Iles, Greg « La Mémoire du sang » (2008) 552 pages
Auteur : romancier, scénariste et guitariste américain. Greg Iles est né le 8 avril1960 à Stuttgart, en Allemagne, où son père dirigeait la clinique de l’ambassade des États-Unis au plus fort de la guerre froide. Il est mort le 15 août 2025 à Natchez (Mississippi). Son premier roman fut le thriller Spandau Phoenix (1993 non traduit), centré autour du criminel nazi Rudolf Hess.
Romans traduits: 24 heures pour mourir (2003) , La Femme au portrait (2005), Passion mortelle (2007) , La Mémoire du sang (2008), Une petite ville sans histoire (2009), Poison conjugal (2010)– Cemetery Road (2021) – L’homme du Sud (2026) Il a publié chez Actes Sud la Trilogie Natchez Burning (2018- 2018)
Page sur la trilogie Natchez Burning (Brasier noir – L’arbre aux morts – Le Sang du Mississippi) : Iles, Greg « Trilogie Natchez Burning »
Presses de la Cité/Sang d’encre – 17.01. 2008 ( Blood Memory, 2005 – trad. Thierry Arson) – 552 pages
Fait partie de la liste des livres bannis dans les écoles aux U.S.A.
Résumé :
Cat Ferry est dentiste, spécialisée en médecine légale. Maniaco-dépressive, en proie à d’affreux cauchemars, elle noie ses démons dans l’alcool. Appelée à La Nouvelle-Orléans auprès du corps couvert de morsures de la énième victime d’un tueur en série, Cat s’effondre, prise d’une attaque de panique. Elle est immédiatement écartée de l’enquête.
De retour dans la propriété de son enfance, au coeur du Mississippi, elle répand par mégarde dans sa chambre de petite fille l’un de ses produits chimiques, qui fait apparaître d’anciennes traces de sang. Il y a vingt ans, son père a été mystérieusement assassiné. Cat, frappée de mutisme à la suite du drame, a tout oublié. Mais, tandis qu’elle recompose le puzzle de son enfance, elle y découvre un lien avec la série de meurtres de La Nouvelle-Orléans…
Une anti-héroïne perdue et fascinante, une intrigue implacable, un suspense incroyablement rythmé: du pur concentré de thriller, signé par un grand nom du genre.
Dédicace de l’auteur:
Ce roman est dédié à ces femmes qui ont compris au cœur de la nuit que quelque chose n’allait pas, et ce depuis longtemps. Mieux que d’autres, elles savent que les mots de Faulkner sont justes : « Il n’existe rien de tel qu’avoir été, seulement être. Si avoir été existait, il n’y aurait ni peine ni affliction. »
Vous n’êtes pas seules.
Mon avis : 🖤🖤🖤🖤🖤
Coup de coeur pour ce thriller « psycho-psychiatrique »
J’ai aimé ou détesté tous les personnages mais surtout aucun ne m’a laissé indifférente.
4 assassinats d’hommes âgés de 42 à 69 ans en trente jours. Tous par balle avec des traces de morsures . Toutes les victimes sont des hommes qui ont une famille mais sinon rien ne semble les relier entre eux.
Catherine est l’une des meilleures odontologistes médico-légales au monde; à part cela elle pratique la plongée profonde en apnée à haut niveau. Coté coeur elle a une liaison qui dure depuis plus d’un an avec un collègue, un homme marié. Elle a toujours eu des relations avec des hommes mariés…
En tant que spécialiste, elle collabore avec la police et le FBI. Elle a un profil bien particulier et sa personnalité est contestée au sein de la police. Depuis peu elle est sujette à des attaques de panique. Elle a toujours eu un comportement auto-destructeur, est dépendante de l’alcool, mais cherche à se sevrer. Elle est dépressive, a été déclarée cyclothymique et pourrait souffrir de névrose traumatique. Elle a vécu un traumatisme à l’âge de 8 ans : son père a été abattu dans le parc du domaine familial et qui a eu pour effet de la rendre muette pendant un an. Elle a eu une adolescence difficile et le contact avec sa famille est plus ou moins rompu. Elle est accro à la trace des prédateurs (comme elle l’est à la vodka dit-elle) .
Lors d’un retour dans la maison familiale elle va faire une découverte qui pourrait être en rapport avec le meurtre de son père… Mais fouiller dans le passé n’est jamais une bonne idée…
Et pour le reste je vous laisse plonger ans les eaux troubles du Mississippi et de sa région, faire la connaissance d’un psychiatre, le Dr. Malik, spécialiste des souvenirs refoulés et de bien d’autres personnages aussi troubles les uns que les autres. On y croise aussi le docteur Tom Cage, père de Penn Cage, le maire de Natchez dans la Trilogie Natchez Burning.
En plus de l’enquête à suspense sur un tueur en série, il y a le véritable sujet du roman : l’occultation des souvenirs, les névroses traumatiques, l’addiction, les abus sexuels, la négation, les relations familiales, l’influence dus événements de la petite enfance sur le développement des adultes.
Extraits :
Connaître la vérité exige de la compréhension, l’art humain le plus difficile. Cela exige de tout voir dans son ensemble, avant et après, comme voit Dieu.
Prédateurs et proies, engagés dans une danse éternelle. Et moi, j’appartiens à quelle catégorie ? Sean dirait que je suis une chasseresse, et il n’aurait pas tort. Mais il n’aurait pas totalement raison non plus. Il m’est arrivé d’être la proie, durant mon existence. Je porte des cicatrices que Sean n’a jamais vues. Aujourd’hui, je ne suis ni prédateur ni proie, plutôt une créature hybride qui connaît ces deux états. Je traque les prédateurs pour protéger l’espèce la plus vulnérable qui soit – l’innocent.
Ravale ça, me dis-je, le mantra de ma jeunesse, et la devise non écrite de ma famille.
Cette nuit, le sommeil se referme sur moi comme les profondeurs de l’océan dans une plongée en apnée, une luminosité au-dessus de ma tête qui s’assombrit en couleur et en densité à mesure que je descends, toujours plus bas, loin du chaos de la surface, dans la cathédrale ténébreuse de l’abîme. Mon sanctuaire, à l’abri du monde et de moi-même. Aucune pensée ici, au-delà des exigences de la survie. Rien que la paix, la béatitude éprouvée lorsqu’on pénètre dans un lieu où seulement une poignée d’humains peut aller sans appareillage respiratoire, où la mort est un compagnon omniprésent, où la vie est rendue plus douce par la conscience qu’on a de sa fragilité.
A Natchez, avant 1965, un Noir pouvait être témoin d’une fusillade mortelle entre deux Blancs sans avoir rien vu. Ce genre de situation appartenait aux « affaires entre Blancs », et cela s’arrêtait là. Je déteste penser à toutes les horreurs qui furent enterrées sous ce pacte forcé du silence.
C’est un adepte convaincu du principe de réciprocité. Quid pro quo. Ceci contre cela, me dis-je en traduisant mentalement le latin qu’il m’a obligée à étudier à l’école.
— D’où vient le nom de cette ville, d’après toi ?
— Des Indiens Natchez, je sais. Mais ils ont été massacrés par les Français en 1730. Jusqu’au dernier.
— Les tueuses en série opèrent pendant huit ans en moyenne avant de se faire prendre, lui dis-je. Soit deux fois plus longtemps que les hommes. Et une de leurs marques de fabrique, c’est de laisser les lieux du crime impeccables.
Les enfants qui souffrent d’abus sexuels prolongés et répétés vivent effectivement dans des camps de concentration. Ils sont à la merci de despotes dont ils dépendent pour leur survie. Ils endurent quotidiennement la terreur et la torture. Leurs propres frères et sœurs, et souvent leur mère, les trahissent dans cette lutte pour survivre. L’identité de ces enfants est systématiquement détruite, et l’espoir n’est même plus un souvenir pour eux. Ne vous y trompez pas, docteur, il y a bien un holocauste en cours tout autour de nous. Mais la majorité d’entre nous préfèrent ne pas le voir.
Le développement affectif d’un enfant est stoppé net quand les abus sexuels surviennent. Parfois je ne sais pas si j’ai en face de moi un adulte ou un enfant, jusqu’à ce que le patient ouvre la bouche.
Le mot « refoulement » lui-même est chargé de tout un tas de connotations freudiennes. Nous devrions le bannir complètement. Les souvenirs sont perdus par un phénomène neurologique sophistiqué qu’on appelle dissociation. La dissociation est un mécanisme humain de défense bien connu.
— Cinq rivières entourent les Enfers. Le Styx était surtout celui sur lequel les dieux faisaient serment. Mes patients, eux, ont traversé le Léthé, le fleuve de l’oubli. Et ma tâche consiste à faire ce que les vivants ne sont pas censés faire : me rendre au royaume des morts pour ramener les âmes de ces pauvres enfants.
A présent, la peau des joues pend un peu sur la fine ossature jadis tant enviée, comme les voiles en lambeaux aux mâts d’un vaisseau jadis glorieux.
— Il a été empoisonné. Voilà ce qui lui est arrivé. Pas dans son corps. Dans son âme.
La négation. Les mères nient que ce soit arrivé à leurs enfants afin de conserver l’unité familiale, même si ce sont les enfants qui paient le prix fort pour sauvegarder l’« harmonie du foyer ». Le reste d’entre nous refusent de croire que notre médecin, notre prêtre ou le gentil facteur impose des relations sexuelles à son enfant de trois ans, parce que si nous l’acceptions, nous devrions accepter que tout ce vernis de la civilisation n’est qu’un gigantesque trompe-l’œil. Pis encore, nous devrions admettre le danger que courent nos propres enfants. Parce que si nous ne pouvons pas reconnaître les auteurs d’abus sexuels à qui nous serrons la main chaque jour, comment pourrions-nous protéger nos enfants ?
— Les familles telles que la vôtre sont constituées de trois types de personnes. Les agresseurs, les négateurs et les victimes. Chaque membre de la famille joue un de ces rôles. Quand une victime se met à fouiller dans son passé et à entrevoir des abus sexuels, les autres membres de la famille versent dans la paranoïa. Leur intérêt est de maintenir le statu quo. Vous avez menacé ce statu quo.
— Vous connaissez déjà la vérité, Catherine. Elle est inscrite de manière indélébile dans les circonvolutions de votre cerveau. Tout ce que vous avez à faire, c’est peler toutes les couches qu’on a empilées dessus.
La peur est pire que la mort. A tout prendre, la mort n’est que la fin de la vie, et je la connais très bien. Et ce que je connais, je peux le combattre. Ce que je peux nommer, je peux le supporter. Mais ce qui reste dans l’ombre, je ne peux ni le combattre ni le supporter. Or toute ma vie semble être dans l’ombre maintenant, comme un numéro d’illusionniste inventé pour combler le néant laissé par mon véritable passé.
« Je » est un pronom problématique dans une phrase prononcée par une personne souffrant de troubles dissociatifs de la personnalité.
Je connais un truc pour désamorcer les pensées destructrices. Je me propulse dans un endroit complètement autre, un endroit de paix. Pour moi, c’est l’océan. Je m’imagine descendant en apnée le long d’une muraille multicolore de coraux qui s’enfonce à travers le bleu des eaux caraïbes vers les profondeurs d’encre de l’Inde. Là n’existe aucun son, hormis les battements de mon cœur.
— Je ne crois pas que ça puisse aller, dans ma situation actuelle. Je me contente de continuer à aller de l’avant.
Mais les pédophiles ne commettent pas seulement des viols, Sean. Ils commettent des meurtres. Leurs victimes continuent à marcher, à parler, et nous les .croyons donc vivantes. Mais leur âme est morte.