Goetz, Adrien «À bas la nuit !» (2006)

Goetz, Adrien «À bas la nuit !» (2006)

Résumé : Qui est Maher ? L’homme dont tout le monde parle, sur qui chacun a un avis, dont tous prétendent connaître les secrets ? Comment un jeune homme d’origine tunisienne, né dans un quartier de La Plaine-Saint-Denis, se retrouve-t-il au premier plan du monde de l’art, des grands collectionneurs et des marchands parisiens ? Les ragots vont bon train. Une bien curieuse réussite ! Un beur ! Comment a-t-il pu hériter la collection de Laura Bagenfeld, la riche excentrique amie de Peggy Guggenheim et Clara Haskil ? Et prendre son nom ? Un couple de conservateurs de musée le rencontre lors d’une fête à Florence. Sous leurs yeux, la petite amie de Maher, Jeanne, est enlevée. La rançon : sept tableaux de la collection Bagenfeld, que rien ne lie en apparence les uns aux autres. Le couple se retrouve entraîné de la Suisse à l’Italie, en passant par une île mystérieuse au cœur du Pacifique et les caves d’une cité de la Seine-Saint-Denis, dans une traque où la personnalité de Maher est au centre de l’intrigue. Rejeté par le monde des collectionneurs, paria dans sa cité, seul au monde, il émerveille et fascine, magnifique et pitoyable Gatsby des temps modernes. Dans ce roman dont le narrateur est le couple de conservateurs, écrit à la première personne du pluriel, les œuvres d’art sont ainsi des personnages : Ucello, Watteau ou Caravage accompagnent comme des ombres le destin mystérieux de Maher

Mon avis : Si il y avait un petit bémol : parfois un peu trop érudit au risque de perdre l’action au profit de l’art ; sinon je ne boude pas mon plaisir. J’ai beaucoup aimé les personnages, l’analyse de l’ascenseur social et du malaise qu’il peut engendrer. La perte des repères, la peur de l’autre, la solitude de la différence et de l’argent. Alors oui, il y a une intrigue policière, mais elle est annexe. Et je trouve aussi qu’il y a de l’humour dans les descriptions, des réflexions justes sur la vie.. J’ai beaucoup aimé – comme toujours –  la promenade artistique offerte par Adrien Goetz , auteur que j’ai découvert grâce à Pénélope ( voir article)

Extraits :

Elle hochait la tête comme un grand dinosaure érudit et myope.

Le brouhaha, autour de nous, formait des vagues au centre desquelles ce piano laqué semblait une île.

« Le berceau de la famille », disait-il, avec le sourire de celui qui n’y avait pas été bercé.

Ceux qui connaissent l’art sont des espèces de clochards à côté de ceux qui possèdent les œuvres.

Il n’oublie rien de ce qu’il a vu ; à trop haute dose, c’est une maladie vous savez, les psychiatres appellent cela l’hypermnésie.

Plus savant qu’eux, largement plus riche, brillant et beau, il ressemblait à ce qu’ils auraient voulu être, lui, un inconnu, un paria, un métis. Le savoir mêlé à une affaire de truands ne pouvait que les réjouir, les inciter à achever la bête : la dernière estocade. Le salir. Le dénoncer dans les dîners. L’insulter en face. Le dézinguer. Ne pas se priver. Le petit beur sur un plat d’argent. Bon appétit, messieurs.

enfant de nulle part, dont la peinture était la seule terre natale, cherchait sans cesse à se réfugier dans ses paysages.

Je collectionne les instants, les lieux. C’est une collection imaginaire qu’on ne me volera pas.

…notre peur de la nuit : une hantise que je ressens, même ce soir, devant l’effacement du jour. Nous n’avons peur ni de l’avenir, ni du lendemain, ni de l’aurore, ni de faire la sieste ou la grasse matinée : nous avons peur de la nuit noire. Pour nous, il ne devrait y avoir ni lune, ni saisons, ni années. L’âge venant ne nous surprendra pas. Nous vivons au jour le jour et laissons la nuit à la nuit. »

Paris connaissait une de ces journées d’inondation qui font sortir les photographes de leurs coquilles.

Nous y logions depuis deux mois, peut-être ne l’habitions-nous pas encore.

« Le hasard » – il n’insistait pas – avait fait que, très tôt, il avait cherché dans la peinture la part de merveilleux dont il avait besoin. Des représentations de forêts, d’océans, de montagnes, de villes semblaient faites, pour ses yeux d’enfant qui n’avait rien vu d’autre, avec les morceaux d’un monde irréel.

J’aurais gardé des souvenirs, que j’aurais partagés avec elle. Nous aurions pu vivre n’importe où, de n’importe quoi, loin. J’ai voulu continuer mes savantes comparaisons hors du temps. Poursuivre mon travail au lieu de poursuivre le bonheur.

au moment où je me sentais devenir adulte, tu m’as aidé à ne pas trop grandir

Les pires souvenirs se bonifient à l’usage

je vivais dans l’illusion que toutes les formes de bonheur iraient s’additionnant. Je ne soupçonnais pas qu’elles allaient se détruire.

Je rêve parfois en tableaux, comme certains rêvent dans d’autres langues. Je vois d’abord des couleurs, puis des détails ; mon œil bouge, grossit, rapetisse ; mon œil chemine, déforme les visages. Parfois, au lever, je ne me souviens pas. Je ne retrouve plus les peintures rêvées.

Que va-t-il devenir ? Maintenant ? Seul notre ennemi héréditaire, l’avenir, nous l’apprendra ! »

Je préférais ne rien lui dire, pour ne pas donner vie, par des paroles, à tout ce qui en moi désirait être mort.

Malgré l’obscurité de ses origines, pour eux qui avaient l’air d’émerger de la nuit des temps, le « futur » de leur fille allait être « un jeune homme qui aime le passé », ce qui, à tout prendre, leur allait mieux qu’un garçon « plein d’avenir ».

Ces constructions n’ont pas pris la patine d’un immeuble d’il y a cinquante ans, elles ont pris la crasse, se sont cassées et on les démolira.

Aucun des parents ici ne parlait français, mais tous les enfants voulaient s’en sortir : la drogue, le sport, les trafics, les braquages, c’est aussi le moyen de parvenir, les études ne sont qu’un cas particulier.

En classe, quand j’ai été, par hasard, le meilleur, ce fut pire. Les « Français » de l’école ne me le pardonnaient pas, les « Tunisiens », les « Algériens », les « Marocains », me voyaient comme un traître.

C’était l’époque, vers dix ans, où j’ai lu mille choses, bien au-dessus de mon âge, pour fuir. Ce qui me consolait le plus, c’étaient les livres qui parlaient de peinture. Je les dévorais à la bibliothèque du collège, je les relisais, j’observais la même page pendant des heures. J’étais si seul. Un autre univers, d’autres formes, des images d’un pays où je me sentais bien.

Ils vivaient dans le même monde intérieur, le royaume des images peintes. Ils s’étaient rencontrés.

Une sculpture de Maillol décidée à régler son compte à un Giacometti.

 

One Reply to “Goetz, Adrien «À bas la nuit !» (2006)”

  1. « S’il y avait un petit bémol : parfois un peu trop érudit au risque de perdre l’action au profit de l’art … »

    Et voilà, chère Catherine, exactement la phrase qui m’incitera, – maintenant que, comme tu le sais, j’ai quelque peu délaissé l’égyptologie pour revenir à mes premières amours, la littérature -, à lire ce roman d’Adrien Goetz, écrivain que je ne connais que par ses remarquables billets au sein du trimestriel « Grande Galerie. Journal du Louvre » et dont j’ai bien envie de vérifier si son écriture romanesque équivaut à celle de son article dans le magazine.

    Car suivant tes conseils, j’ai pris plaisir à découvrir ce pseudo-roman, ce presque chef d’oeuvre, que tu as ici proposé voici peu : « Boussole », de Mathias Enard.

    « Pseudo-roman » car j’y vois plus un « Voyage en Orient » comme le premier l’initia Chateaubriand en littérature et qui, par la suite, fit florès sous la plume de Stendhal, Lamartine, Nerval et tant d’autres.

    « Presque » car véritable chef d’oeuvre à mon sens il eût été si M. Enard n’avait cru bon de sacrifier à l’évocation d’une histoire d’amour mal engagée, pages totalement inutiles n’apportant strictement rien à l’ensemble sauf à me faire bâiller d’ennui ; et, cerise sur un gâteau parfois dur à avaler à cause de ces digressions inintéressantes, s’il ne s’était cru intéressant critique, à l’ultime page du livre, la 378ème, en dénigrant gratuitement, – et grossièrement de surcroît, – l’une des plus grandes dames de la chanson française, l’immense, – ce que Enard est loin d’être et ce qu’il ne sera jamais malgré son Goncourt !! -, l’immense BARBARA, qu’il feint de ne point connaître et pour laquelle il tente de nous faire accroire qu’il lui fallut fouiller Google pour savoir qui était, – comme ignoblement il l’écrit -, « cette Barbara ».
    Et je ne m’abaisserai pas à stigmatiser son écriture qui mêle adjectifs peu avenants pour décrire le visage de la chanteuse et son dégoût personnel de la chanson française …
    Inadmissibles de bêtise humaine que ces propos-là !

    Après une dernière page aussi ignominieuse, j’estime personnellement que les jurés du Goncourt ont non seulement accepté de dénigrer la culture « populaire » française mais aussi trahi les deux frères en attribuant ce prix prétendument prestigieux à M. Enard,
    Mais peut-être n’ont-ils pas lu son ouvrage jusqu’à la dernière ligne.

    Tout autre chose, fort heureusement, que l’autre conseil qu’un jour tu me prodiguas : le « Meursault, contre-enquête », de Kamel Daoud.

    Là, et même si la toile de fond est constituée de l’ « Étranger », de Camus, nous sommes en présence d’un vrai roman ! Remarquable !

    Voyons maintenant si Goetz rencontrera mon assentiment … comme je pense le croire.

    Si tu le souhaites, nous en reparlerons après les vacances qui s’annoncent pour mon épouse, – qui s’apprête à lire et « Meursault » et « Boussole » -, et moi-même.

    Bonnes vacances à toi, chère Catherine – même si je crois que vous ne partez tous les deux qu’en « hors saison scolaire ».

    Amitiés,
    Richard

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