’Oie de Cravan, 2013). D’une autre manière, Bérengère Cournut a poursuivi sa recherche d’une vision alternative du monde : en 2017, avec Née contente à Oraibi (Le Tripode), roman d’immersion sur les plateaux arides d’Arizona, au sein du peuple hop ; en 2019, avec De pierre et d’os (Le Tripode, prix du roman Fnac), roman empreint à la fois de douceur, d’écologie et de spiritualité, qui nous plonge dans le destin solaire d’une jeune femme eskimo. Elle a bénéficié pour ce roman d’une résidence d’écriture de dix mois au sein des bibliothèques du Muséum national d’Histoire naturelle. Entretemps, un court roman épistolaire lui est venu, Par-delà nos corps, paru en février 2019. (source : Editions Le tripode)

Le tripode – 29.08.2019 – 219 pages – Prix du Roman Fnac 2019 . Le roman est également sélectionné pour le prix JDD-France inter, pour le prix Blù Jean-Marc Roberts, pour le prix des lecteurs Escale du livre.

Résumé : « Les Inuit sont un peuple de chasseurs nomades se déployant dans l’Arctique depuis un millier d’années. Jusqu’à très récemment, ils n’avaient d’autres ressources à leur survie que les animaux qu’ils chassaient, les pierres laissées libres par la terre gelée, les plantes et les baies poussant au soleil de minuit. Ils partagent leur territoire immense avec nombre d’animaux plus ou moins migrateurs, mais aussi avec les esprits et les éléments. L’eau sous toutes ses formes est leur univers constant, le vent entre dans leurs oreilles et ressort de leurs gorges en souffles rauques. Pour toutes les occasions, ils ont des chants, qu’accompagne parfois le battement des tambours chamaniques. » (note liminaire du roman)
Dans ce monde des confins, une nuit, une fracture de la banquise sépare une jeune femme inuit de sa famille. Uqsuralik se voit livrée à elle-même, plongée dans la pénombre et le froid polaire. Elle n’a d’autre solution pour survivre que d’avancer, trouver un refuge. Commence ainsi pour elle, dans des conditions extrêmes, le chemin d’une quête qui, au-delà des vastitudes de l’espace arctique, va lui révéler son monde intérieur.
Deux ans après son roman Née contente à Oraibi, qui nous faisait découvrir la culture des indiens hopis, Bérengère Cournut poursuit sa recherche d’une vision alternative du monde avec un roman qui nous amène cette fois-ci dans le monde inuit. Empreint à la fois de douceur, d’écologie et de spiritualité, De pierre et d’os nous plonge dans le destin solaire d’une jeune femme eskimo. 

Mon avis :  Un livre magnifique, qui met en parallèle des le début la vie des personnages et la vie de la nature… Une famille va être coupée en deux quand la banquise se scinde en deux. C’est à la fois un livre sur la survie, sur la vie, sur les conditions de vie des Inuits, sur la nature, sur les traditions, sur le rapport nature/être humain/animal/monde des vivants/ monde des morts/ monde des esprits.  C’est au départ un roman qui met en lumière une vie de femme, mais aussi la vie d’une communauté, la vie d’un peuple : Les Inuits.
Comment survivre seule dans un environnement hostile et glacé ? C’est l’importance des animaux, le respect des âmes et des esprits. Les animaux qu’ils chassent pour survivre, qui sont leur principale ressource pour se nourrir, se chauffer, se vêtir. C’est aussi un livre qui nous apprend que dans la société traditionnelle inuite, il y a aussi des femmes chamanes. En principe les rôles sont bien définis entre hommes et femmes mais la vie d’Uqsuralik montre bien qu’en cas de nécessité les tâches de l’homme peuvent être assumées par les femmes.
Le rapport à la mort et à la survivance est très présent. Les personnes décédées font partie de la vie et elles continuent à exister car leur nom sera donné aux bébés qui naissent. Ainsi les parents renaitront dans les âmes des nouveau-nés. C’est l’importance de la famille, de la vie en commun.  
Les esprits, les amulettes, les croyances fournissent à ce roman sa partie onirique et poétique. Les descriptions de la nature, de la pêche, de la chasse, de la vie dans ce monde de glace donnent un écrin à la fois angoissant et chaleureux aux relations entre les personnes et montrent à quel point on ne peut survivre sans la présence de l’autre, même si on connait sa dangerosité (le personnage du vieux en est l’exemple frappant)
Le roman est à la fois l’histoire d’Uqsuralik et un formidable document sur la vie des Inuits. C’est La vie d’une femme qui à la fois lutte pour survivre et à la fois accepte ce qu’elle vit et accepterait de mourir pour ne pas entrainer les autres dans le malheur. Elle affronte ses propres peurs et laisse les esprits la guider.
Un roman très poétique aussi, rythmé par des chants qui racontent le ressenti des personnages et leur histoire dans les moments clés de leur vie (la naissance, la mort, la trahison). Ces chants permettent aux personnages d’expliquer leurs vies, de donner des éléments sur les rapports humains entre les êtres qui forment les familles ; ils exposent les drames, les ressentis, les vies individuelles.

Je suis certaine que ce livre est un livre que je ne vais pas oublier de sitôt. Et comme ceux qui me connaissent savent que j’aime la mythologie, nul doute que je vais me documenter sur les traditions et le monde des Inuits. Un énorme coup de cœur pour ce roman qui mêle rêve, nature et réalité.

Extraits :

Mais je ne sais pas quoi faire d’autre. Les montagnes sont trop loin, je dois chercher à rejoindre la côte coûte que coûte. À quelle distance se trouve-t-elle ? La banquise ne donne aucun indice. Elle se tord partout comme une onde tourmentée, n’ouvre aucun chemin – que des brisures.

Être un poids pour la banquise, c’est une chose ; être un poids pour soi-même et le groupe, c’en est une autre – qui n’est pas souhaitable.

Au-delà de la baie, au pied des icebergs qui passent au large. Ces géants de glace sont comme des montagnes posées sur l’eau. Aux heures où le soleil monte dans le ciel, ils sont éblouissants, on ne peut pas les regarder sans se blesser les yeux. Ils parlent une langue étrange – de succion, d’écoulements et de craquements. Ils sont plus imprévisibles encore que la banquise.

Tu es déjà quelqu’un d’étrange, à mi-chemin entre l’homme et la femme, l’orpheline et le chasseur, l’Ours et l’Hermine… Qui sait ce que tu peux encore devenir ?

un iceberg est un monde qui peut basculer à tout moment.

Je crains aussi de chasser sur la toundra, car toutes les armes que je possède – ma lance, mon couteau, mon harpon – ont servi récemment à tuer des animaux marins. Si je touche un animal terrestre avec ça, je vais mettre son esprit en colère.

Nous sommes à peine assez de femmes pour dépecer les phoques, tailler et cuire la viande, épiler, mâcher et coudre les peaux pour en faire des vêtements.

C’est à cause de Pilarngaq, le vent femme qui souffle depuis les grandes glaces tout là-haut. Seuls les hommes sortent encore pour chasser, sans pouvoir rester longtemps dehors.
Pour l’instant, ce n’est pas très grave, car nous avons beaucoup à manger, mais si cela devait durer, il faudra demander à quelqu’un d’entre nous né un jour sans vent d’argumenter avec Pilarngaq.

Je me demande parfois ce qu’il se passerait si nous ignorions tous ces tabous.

Nous ne prononçons plus son nom pour la laisser voyager en paix, mais elle n’est pas de ces morts dont on craint la malédiction.

D’instant en instant, le soleil faiblit. Des nuages épais et noirs roulent dans le ciel. Ils sont forts, ils sont lourds – ils aimantent mon regard. On dirait que la voûte céleste a décidé de rejoindre la terre en se pliant et se repliant à l’infini. Mes entrailles elles-mêmes se serrent de plus en plus souvent autour de mon cœur.

Il m’est arrivé souvent de capituler. Devant le temps qui passe et celui qu’il fait. Il m’est arrivé d’enfouir mon identité de chamane. Soit parce que d’autres suffisaient à la tâche, soit parce que j’étais fatiguée de combattre. Les esprits m’ont parfois quittée, délaissée, abandonnée. J’ai attendu. J’ai attendu longtemps. Chaque fois, ils sont revenus. Jusqu’au jour où ils m’ont emportée.

C’est ainsi qu’on me voit maintenant, depuis la côte en hiver, depuis les lacs en été – la femme de pierre, inukshuk à jamais dressé sur l’horizon de la toundra tour à tour fleurie et glacée. Regardez-moi, si vous passez par là : je vous surveille. La femme de pierre au caractère d’ours, au nom d’hermine. La femme de pierre – Uqsuralik.

Infos : Un inukshuk (ou inukshuk, au pluriel : inuksuit) est un empilement de pierres ou de rochers dont la fonction est de communiquer avec les humains présents dans l’Arctique. Il est construit par les peuples inuit et yupik dans les régions arctiques d’Amérique du Nord, depuis l’Alaska jusqu’au Groenland, en passant par l’Arctique canadien  (Source : Encyclopédie Canadienne)  –

Mythes et légendes des Inuits (voir article Encyclopédie Canadienne

La part du chamane ou le communisme sexuel inuit dans l’Arctique central canadien ( voir article )

La cosmologie et le chamanisme inuit : ( voir article )

Image : Photo prise en Patagonie…  (oui je sais ce n’est pas la région des Inuits…)

4 Replies to “Cournut, Bérengère «De pierre et d’os» (RL2019)”

  1. Pour être bref, ce livre est un voyage magique, un voyage initiatique écrit à la première personne au coeur de la mythologie Innuit. Il mérite ses deux B (beau et bouleversant)

  2. Aïe ! Je n’aurais pas dû venir, mon programme de ma PAL va en être encore une fois bouleversé. Il faut que je le glisse et sur le dessus, vite fait ! Merci Cath et bressan pour cette envie de lecture pressante…

  3. Cath et Bressan, je n’ai pas réussi en totalité à m’immerger dans cette population : les Inuits. C’est un roman très bien documenté sur leur vie qui en fait presque une étude sociologique, ses rites, ses mœurs, ses croyances, leurs moyens de subsistance : la chasse, la pêche ; la survie dans le nomadisme, dans leur habitat tantôt cabane, tantôt igloo et bien d’autres informations qui ont enrichi mon savoir sur cette civilisation.
    Uqsualik, jeune fille séparée de sa famille à cause d’une rupture soudaine d’un glacier sur la banquise est l’héroïne du livre. On lit son aventure à travers son point de vue. Elle se retrouve seule et elle devra s’allier à d’autres nomades pour pouvoir survivre dans un milieu hostile. Il y aura de l’entraide entre femmes et c’est ce qui m’a le plus touchée : la transmission, la bienveillance. Mais il y aura aussi la violence, la domination de l’homme jusqu’au viol.
    Dans un paysage que j’affectionne particulièrement, attirée par cette blancheur et ce froid presque éternels et immaculés, je n’ai pas été transportée par l’écriture de Bérengère Cournut.
    J’ai trouvé qu’il y avait une distance voulue ou non (peut-être plus une pudeur qui est l’âme Inuit cela dit en passant)qui m’a mise à l’écart de l’émotion. Il y a aussi une part très importante liée au chamanisme, à la réincarnation, ses rites, ses croyances qui m’ont complètement éloigné du livre, irrémédiablement.
    J’ai donc moyennement aimé.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *