Ivey, Eowyn «Au bord de la terre glacée» (2018)

Ivey, Eowyn «Au bord de la terre glacée» (2018)

Auteur : Eowyn Ivey a grandi en Alaska où elle vit toujours avec son mari et leurs deux filles. Eowyn Ivey est un auteur finaliste du prix Pulitzer. Éduquée à la Western Washington University, Ivey a été finaliste du Pulitzer Prize for Fiction en 2013 pour son premier roman, « La fille de l’hiver ». Cette ancienne journaliste, devenue libraire, aime à se définir comme une entremetteuse, qui présente des livres aux lecteurs. « La fille de l’hiver » est son premier roman, inspiré d’un conte russe, mais aussi de ses expériences personnelles et de son cadre de vie. En 2018 elle publie « Au bord de la terre glacée  »

10/18 – 07.06. 2018 – 535 pages – Isabelle Chapman (Traductrice)

Résumé :   Hiver 1885. Les terres de l’Alaska demeurent inexplorées. Le colonel Allen Forrester, héros de guerre décoré, remonte la Wolverine River pour en cartographier les abords. Il consigne son expédition dans un journal à l’intention de sa femme Sophie, dans l’espoir qu’elle puisse le lire s’il ne revenait pas. Sophie est restée à Vancouver après avoir découvert qu’elle était enceinte. Elle vivra seule sa grossesse, au sein d’une société peu apte à lui reconnaître la liberté à laquelle elle aspire.
C’est l’art naissant de la photographie qui lui permettra de s’émanciper et de célébrer la beauté de la vie sauvage qui l’entoure. Au cours de cette année fatidique, Allen et Sophie seront, chacun à leur manière, confrontés à la nature grandiose et cruelle. Les épreuves qu’ils surmonteront changeront leurs vies et ce qu’ils sont à jamais.

« Le roman d’Eowyn Ivey est une éblouissante évocation de l’amour, de la persévérance, du courage et de l’émerveillement » Ron Rash.

« La poésie des mots d’Eowyn Ivey nous évoque ce que ces premiers explorateurs avaient découvert : la nature est quelque chose qui nous dépasse, quelque chose de sacré, dont on ne saurait se revendiquer maître. » The New York Times.

« Ivey parvient à rendre le récit sédentaire de Sophie Forrester tout aussi galvanisant que l’expédition de son mari. Elle réussit à fusionner les deux à la fin de l’histoire grâce à un dispositif inattendu et original qui laissera le lecteur bouche bée. » The Guardian

Mon avis : C’est comme la traversée des terres glacées de l’Alaska… Faut s’accrocher et pagayer pour avancer … Lentement et avec acharnement, patience et envie d’arriver au bout. Ne rien lâcher, page après page… avec des pauses… pour ensuite reprendre la longue route le long de la rivière, dans les défilés, par-delà les montagnes… Alors oui j’ai été au bout mais je dois dire que j’ai nettement moins accroché que le précédent. Je dois dire que je m’attendais tellement à retrouver des ambiances de contes et légendes féériques comme dans le précédent…
Nous sommes en 1885. L’histoire nous raconte une expédition financée par le gouvernement américain dans la nature sauvage de l’Alaska. L’auteure nous la transmet en se fondant sur plusieurs vecteurs d’écritures : carnets de voyages, journaux, rapports militaires, lettres et documents. Allen et sa petite bande d’explorateurs vont tenter de remonter la rivière, l’une des plus grandes voies navigables inexplorées de l’Alaska. J’ai tout particulièrement aimé ce qui se rattache aux carnets.
’ai préféré les récits d’Allen à ceux de Sophie, bien que la condition féminine dont elle parle soit intéressante (société de l’époque, vie des femmes, émancipation de la femme, lectures, intérêt pour la science, la technique, la photographie et le développement des clichés, les oiseaux). De voir aussi l’impact des croyances (les légendes qui s’attachent aux oiseaux, au corbeau – animal maléfique et de mauvaise augure – par exemple. C’est un tour de force de rendre intéressante la vie de cette femme restée à quai alors que son mari part à la découverte des grands espaces et des civilisations. Pour qui aime la photo, c’est intéressant de lire les débuts de la photographie. Le lien entre Sophie et la nature, les oiseaux en particulier. Sa passion qui va s’allier à la photographie. Le lien ornithologique entre son mari et elle. La description des indiens installés dans ses contrées sauvages, encore à l’abri des blancs (de leur cupidité, de leur mode de vie, de leurs maladies, de leur alcool), la rencontre avec des animaux sauvages, avec les « esprits », avec les peurs ancestrales véhiculées par les contes qui se transmettent de génération en génération. J’ai aussi bien aimé le lien qui se crée entre les deux personnages qui s’échangent à notre époque tout le matériel ; celui qui en était l’héritier et celui qui a été choisi pour en faire bénéficier un petit musée et qui se passionne pour les notes, les relie au présent, fait le pont entre maintenant et les lieux décrits à l’époque de l’expédition.
L’Alaska nous est décrit comme un monde mystique où la séparation entre l’homme et l’animal est très ténue. L’auteur nous dépeint une nature sauvage et encore inviolée avec poésie. La nature est sacrée, plus grande que l’homme. Et les difficultés de déplacement dans les contrées reculées alors qu’on ne connait pas les routes, que l’on ne connait pas les langues, que l’on doit se fier à des guides que l’on ne connait pas et dont on doute de la fiabilité. SI on ajoute à cela le froid, la faim, la maladie, la folie… J’ai beaucoup aimé le personnage de l’indienne et du chien, qui font partie intégrante de la petite troupe et sont à la fois indissociables et indépendants.
J’ai tout de même tendance à classer davantage le livre dans les récits de voyages et les témoignages que dans la catégorie Roman. Mais en écrivant ces mots, je me demande : pourquoi vouloir le cataloguer ? Dans la justification du roman, il y a la partie complicité, vie, entente, projets, amour et amitié qui relient les êtres de cette aventure.

Extraits :

Les Indiens estiment qu’il n’y a pas de ligne de démarcation claire entre l’homme et l’animal, nous expliqua Samuelson. Ils tiennent pour certain qu’il existe des individus ayant le pouvoir de se métamorphoser, tantôt homme, tantôt bête.

De loin, la photographie ressemble à un tour de magie à la portée de tous. Un voile noir. Une boîte d’acajou. Des plaques de verre. L’obscurité, la lumière. De près, c’est à la fois plus concret et plus complexe que je ne me l’imaginais.

Je n’ai aucune envie d’y aller, ayant toujours estimé contre toute logique que le médecin ne fera que confirmer une maladie qui aurait pu ne pas exister si on avait continué à l’ignorer, mais j’irai quand même.

Il semblerait que, dans toutes les langues indigènes, il soit surnommé « Celui qui vole sur des ailes noires ».
— Faut-il comprendre que c’est un drôle d’oiseau ? ai-je plaisanté.

Une femme comme il faut ne cherche qu’à mener une vie toute tracée. Elles voudraient que nous soyons rangées, muettes, en un mot : insipides.

Même de la rive opposée, on subit la force d’attraction des nuances de bleus des fissures les plus énormes. C’est la couleur du froid. Rien qu’à la regarder, j’en ai le sang qui se glace, et pourtant je ne peux en détacher les yeux.

Pourtant serait-il préférable de vivre dans l’ignorance, d’être dorlotée comme une enfant simple d’esprit ? La connaissance n’est-elle pas toujours en soi une bonne chose ?

j’ai l’impression que le temps a cessé d’exister et que le passé a versé dans le présent. C’est ce qui m’a fait aimer l’histoire.

Il existe en Alaska des légendes extraordinaires à propos des corbeaux.

Il y a toujours quelque chose de mythique dans l’enfance, quelque chose qui s’incruste à jamais en nous. Jeunes, nous croquons la vie à pleines dents, et la vie nous consume ; tout est mystérieux, animé et suscite en nous désir et émerveillement, peur et culpabilité.

Elle est stupéfiante cette capacité que nous avons d’aller de l’avant. En dépit de tout ce que nous découvrons, de tout ce dont nous sommes les témoins, de tout ce que nous avons à endurer, notre cœur continue de battre, notre foi en la vie tient bon.

Avance d’un pas, puis d’un deuxième et vois où cela te mène. Ne songe pas aux obstacles, seulement à comment t’y prendre pour les contourner.

L’art ne sert-il pas justement à mettre au jour ce qui ne peut pas être défini d’une autre manière ? Une sculpture produit sur vous un effet que les mots échouent à formuler et, j’ose l’espérer, il doit en être de même pour une photographie.

Dès lors qu’on nous obligera à abandonner nos coutumes et notre vie sauvage, nous attraperons des maladies et mourrons sans tarder. Nous avons emménagé dans des cabanes en rondins. Privés de leurs maisons souterraines, les Indiens tombent malades. Personne autrefois ne mourait de consomption et de tuberculose. Les gens d’ici disent que c’est le whisky qui rend les Indiens tuberculeux, mais ce n’est pas vrai. C’est parce que nous avons changé de façon de vivre, que nous essayons de vivre comme les Blancs. Je suis persuadé que les Indiens ont droit à leurs terres et ne devraient pas être parqués dans des réserves. »

Ce sont des wolverènes qui revêtent une forme humaine. Il n’y a pas plus mauvaise association d’homme et d’animal.

Cette lettre a fait un voyage incroyable, par canoë aux bons soins de marchands indiens, à travers des terres inexplorées, par vapeur à travers l’océan, pour finalement aboutir ici, entre mes mains, et pourtant cela ne me rassure aucunement.

Ces wolverènes, ils se nourrissent de la chair des morts. Nous nous approchons de cet autre monde dont parlent les Indiens. Ce n’est pas raisonnable d’errer dans la montagne la nuit. S’il y a des revenants, ils vont hanter ces parages.

Comment peut-on dire qu’une personne a plus ou moins de valeur, est meilleure ou pire, simplement parce qu’elle appartient à telle ou telle culture, et pourquoi aurions-nous envie de l’enfermer ainsi ?

L’histoire de l’Alaska amène à se poser des questions graves et douloureuses. Les enfants amérindiens ont subi des sévices pendant des années de la part des missionnaires et des enseignants des écoles du gouvernement territorial. Comment les effets de ces mauvais traitements se répercutent sur les générations qui suivent ? Comment pouvons-nous aider des familles à sortir du cercle infernal de l’alcoolisme, des addictions et de la violence domestique ? Ce sont ceux-là les véritables problèmes. Mais quand on se sert de mots comme assujettissement, perte d’identité et désir de « préserver sa culture », cela vous dévalue et vous limite d’une manière qui, à mon avis, n’est pas juste.

J’adore l’idée que des femmes puissent se métamorphoser en oies au bord d’un marais, qu’une jeune fille puisse épouser une loutre mâle puis l’égorger pour lui prendre sa peau quand elle s’aperçoit qu’il lui est infidèle.

Quand on lit ces récits, on a l’impression qu’à l’époque la présence des esprits vibrait dans chaque particule de l’air que l’on respirait.

 

Le blog de Eowny Ivey  : « Letters from Alaska » : https://lettersfromalaska.wordpress.com/

3 Replies to “Ivey, Eowyn «Au bord de la terre glacée» (2018)”

  1. J’ai justement trouvé l’idée de ce ‘roman ‘ originale et chez moi cela a fait l’effet inverse …j’ai tourné les pages avec vitesse … j’ai beaucoup aimé ce récit d’expédition et je vais suivre votre avis et me procurer son premier livre .

    1. Effectivement… comme je l’ai dit dans mon commentaire ce n’est pas que j’ai pas aimé. Mais je m’attendais à retrouver un peu l’ambiance de son précédent et comme je n’ai pas eu d’empathie avec les personnages, je me suis retrouvée en train de lire un récit d’épopée dans les glaces de l’Alaska

  2. J’ai adoré ce livre. Il était dans ma bouquinette et il était là grâce à toi Cath, je ne m’en souvenais plus.
    Alors waouh ! quelle expédition, quel roman d’aventures, de voyages sur les terres encore inconnues de l’Alaska au-delà de la Wolverine en 1885. J’ai aimé la structure du roman entre échanges épistolaires de nos jours avec l’ancêtre du Colonel et le responsable du musée d’Alpin et la naissance d’une amitié avec un message fort sur la tolérance.
    J’ai aimé les récits de voyage d’Allen, passionnant avec sa rencontre avec les tribus indiennes dont on ne connaît rien ou presque avec cette menace en arrière fond d’une tuerie qui se serait produite lors d’une expédition Russe. On pressent le drame qui va s’ensuivre d’un colonialisme qui s’annonce avec le pillage des richesses, qui impose sa loi et ce qui va en découler sur cette population qui vit en harmonie avec la nature rude et sauvage. J’ai aimé l’émancipation de la Femme à travers l’indienne partie seule et qui a quitté sa tribu avec son chien Husky à la découverte d’ailleurs et à travers de Sophie la femme du Colonel qui s’affranchit des codes de la bonne société grâce à la découverte de la photographie qui est dans ses prémisses et sa passion pour l’ornithologie.
    Certes c’est un pavé mais c’est aussi un vrai voyage et l’insertion de photos de l’époque, de témoignages écrits sur ce voyage en font un témoignage sincère et réaliste.
    J’ai aimé aussi le petit côté fantastique qui était encore plus présent dans son premier roman La fille de l’hiver. Là il est plus réaliste si l’on peut nommer ainsi le fantastique. Mais il est évoqué à travers le chamanisme des indiens et cela apporte une dimension plus concrète.
    Bref un récit d’aventures dépaysant sans oublier une histoire d’amour forte qui m’a particulièrement touchée quand Allen écrit à sa femme après le drame de leur vie (je ne veux pas dévoiler l’intrigue) pour lui témoigner son amour qui n’a eu de cesse d’exister à chaque pas de son expédition comme elle à chacun de ses mots avec son journal. Bon voilà j’ai a do ré !!!

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