Couto, Mia « Terre somnambule » (1992 – 2025) 256 pages

Couto, Mia « Terre somnambule » (1992 – 2025) 256 pages

Auteur: Mia Couto est né au Mozambique en 1955. Après avoir étudié la médecine et la biologie, il s’engage aux côtés du frelimo en faveur de l’indépendance du pays, devient journaliste puis écrivain. Il travaille actuellement comme biologiste, spécialiste des zones côtières, et enseigne l’écologie à l’université de Maputo.
Pour Henning Mankell, « il est aujourd’hui l’un des auteurs les plus intéressants et les plus importants d’Afrique ».
Ses romans sont traduits dans plus de 30 pays. Il a reçu de nombreux prix pour son œuvre, dont le Prix de la francophonie en 2012, le prix Camões en 2013, le prix Neustadt 2014 (Allemagne), il a également été finaliste de l’Impac Dublin Literary Award et du Man Booker Prize en 2015.

Voir page : Auteur Coup de coeur : Mia Couto 

Albin-Michel (1994) 256 pages –  – Métailié – 10-01.2025 – 256 pages. ( Titre original : Terra Sonâmbula – Traduit  du Portugais (Mozambique) par : Elisabeth Monteiro Rodrigues 

Nouvelle traduction.
Publié par Albin Michel en 1994 et épuisé aujourd’hui depuis de nombreuses années, ce premier roman de Mia Couto a surpris par sa créativité littéraire due au mélange de la langue portugaise avec les nombreuses langues mozambicaines. Il a été traduit à l’époque par Maryvonne Lapouge dans un français classique.
Aujourd’hui il est traduit par Elisabeth Monteiro Rodrigues dont l’inventivité linguistique, qui a fait le succès des romans récents de Mia Couto, lui rend fidèlement la beauté surprenante de son style et son foisonnement linguistique africain pour nous faire redécouvrir un roman brillant.

Résumé: ❤️❤️❤️❤️
Sur une route déserte, un vieil homme et un enfant marchent, épuisés. Alentour, un Mozambique déchiré entre troupes régulières et bandes armées. Devant eux, un autobus, ou ce qu’il en reste : tôles incendiées, corps pêle-mêle ; un asile, pourtant, où le vieillard et l’enfant vont faire halte et découvrir, miraculeusement intacts, les cahiers d’un certain Kindzu. Le récit de cet homme parti vers l’inconnu et l’aventure pour renouer avec l’esprit des sorciers et des guerriers sacrés leur livrera peu à peu la clé de leur destin.
Épopée fascinante et douloureuse d’un peuple en proie à la guerre civile, qui survit enraciné dans ses traditions et ses mythes plus forts que toute réalité barbare, cette œuvre magique puise dans l’imaginaire africain et rejoint, par la beauté surprenante de son style, la grande tradition des romanciers de langue portugaise, de João Guimarães Rosa à José Saramago.
Dans cette nouvelle traduction, l’inventivité d’Elisabeth Monteiro Rodrigues rend justice à la créativité de Mia Couto qui a voulu construire un langage qui rende compte d’une nation à la recherche de sa propre image.

AVANT-PROPOS
Naissance d’une langue

– Dans Terre somnambule, la langue, en métamorphose constante, déploie de façon vertigineuse un large spectre de créations lexicales et sonores. Les mots-valises, les mots tronqués, les proverbes détournés, les jeux de mots, les glissements de niveau de langue, les différents parlers, les emprunts aux langues africaines sont autant de singularités qui vont marquer durablement l’écriture de Mia Couto jusqu’à L’Accordeur de silences. À ses particularités s’ajoutent un rythme nerveux, des phrases elliptiques, des métonymies et des métaphores dont il faut déchiffrer puis interpréter le sens. Chose qui ne semble pas aisée même pour un locuteur lusophone découvrant le livre en portugais.

De nombreux mots qui pourront sonner aux oreilles du lecteur comme des néologismes sont en réalité des archaïsmes qui sont bel et bien inventoriés dans le Centre national de ressources textuelles et lexicales. D’autres mots qui voient leur première syllabe tomber – par aphérèse – marquent un parler populaire. Les mots issus des langues africaines se trouvent dans le glossaire de l’auteur, certains des verbes ont été conjugués en français.

Comme le dit le guérisseur à Kindzu, “Ce n’est pas la destination qui compte mais le chemin”

Ce qui fait marcher la route ? C’est le rêve. Tant que nous rêverons, la route demeurera vivante. C’est à ça que servent les chemins, à nous apparenter à l’avenir.

Mon avis: ❤️❤️❤️❤️
Tous les romans que j’ai lus de cet auteur m’ont enchantée. Celui-ci ne fait pas exception à la règle et jla traduction rend merveilleusement bien la prose poétique et ensorcelante de l’auteur. 

Le monde que réussit à créer l’auteur fait mouche à tous les coups. Entre la manière d’écrire, les contes africains, les croyances et les mythes, la présence des esprits, les descriptions des paysages, les valeurs que transmet l’auteur, j’ai l’impression que l’histoire qu’il me raconte est bien secondaire… et pourtant elle est là et bien présente. 

Une histoire qui a sa place dans un contexte historique , vu que le texte parle de la guerre civile, de l’après-guerre civile pour être exacte.
Un adolescent et un vieillard vont cheminer sur une route déserte, rechercher des survivants, tenter de survivre et découvrir les cahiers d’un certain Kundzu…
Je ne peux que vous inviter à monter vous réfugier dans ce vieux bus calciné  en compagnie de Tuahir  et Muidinga … et faire la connaissance d’autres personnages fascinants.

Alors certes, je pense que certaines personnes pourront être déstabilisées par cette écriture inhabituelle mais tellement belle, fascinante, originale, inventive, musicale, suggestive, poétique, à l’image de l’oralité des voix des griots d’Afrique… Certaines phrases sont encore plus poignantes lues à haute voix… 

Extraits:

Il regarde la plaine, tout paraît déteint. Dans ce territoire, aussi dénué d’éclat, avoir raison est quelque chose qui ne fait guère plus envie.

La guerre est un serpent qui se sert de nos propres dents pour nous mordre. Son venin circulait maintenant dans tous les fleuves de notre âme. Le jour nous ne sortions plus, la nuit nous ne rêvions plus. Le rêve est l’œil de la vie. Nous étions aveugles.

Celui qui n’a rien n’attise la jalousie de personne. La meilleure sentinelle, c’est de ne pas avoir de portes.

Je ne me rappelle cette inondation qu’en dormant. Comme mes nombreux autres souvenirs qui ne me viennent qu’en rêve. On dirait, mon passé et moi dormons par alternance, l’un fait une halte pendant que l’autre poursuit son voyage.

Somme toute, durant la vie de mon vieux, ma mère s’était consacrée tout entière à son absence. Maintenant qu’il était mort, elle subsistait en s’occupant de sa non-présence, cuisinant pour ses faims invisibles. 

Mon âme était un fleuve immobile, aucun vent ne m’illunait la voile de mes rêves.

Un naparama ? Je n’avais jamais entendu parler de gens pareils. Surendra m’expliqua vaguement. C’étaient des guerriers traditionnels, bénis par les guérisseurs, qui luttaient contre les faiseurs de guerre. Dans les terres du Nord, ils avaient apporté la paix. Ils combattaient avec des lances, des sagaies, des arcs. Aucun coup de feu ne les perturbait, ils étaient blindés, immunisés contre les balles.

“Ce n’est pas la destination qui compte mais le chemin”

L’obscurité m’enfermait, effaçant les lieux qui avaient été les miens. Sans le savoir, je débutai un voyage qui allait tuer les certitudes de mon enfance. 

C’est celui qui n’a pas d’ami qui voyage sans bagage.

Seules les vagues se succédaient, la mer se déshabillant en chaque vague sans jamais être nue. J’étais prisonnier de cet infini. L’eau m’avait toujours apporté des facilités, en elle j’avais l’aisance de la sauterelle dans les hautes herbes. Dans ces moments, pourtant, des désordres confus m’affluaient. 

Les idées, on le sait tous, ne naissent pas dans la tête des gens. Elles commencent n’importe où, ce sont des fumées libres, égaréperdues, qui tournoient en quête d’un esprit idoine.

Tuahir décide d’explorer les brousses voisines. La route n’amène personne. Tant que la guerre ne serait pas terminée, mieux valait vraiment que nul ne taille la route.

Cette nuit lui avait apporté cette certitude : les rêves sont des lettres que nous envoyons à nos autres vies restantes. Les cahiers de Kindzu n’avaient pas dû être écrits par une main de chair et osseuse mais par des rêves semblables aux siens.

Dans la croyance des siens, la naissance de jumeaux est signe de grand malheur. 

L’homme est comme la maison : il doit être vu de l’intérieur !

Qui vit dans la peur a besoin d’un monde petit, un monde qu’il peut contrôler.

Ma compagne ne commentait presque pas du tout les réalités du quotidien. Fantasquaisiste, pour elle tout se passait par-delà la perte de vue.

Je regardai la mer, les millebrillances du clair de lune éclairant mes yeux.

Peut-être, qui sait, accomplissais-je ce que j’avais toujours été : rêveur de souvenirs, inventeur de vérités. Un somnambule déambulant au milieu du feu. Un somnambule comme la terre où j’étais né. Ou comme ces feux entre lesquels je me frayais un chemin sur le sable.

Les femmes, illico, deviennent le thème. Les femmes, c’est bien quand il n’y a pas d’amour, dit-il. Parce que l’amour est esquivessant.

Somme toute, au milieu de la vie, on fait toujours ce compte inexistant : avons-nous plus d’hiers ou plus de lendemains ? Ce que je désirais, c’était que le temps s’ajourne, à l’arrêt comme le bateau naufragé.

Ce moment confirmait : le meilleur de la vie, c’est ce qui n’arrivera pas.

Regardant les hauteurs, Muidinga observe les différentes races de nuages. Blancs, mulâtres, noirs. La variété des sexes s’y trouvait aussi. Le nuage féminin, doux : la nuée-vient, nuée-va. Le nuage-mâle, roucoulant de sa poitrine de pigeon, dans une heureuse illusion d’immortalité.

 À cette époque, il n’y avait aucune élévation, tout autour c’était la plaine. Le mort s’est mis à grandir sous la terre et son dos s’est incurvé, repoussant le sol.
– C’est comme ça que la montagne est née, 

Notre monde d’alors était fait de misère et de faim. Que valait l’amour, l’amitié? La seule valeur, de nos jours, est de survivre. Muidinga, alias Kindzu, s’occupait du bonheur ; les autres s’occupaient de nourriture. Il cherchait la bonté ; les autres voulaient juste savoir la quantité de profits qu’ils pourraient tirer.

Dans le jardin, tout est sauvage, la brousse en minifundium. Les fleurs se sylvestrent, plus d’épines que de pétales. Les hautes herbes lui arrivent déjà aux épaules. Elle ne remarque même pas l’urgence de couper l’étendue herbeuse.
– Ce n’est pas la pelouse qui a poussé. C’est moi qui me suis apetissée.

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