Reardon, Bryan «Jake» (2018)

Reardon, Bryan «Jake» (2018)

Auteur : Bryan Reardon est un écrivain américain. Il vit à West Chester en Pennsylvanie avec sa femme et ses enfants.
Titulaire d’un BA en psychologie de l’Université Notre-Dame-du-Lac, dans l’Indiana, il est célèbre pour son best-seller « Jake » (Finding Jake), publié en 2015. Au préalable pigiste, rédacteur médical et écrivain fantôme, il a également pris part à la politique en travaillant pour l’état du Delaware principalement auprès du bureau du gouverneur.
Il se consacre aujourd’hui pleinement à sa passion de l’écriture, en mettant sa plume au profit d’œuvres dramatiques ou de romans noirs, alliant psychologie et suspens.
« Jake », son premier roman, parait en France en 2018. « Le vrai Michael Swann » sort en juin 2019

Gallimard – Collection Série Noire -Romans noirs – 08.02.2018 – 352 pages

Résumé :
Simon Connolly est l’heureux père de deux enfants, Jake et Laney. Certes, la situation de cet homme au foyer est pour le moins originale et Simon n’est pas toujours très à l’aise dans ce rôle.
Mais, cahin caha, la famille coule des jours paisibles…
Jusqu’au jour où Doug Martin-Klein, un gamin associable dont Jake est le seul copain, tire sur plusieurs adolescents avant de se donner la mort. Les survivants et les blessés sont peu à peu évacués mais Jake est introuvable. Et très vite soupçonné d’être le complice de Doug.
Commence alors pour Simon une véritable descente aux enfers. Comment une chose pareille a-t-elle pu arriver ? Comment a-t-il pu ne rien entrevoir du drame qui se profilait ? Jake est-il coupable ? Où est-il passé ?

Mon avis : En lisant le résumé, j’ai tout de suite pensé au livre de David Vann « Dernier jour sur terre » (voir article).  Et effectivement c’est un excellent « complément  » à ce livre, une approche différente, du point de vue parentalité du thème de la violence.
Le livre est composé de deux parties qui s’intercalent : un volet qui se compte en années et qui couvre les années qui vont de la naissance de Jake au jour du drame et un volet qui se compte en jours et qui commence le jour du drame.
C’est un livre qui fait réfléchir. Un couple avec deux enfants. La femme travaille à l’extérieur et le mari travaille à domicile et est donc un « père au foyer » en quelque sorte. C’est donc lui qui gère le quotidien de ses deux enfants, Jake qui est un garçon calme et qui préfère la tranquillité à la compagnie des autres, sans pour autant les rejeter totalement et une fillette beaucoup plus ouverte.
Le père se trouve dans une situation qu’il a du mal à assumer personnellement, être le seul homme dans une société essentiellement féminine… Il a toujours peur de ne pas gérer les situations comme il se doit et craint de mal faire.  La réflexion sur les rapports familiaux et les responsabilités de chacun est très forte. Et plus le roman avance, plus le père se remet en question et remet tout en question.
C’est un roman sur l’éducation des enfants, sur les valeurs inculquées aux enfants, un roman sur la différence (quel comportement avoir vis-à-vis d’un enfant qui ne se comporte pas comme les autres). C’est un roman sur le couple, sur les relations familiales, sur la confiance et l’intuition aussi.
C’est un roman sur la violence, sur les comportements qui peuvent attirer l’attention. C’est aussi une analyse de la manière dont la police et les médias peuvent influencer et instrumentaliser les comportements.
Un livre poignant avec des personnages attachants, complexes, intéressants, qui donne matière à réflexion et nous fait vibrer du début à la fin. Un suspense aussi, une atmosphère oppressante et angoissante, un sujet de société qui est malheureusement régulièrement d’actualité ( les tueries dans les écoles).
Je vous recommande ce livre qui est prenant et extrêmement bien construit, psychologiquement dérangeant et qui ne peut laisser indifférent, très pointu sur la relation parents-enfants et l’importance de se faire confiance et de croire en soi et en les autres.

Extraits :

 Dans les moments de chaos intégral, le cerveau humain réagit aux ordres. Cela permet de passer à l’action alors que nos pensées défilent à la vitesse de l’éclair.

Ma femme jette un regard par-dessus son épaule en secouant la tête. Je sais que je lui casse les pieds sans arrêt avec les enfants, mais cette fois je sens qu’il y a autre chose. Je marche sur un fil, dangereusement proche d’une remise en question de ses compétences maternelles, le point faible de toute maman qui travaille. J’ai le mérite de m’en être aperçu, mais je perds cet avantage dès l’instant où je refuse de lui lâcher du lest. 

Un semblant d’espoir longe la frontière de mon esprit et vient taquiner la sinistre montagne de terreur que j’essaye de garder à distance.

Je l’observe de manière complètement détachée. Soudain s’installe un calme irréel, comme si on avait posé une couche de vernis sur un tableau qui ne laissera pas mon esprit intact.

La couleur vive m’agrippe, comme les griffes d’un monstre qui tenteraient d’arracher mon âme. Je ne comprends pas ce qui se passe, mais je le sens au fond de moi.

 je n’ai aucune idée de ce que je ressens. C’est plutôt une absence de sentiments, une absence de compréhension, une absence d’action. Il n’y a rien. Un rien absolu, mais pas définitif.

ncore une fois, le ton de Jake laisse entrevoir une absence d’émotion derrière sa requête. Il énonce simplement un fait, comme sa mère pourrait le faire au tribunal. 

Puis je vois et j’entends le monde extérieur, ceux qui ne sont pas coincés dans notre abominable spirale. Mon âme se brise dans les minutes qui suivent. Au début, il ne s’agit que d’un collage instantané, des gens que je connais, des faits dont je suis au courant et des endroits où je suis déjà allé, tous compilés en un énorme cauchemar.

La conversation s’est achevée là et, pour la première fois, je me suis rendu compte d’une chose profonde : la vie de Jake n’était plus le livre ouvert qu’elle était lorsqu’il était plus jeune.

Pour l’instant, je suis totalement seul. Le silence est assis à mes côtés comme une bête, dont la présence physique se nourrit de mes espoirs, les dévorant un à un jusqu’à ce qu’il ne reste plus que doute et horreur dans mon esprit.

Pourtant, je suis effrayé. J’ai peur des vraies informations, car il m’est impossible d’imaginer qu’il en ressorte quoi que ce soit de bon. J’ai peur de trouver mon fils, car mon esprit ne conçoit que deux scénarios : il est mort ou il a tué. Lorsque la vérité sera mise au jour, l’un des deux deviendra réel. Mon instinct primaire ne peut pas laisser cela se produire.

J’ai envie de ranimer son excitation de tout à l’heure, mais les mots disparaissent avant de s’être imprimés dans mon cerveau. Je rame pour trouver un truc à dire, n’importe quoi. Malheureusement, le mystère qui entoure la prépuberté chez les garçons est légendaire, et je ne pense à rien qui pourrait me rattraper. Au lieu de ça, le silence s’épaissit, remplissant l’espace entre nous.

La colère que je ressens s’efface. Ce qui reste ne peut être décrit. De la culpabilité accompagnée d’un sentiment de vide auquel on aurait mis le feu.

La clé n’est pas d’apprendre du présent ; c’est de se souvenir du passé.

peut-être que ça ne serait pas arrivé si ces vautours avaient fermé leurs gueules, s’ils avaient arrêté de transformer ces enfants perturbés en superstars.

La véritable raison pour laquelle je respire, c’est parce que j’ai peur. J’ai peur de la mort. J’ai peur de la vie. J’ai peur de la perte. J’ai peur du changement. J’ai peur de tout et de rien en même temps. L’instinct, quelques synapses datant d’avant l’ère glaciaire, me torture. Il m’empêche de m’éteindre. Il reconnecte tout dans mon cerveau. Je ne pense plus à l’année prochaine, au jour prochain, à l’instant prochain. Je ne pense même plus à la prochaine respiration. Je me contente d’inspirer et d’expirer l’air. Je survis comme un automate.

 Ce minuscule nouveau-né si petit et fragile, on pourrait penser que c’est lui qui était vulnérable. La vérité, c’est que la vulnérabilité s’est ouverte en nous. Nous ne vivions plus pour nous-mêmes. Nous vivions pour lui.

Mes souvenirs sont de petites lueurs d’espoir dans l’obscurité. Ils brillent et scintillent, mais ils s’effacent sous le poids de ce qu’est devenue ma vie. La pénombre nourrit le lent déclin qu’est mon existence depuis la fusillade. Je ne sais pas comment me relever.

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