Nothomb, Amélie «Riquet à la houppe» (08/2016)

Nothomb, Amélie «Riquet à la houppe» (08/2016)

Résumé / Quatrième de couverture : « L’art a une tendance naturelle à privilégier l’extraordinaire. »

Mon Avis (étayé par l’écoute d’une interview de l’auteur) : Ah oui un Amélie comme je les aime. Et une nouvelle fois c’est ma première lecture de la Rentrée Littéraire. A l’origine de ce roman, un conte de Perrault du XVIIème siècle ; un conte intemporel, qui parle de choses horribles sur un ton léger. Ce roman traite de l’obsession de la beauté et de la laideur, de l’esprit et de l’intelligence. Mais attention, il y a intelligence et intelligence… le fameux Q.I et l’intelligence du cœur, humaine, le sens de l’autre. La malédiction du beau et celle du laid existent mais on peut s’en sortir à l’aide d’une potion magique qui a pour ingrédients : amour, humour, esprit. D’ailleurs chez Perrault l’esprit ouvre la porte au succès, aux aventures galants. C’est l’un des rares contes ou les deux protagonistes sont au même niveau, dans la même situation et où il y a deux héros dont les destins parallèles vont finir par se rejoindre.

Ce livre parle de l’importance de l’apparence dans notre société et nous montre que le très beau et le très laid sont tous deux facteurs d’exclusion. La beauté est souvent cataloguée comme bête et débile et dans le roman la jeune fille, qui parle peu et observe beaucoup est considérée comme une débile

Une fois encore la romancière affuble des personnages de prénoms pas possible ; le « Riquet » de l’histoire – moche à pleurer – a pour prénom « Déodat » qui signifie le cadeau de Dieu. La jeune fille elle s’appelle « Trémière », car elle est fille de Rose, et de Lierre et petite-fille de « Passerose » ( qui est une variété de rose grimpante).. Une filiation botanique de roses et de plantes grimpantes donc… La grand-mère est la bonne fée du conte de Perrault et elle enseigne à Trémière la magie de la beauté de l’amour et de l’éclat ; elle utilise le vecteur des bijoux pour lui montrer l’importance de la transmission des valeurs ; en effet dans la vie actuelle les bijoux se transmettent de génération en génération, comme le nom. C’est un symbole. Et pour la grand-mère pour que les bijoux gardent leur éclat, il faut les porter beaucoup et avec amour. Si on ne les aime pas ils dépérissent et perdent leur éclat, comme les êtres humains.

Et un autre grand thème : les oiseaux, la liberté… L’oiseau est l’animal le plus courant de l’univers, celui que l’on voit tous les jours, que l’on soit en ville ou en campagne, partout dans le monde ; même si on est enfermés, il est possible de le voir passer devant notre fenêtre … mais il nous demeure étranger car il est difficile de communiquer avec lui, bien qu’il représente le rêve de beaucoup d’entre nous, voler, s’évader, prendre notre envol, fuir, découvrir…

En arrière-plan de ce roman, Amélie Nothomb se permet plusieurs réflexions sur notre société de consommation ;

– la télévision, cet aspirateur à volontés … et en même temps cet objet qui peut devenir un facteur d’exclusion (si on ne la regarde pas, on n’est pas normal)

– l’utilité et la possession : notre monde est une course effrénée pour posséder des choses utiles dont on devient esclaves ; de même les personnes doivent avoir une utilité et posséder des biens pour être considérées dans la vie … et pourtant les valeurs réelles de la vie ce n’est pas ça…

– les livres : certains livres (certaines musiques) nous appellent, nous choisissent, changent notre destin, nous forment, influencent le sens de notre vie…

Au final un livre optimiste qui nous prouve qu’on peut se sortir de tout, que les parents doivent nous faire confiance et nous accompagner mais ne doivent pas aplanir toutes les difficultés et ne doivent pas nous cacher la vérité au risque de nous démunir des armes pour l’affronter

Un très joli moment de lecture que je recommande vivement ( et un petit clin d’œil aux amoureux de l’Egypte ancienne)

Extraits :

On savait déjà qu’il s’agissait d’un garçon. Énide le considéra comme un cadeau de Dieu et voulut l’appeler Déodat.
– Pourquoi pas Théodore ? C’est le même sens, dit le mari.
– Les meilleurs hommes du monde portent un prénom qui se termine en « –at », répondit-elle.

L’intelligence classique comporte rarement cette vertu qui est comparable au don des langues : ceux qui en sont pourvus savent que chaque personne est un langage spécifique et qu’il est possible de l’apprendre, à condition de l’écouter avec la plus extrême minutie du cœur et des sens. C’est aussi pour cela qu’elle relève de l’intelligence : il s’agit de comprendre et de connaître. Les intelligents qui ne développent pas cet accès à autrui deviendront, au sens étymologique du terme, des idiots : des êtres centrés sur eux-mêmes. L’époque que nous vivons regorge de ces idiots intelligents, dont la société fait regretter les braves imbéciles du temps jadis.

il jouissait de chaque couleur à l’état natif, la suavité du bleu, la richesse du rouge, la malice du vert, la puissance du jaune,

Il la revivait d’autant mieux qu’il pouvait observer la dame de ses pensées sans qu’elle le regardât : elle s’affairait, elle passait l’aspirateur, elle lisait. Il ne l’aimait jamais autant que quand elle lui offrait sa présence sans l’angoisse de son attention.

On voulait qu’il parle afin de savoir ce qui se passait dans sa tête.

Ne pas nier la douleur de sa condition, mais n’en conclure strictement rien.

Le père s’appelait Lierre, la mère s’appelait Rose. Ils nommèrent le bébé Trémière.
– Vous êtes sûrs de ce prénom ? interrogea l’infirmière.
– Oui, dit l’accouchée. Mon mari porte un nom de plante grimpante et moi celui d’une rose. Une rose qui grimpe, c’est une rose trémière.

La mère de Rose s’appelait Passerose, autre nom de la rose trémière

Et je n’ai envie de me débarrasser d’aucun de ces arbres. Ils sont tellement beaux, n’est-ce pas ? « Ils vous mangent votre lumière », me dit-on. Préférer la lumière aux arbres, cela me paraît aussi absurde que de préférer l’eau aux fleurs.

L’énigme s’approfondit : comment des gens qui possédaient un téléviseur aussi magique et qui passaient à le regarder le plus clair de leur temps pouvaient-ils demeurer bêtes et pire que bêtes, vulgaires et médiocres ?

Il osa penser qu’Axel n’était peut-être pas très malin. Et il n’exclut pas que l’omniprésence de la télévision ait joué un rôle dans cette affaire. Non que les programmes soient forcément en cause. C’était comme si l’appareil lui-même avait capturé la volonté d’Axel.

l’amitié n’apparaît pas pour combler un appétit. Elle surgit quand on rencontre l’être qui rend possible cette relation sublime.

Pourquoi inventer la figure de l’ange alors que l’oiseau existe ? La beauté, la grâce, le chant sublime, le vol, les ailes, le mystère, cette gent avait toutes les caractéristiques du messager sacré. Avec cette vertu supplémentaire qu’il n’était pas nécessaire de l’imaginer : il suffisait de la regarder. Mais regarder n’était pas le fort de l’espèce humaine.

Il fallait seulement qu’il apprenne à vivre comme les oiseaux vivent, pas avec les humains, mais parallèlement à eux, à quelques mètres d’eux.

De même que le féru de littérature ne peut se résoudre à avoir un seul livre de chevet, Déodat était incapable d’avoir un oiseau favori

Les gens ne sont pas indifférents à l’extrême beauté : ils la détestent très consciemment. Le très laid suscite parfois un peu de compassion ; le très beau irrite sans pitié. La clef du succès réside dans la vague joliesse qui ne dérange personne.

les bijoux, pour rester magnifiques, ont besoin d’être portés très souvent. Et quand je dis portés, cela signifie aimés.

si la caractéristique masculine était la vulgarité, la caractéristique féminine était l’insatisfaction.

Il s’agissait de celles qui paraissaient avoir « quelque chose », soit qu’elles l’aient vraiment, soit qu’elles en donnent les signes. Quant à la nature du « quelque chose », qu’au dix-septième siècle l’on eût appelé le je-ne-sais-quoi, bien malin qui en dira plus.

rien de tel que la médiocrité pour penser du bien de soi.

Les professeurs, intrigués par ce jeune homme d’une laideur à ce point remarquable, le surnommaient Riquet à la Huppe. Il approuva ce sobriquet dont il salua la justesse étymologique, houppe et huppe constituant les deux versions du même mot.

Pour qui aime, découvrir que l’aimée porte un prénom admirable équivaut à un adoubement.

Nous vivons dans une société où il faut que les choses servent. Or, le verbe servir a pour étymologie être l’esclave de.

Alors la huppe fasciée eut droit au deuxième adoubement le plus colossal après la divinisation : elle devint un hiéroglyphe. Bien évidemment, l’hiéroglyphe à son effigie ne signifiait pas huppe fasciée – c’eût été trop simple –, mais, en fonction des contextes de cette langue archicomplexe, « protection » ou bien l’adjectif « glouton », ou encore un terme peu aimable pour se moquer des bègues, sans doute par allusion onomatopéique à son cri que l’on notait UPUPA.

– Il y a des huppes à Paris ?
– Non, mais il y a des gens huppés que l’on peut convaincre de verser des fonds à la LPO. (Ligue de protection des oiseaux)

Aimer, ce n’est pas surestimer

Elle était anormalement peu susceptible. Elle semblait ne pas remarquer les piques et ne les relevait jamais. La vérité était qu’on l’avait tant insultée depuis son enfance qu’elle ne s’en apercevait même plus. Et l’humeur égale qu’elle manifestait face aux injures l’apparentait à une grande dame.

Les livres que l’on se sent appelé à lire sans savoir pourquoi étant souvent l’expression du destin, Trémière tomba dans une librairie au rayon « Enfants » sur Riquet à la Houppe de Perrault et sut qu’il lui fallait le lire.

On sent que Perrault éprouve de la tendresse pour cette belle comme pour Riquet. Il veut les délivrer d’une malédiction absurde pour leur donner l’absurde bonheur de l’amour qu’ils méritent tout autant que n’importe qui.

les plus grandes civilisations avaient attribué à l’oiseau une place immense quand la nôtre le reléguait aux volières. Chez les Égyptiens, les oiseaux étaient des déités, qui avaient inspiré la forme d’une quantité d’hiéroglyphes. Chez les Grecs et les Romains, l’observation de leur vol était sacrée, qui renseignait les hommes quant à leur destin. L’âge d’or des Persans voyait dans La Conférence des oiseaux la source mystique la plus sublime. La quasi-totalité des géoglyphes, ces énigmatiques œuvres d’art amérindiennes visibles des seuls dieux, représentaient des oiseaux mythologiques.

Il détestait se sentir orphelin de livres, comme si aucun bouquin n’avait voulu de lui : il demeurait persuadé que c’était les ouvrages qui adoptaient leurs lecteurs et non le contraire. Orphelin a pour étymologie Orphée, ce qui lui semblait absurde, sauf dans ce cas précis de déréliction.

Votre voix est très belle. Pour vous, faire la roue consiste à parler.

 

Image : huppe fasciée

One Reply to “Nothomb, Amélie «Riquet à la houppe» (08/2016)”

  1. J’avais lu «Pétronille» son avant dernier qui ne m’avait pas déplu mais qui ne m’avait pas laissé non plus un souvenir inoubliable.
    Comme il est un des premiers de la RL 2016, je l’ai chargé sur ma liseuse et j’ai vu qu’il n’avait que 91 pages, une bonne excuse pour le glisser entre deux.
    J’avais vu que Cath en avait débuté la lecture et j’ai eu aussi envie de la suivre. Et comme elle, je le recommande chaudement pour plein de raisons :
    L’histoire est originale et intrigante dès les premiers mots. Enide 48 ans met au monde Déodat un petit bonhomme d’une laideur absolue qui suscitera la répulsion au sein même de sa famille, les railleries et une méchanceté proche d’une forme de harcèlement de la part de ses petits copains, quand il aura l’âge d’aller à l’école. Et de là, Amélie Notomb construit un personnage des plus atypiques par son physique certes mais aussi par son psychique. Il est pourvu d’une intelligence remarquable mais pas celle identifiable et identifiée par notre société « C’était un génie, il créait ses propres lois, indifférent aux paradigmes convenus de l’intelligence. ». Et l’on se réjouit de voir ce petit bonhomme, fasciné par les oiseaux, grandir sous nos yeux au fil des mots et des pages sans savoir où ce profil va mener.
    En parallèle, comme pour contrebalancer la laideur, une petite fille va naître qui se prénommera Trémière alliance de rose et de lierre. D’une beauté à couper le souffle elle semble néanmoins être tout le temps dans une forme de contemplation : la pâmoison. Et comme Déonat, on suit son évolution et comme lui, elle sera exclue de part sa différence : sa beauté.
    Ces deux histoires sont prétextes à beaucoup de choses, waouh, ça foisonne dans la tête d’Amélie. Il y a beaucoup d’humour tout en finesse, un regard très lucide sur les petits travers des hommes que nous sommes tous, qui par les détails en révèlent tout le côté bien superficiel d’idées pré-faites par une forme de diktats de la société ou plutôt sur une manière de penser qui remporte la victoire de part leur plus grand nombre. Elle les pointe avec humour, amour et on ne sent aucune aigreur, et cela m’a bien plu. Elle met en relief la différence qui souvent est montrée du doigt et qu’on isole avec cruauté et méchanceté.
    Je comprends un peu mieux avec ce livre le phénomène Notomb, car il y a beaucoup d’intelligence dans son écrit et dans sa manière de raconter une histoire. C’est original, intrigant, fin, pétillant, on ne s’ennuie pas et ce n’est pas pour autant une lecture parmi tant d’autres. Ce que j’apprécie le plus c’est son intelligence des mots, ça paraît pompeux à dire mais non, on sent une réflexion derrière aboutie, réfléchie, étudiée et en même temps abordée de façon si légère que l’on ne voit probablement pas le travail intense et exigeant derrière, comme quand on regarde une danseuse étoile où l’on ne retient que la beauté du geste, là en l’occurrence celle son écriture.
    Bref j’ai vraiment beaucoup aimé.
    Quelques phrases qui m’ont plu :

    « Il ne l’aimait jamais autant que quand elle lui offrait sa présence sans l’angoisse de son attention. »

    « La souffrance et l’injustice ont toujours existé. Avec les meilleures intentions, celles dont l’Enfer, l’époque moderne a sécrété d’atroces pommades verbales qui, au lieu de soigner, étendent la superficie du mal et dont comme une irritation permanente sur la peau de l’infortuné. »

    « Il n’eut aucune des attitudes que l’on prête aujourd’hui aux enfants surdoués : il était trop intelligent pour penser qu’il ne lui restait rien à apprendre. »

    « La notion d’amitié n’avait pas encore effleuré l’enfant. Il n’en éprouvait pas un besoin particulier. En cela, il se conduisait noblement : l’amitié n’apparaît pas pour combler un appétit. Elle surgit quand on rencontre l’être qui rend possible cette relation sublime. »

    P.S : Cath, nous avons une phrase en commun et en plus elle est ma préférée…

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