Mann, Thomas « La Mort à Venise » (1912) 176 pages

Mann, Thomas « La Mort à Venise » (1912) 176 pages

Auteur: né le 6 juin 1875 à Lübeck et mort le 12 août 1955 à Zurich, est un écrivain allemand, lauréat du prix Nobel de littérature en 1929. Il est l’une des figures les plus éminentes de la littérature européenne de la première moitié du xxe siècle et il est considéré comme un grand conteur moderne de la décadence bourgeoise et de la défense de la démocratie.
Opposé au régime nazi, il quitte l’Allemagne en 1933 pour la Suisse et les Etats-Unis, d’où il lance de multiples appels à la résistance. Vilipendé par la propagande du IIIe Reich, il sera déchu de sa nationalité. Il meurt à Zurich en 1955.

Oeuvres principales :
« Les Buddenbrooks » (1901) – « Tonio Kröger» (1903)  « La Mort à Venise» (1912)  – « La Montagne magique » (1924) : « Joseph et ses frères (4 tomes) » (1933-1943)  – « Charlotte à Weima» (1939)  – « Le Docteur Faustus » (1947) 

Nouvelles traductions : Les éditions Les Belles Lettres publie aussi La Mort à Venise , proposée dans une traduction inédite de Dominique Tassel, présentée et annotée par Jean-Marie Valentin. Flammarion propose, ce même mois, La Mort à Venise , dans une traduction inédite d’Olivier MannoniLe Livre de Poche fait également paraître en janvier une nouvelle traduction de La Mort à Venise  traduite par Corinna Gepner. Le 16 janvier 2026, Le bruit du temps a réédité la traduction de Philippe Jaccottet de La Mort à Venise.

Le livre a été porté à l’écran : La Mort à Venise, film de Luchino Visconti, 1971

Flammarion – GF – Poche – 07.01.2026 – 176 pages ( Préfacier Frédéric Teinturier) – traduit par Olivier Mannoni

Résumé:
Ecrivain vieillissant couvert d’honneurs, Gustav von Aschenbach a consacré sa vie à son art. Lassé de son travail austère, il se rend à Venise où il s’éprend désespérément de Tadzio, un adolescent polonais d’une grande beauté. Mais tandis qu’Aschenbach s’abîme peu à peu dans l’obsession, croyant voir en Tadzio l’incarnation du Beau auquel il a toujours aspiré, le choléra se répand en ville… Chef-d’oeuvre de Thomas Mann, La Mort à Venise (1912) est autant l’histoire d’une fascination destructrice qu’une réflexion sur la création artistique et les forces qui l’animent.

Information (Wikipedia) : Le vrai Tadzio, celui qui a inspiré l’adolescent de la nouvelle, se nommait Władysław Moes (1900-1986), mais on l’appelait en général par les diminutifs « Adzio » ou « Władzio ». C’est un baron polonais que Thomas Mann a effectivement rencontré et observé au cours de son voyage à Venise au printemps 1911. 

 

Mon AVIS: ❤️❤️❤️❤️
J’ai relu avec intérêt cette nouvelle lue il y a bien longtemps et j’ai beaucoup apprécié la préface qui m’a appris beaucoup de choses et m’a permis de lire la nouvelle en faisant attention à de nombreux détails qui éclairent différemment cette lecture.
Dans la Présentation de Frédéric Teinturier
– le personnage de Gustav Aschenbach est en partie inspiré de sa vie. Mais quelle importance doit-on accorder à cette proximité ? Par son âge, par son métier et, surtout, par sa posture esthétique d’écrivain, le protagoniste de La Mort à Venise « ressemble » à ce que l’on sait de l’auteur en 1912.
– le prénom du personnage était un hommage au compositeur Gustav Mahler,
– Dans La Mort à Venise, rien n’est inventé : le promeneur dans le cimetière Nord de Munich, le sombre bateau, le vieux bellâtre, le gondolier suspect, Tadzio et les siens, le départ avorté en raison d’un malencontreux échange de bagages, le choléra, l’employé honnête dans l’agence de voyages, le méchant chanteur de rue et bien d’autres choses encore : tout était là sous mes yeux, il n’y avait qu’à l’utiliser et tous ces éléments ont montré de merveilleuse façon qu’ils pouvaient jouer un rôle dans la composition et l’interprétation de la nouvelle.
– Thomas Mann a utilisé dans son texte de fiction plusieurs épisodes réels. Mais là s’arrête la comparaison – inévitable, et sans aucun doute intentionnellement suggérée – entre Aschenbach et Thomas Mann.
Concernant le texte de Thomas Mann
Je vais vous laisser (re)-découvrir cette nouvelle mais je voudrais insister sur le fait qu’il faut la remettre dans son contexte, dans son époque, il y a plus d’un siècle donc. J’ai beaucoup aimé le contexte artistique, les références à des auteurs (Homère et sa rencontre avec les Phéaciens…) et philosophes (Platon…) , à l’art, à la peinture, à l’esthétisme, à la mythologie (grecque en particulier : Eros, Achélôos, le dieu des fleuves, , Éos, la déesse de l’aube, Pan/Dionysos,  –

On parle beaucoup de mort, de passage du temps, de tristesse, de flétrissement, de déclin dans ce roman; bien avant l’arrivée à Venise il est question de cimetière, de vieillards, de symbolique funéraire, de noirceur…
Ce roman est pour beaucoup un roman sur l’apparence, sur l’âge, sur le vieillissement, sur la beauté, sur le corps qui se fane… Certes on y parle de l’attraction vers un corps plus jeune mais je n’ai personnellement pas trouvé que c’était malsain… J’ai plutôt eu l’impression d’une fascination pour une statue d’un Dieu vivant…
Quant à Venise, on a également l’impression qu’elle est en phase de déclin, tout comme le personnage principal … il y fait froid, humide et peu agréable, elle sent mauvais, elle est infesté par la mort et le choléra..

J’ai beaucoup apprécié cette plongée dans la réflexion sur le délitement de l’être humain, la perception du désir, la confrontation entre le rêve et la réalité, le tout dans un concept artistique et dans une ville que j’adore, même si elle n’est pas vraiment mise en lumière et plutôt décrite du coté ténèbres… mais Venise a plusieurs visages…

Extraits:

l’idée que presque toute grande chose qui naît se présente comme un « malgré tout » qui s’est constitué en dépit du chagrin et du tourment, de la pauvreté, de l’abandon, de la faiblesse physique, du péché, de la passion et de mille autres obstacles. 

c’est une certitude que la radicalité mélancolique et très consciencieuse du jeune homme a fort peu de profondeur par rapport à la détermination profonde de l’homme, devenu un maître, à nier le savoir, à le rejeter, à s’en détourner la tête haute pour autant qu’il se prête si peu que ce soit à paralyser, à décourager ou à humilier la volonté, l’acte, le sentiment et même la passion.

Qui n’aurait pas eu à lutter contre un frisson fugace, une crainte et une gêne secrètes à l’idée de monter dans une gondole vénitienne pour la première fois ou après s’en être déshabitué pendant une longue période ? Cet étrange véhicule, conservé à l’identique depuis l’époque des ballades, et d’un noir aussi singulier que le sont, de toutes choses, les seuls cercueils, évoque les aventures silencieuses et criminelles dans le clapotement de la nuit, et plus encore la mort elle-même, le sombre passage et l’ultime traversée silencieuse. Et a-t-on remarqué que le siège de cette barque, cette chaise à bras laquée de noir cercueil, est des plus moelleux, des plus confortables, et pousse le plus au monde à la somnolence ?

L’éloquence avec laquelle il réprouvait ce que la morale réprouve annonçait le rejet de tout doute moral, de toute sympathie avec l’abîme, le refus du relâchement de la phrase qui, sous couvert d’empathie, exige que l’on comprenne et que l’on pardonne tout, et ce qui se préparait ici, mieux, ce qui s’accomplissait déjà, était ce « miracle de la résurrection de la spontanéité11 » que l’on évoqua explicitement un peu plus tard, et non sans accent mystérieux, dans l’un des dialogues de l’auteur. Étranges constellations ! Était-ce une conséquence intellectuelle de cette « renaissance », de cette nouvelle dignité et de cette nouvelle rigueur, qu’à la même époque on ait observé un renforcement presque démesuré de son sens de la beauté, cette pureté, cette simplicité, cette régularité de la création formelle, toutes choses nobles qui conférèrent désormais à ses productions une touche tellement sensible et même volontaire, faite de maîtrise et de classicisme12 ? Mais la détermination morale, au-delà du savoir, de la découverte qui provoque dissolution et inhibition, cette détermination, donc, n’implique-t-elle pas à son tour une simplification, un aplatissement moral du monde et de l’âme, et par conséquent un renforcement de l’impulsion qui mène au mal, à l’interdit, à ce qui est moralement impossible ? Et la forme n’a-t-elle pas deux visages différents ? N’est-elle pas à la fois morale et immorale – morale en tant que résultat et expression de la discipline, mais amorale et même immorale dans la mesure où elle porte par nature en son sein une indifférence morale, mieux, où elle s’efforce essentiellement de faire plier l’élément moral sous l’autorité aussi fière qu’illimitée de son sceptre ?

On aurait dit que de lourds destins humains avaient pesé successivement sur cette tête le plus souvent inclinée comme sous l’effet de la souffrance, et pourtant c’était l’art qui avait entrepris ici cette formation physionomique qui est d’ordinaire l’œuvre d’une vie lourde et animée. 

Quand on souhaitait atteindre du our au lendemain l’incomparable, ce qui l’éloignerait de tout pour entrer dans le conte de fées, où allait-on ? 

Il lui semblait que rien de tout cela n’était tout à fait ordinaire, qu’il était au début d’un rêve qui l’éloignait du réel, que la singularité soudaine du monde faisait tache d’huile et qu’il pourrait peut-être arrêter sa propagation s’il plongeait un peu son visage dans l’obscurité puis regardait de nouveau autour de lui. 

N’était-il pas écrit que le soleil détourne notre attention des choses de l’intellect vers celles des sens ? On disait qu’il engourdissait et ensorcelait la raison et la mémoire de telle sorte que l’âme, prise par le plaisir de sa situation, oubliait tout et restait attachée au plus beau des objets ensoleillés, dans un mouvement d’admiration étonnée

Rien n’est plus étrange ni plus délicat que le rapport entre des gens qui ne se connaissent que de vue – qui se rencontrent chaque jour, voire toutes les heures, qui s’observent et maintiennent pourtant l’apparence d’une indifférence, ne se saluent pas, ne se disent pas un mot, que ce soit par respect des coutumes ou sous l’effet d’une marotte personnelle. Il y a entre eux l’inquiétude, la curiosité exacerbée, l’hystérie d’un besoin insatisfait de connaissance et d’échange que l’on a réprimé artificiellement, mais aussi une sorte de respect tendu. Car l’être humain aime et honore son semblable tant qu’il ne peut pas le juger, et l’ardent désir est un produit du manque de connaissance.

Image : Grand Hotel des Bains – Lido – Venise 1907 (Wikipedia)

One Reply to “Mann, Thomas « La Mort à Venise » (1912) 176 pages”

  1. “Mort à Venise“ de Visconti m’a laissé un souvenir impérissable, avec “Venise en déclin“ et “une fascination pour une statue d’un Dieu vivant…“, comme tu le dis si bien, Soeurette 🙂
    Quant à Tadzio (Björn Andrésen), il a rejoint Mann, Visconti, Bogarde, il y a quelques mois seulement…

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