Rankin, Ian « Le Fond de l’enfer » (2004)

Série John Rebus

Tome 2 : Le Fond de l’enfer 2004 / Hide and Seek (1991)

Résumé : Un junkie retrouvé mort dans un squat d’Édimbourg, juste un cadavre dont le corps a été placé sur le sol selon un étrange rituel.
Une jeune fugueuse terrifiée qui pense que son ami a été assassiné. Mais tout le monde s’en moque. Ce sont les déchets de la société, des drogués et des petits délinquants. Mieux vaut s’intéresser aux nouvelles entreprises en plein essor et aux lotissements flambant neufs qui vont apporter la prospérité à une ville qui se vante déjà de sa  » qualité de vie « . Il n’y a guère que l’inspecteur Rébus pour s’en préoccuper, sentir quelque chose de trop malsain, de trop dangereux pour être laissé dans l’ombre…
Quelque chose qui n’est peut-être pas sans lien avec le monde merveilleux que promettent promoteurs et publicistes…

Mon avis  : Il y a donc le décor… et l’envers du décor… Bonne plongée chez les paumés de toutes sortes: les junkies, l’inspecteur Rebus, les fréquentations de l’inspecteur. La corruption dans toute son horreur.. . Moins aimé que le premier mais je vais continuer à visiter le côté glauque de l’Ecosse ! En effet j’ai trouvé que cela se dispersait un peu, et le côté « sorcellerie » ne m’a pas convaincue. Mais par contre le personnage de l’inspecteur me convainc de plus en plus…

Extraits

Après tout, il n’était qu’un être humain, pas un manuel de bonnes manières ambulant !

On aurait dit un tableau du Caravage – un centre lumineux entouré d’une obscurité croissante.

Quelque part, il était persuadé qu’une photo avait le pouvoir de vous voler votre âme

John Rébus considérait son appartement comme une forteresse. Une fois la porte franchie, il relevait le pont-levis et se vidait l’esprit, tenant le monde extérieur à l’écart le plus longtemps possible. Il se servait un verre, mettait une cassette de saxo ténor et bouquinait.

Quelques mois plus tôt, saisi par la fièvre du rangement, il avait installé des étagères dans le salon avec l’intention d’y cantonner sa bibliothèque envahissante. Mais les livres s’étaient débrouillés pour revenir par terre. Ils étaient tellement éparpillés qu’il se déplaçait de l’un à l’autre comme sur des dalles pour gagner sa chambre ou l’entrée.

Il fallait à tout prix se changer les idées, se plonger dans un bouquin qui vous entraîne dans son univers, loin des lieux et des odeurs d’Edimbourg.

Il essaya d’afficher un sourire convivial avant d’ouvrir, mais l’acteur en lui s’était retiré pour la soirée.

Force était de reconnaître qu’elle aurait fait un bon flic. User ses semelles, c’était là tout le secret.

Les phares s’allumèrent, leur faisceau jaillissant comme le projecteur d’un stalag.

La tête pensante, c’est moi. Toi, t’as tes pompes.

Il observa avec délectation le visage du jeune homme qui passait de la couleur thé à celle d’une pâtisserie avant cuisson.

Ce n’était pas une mince affaire que d’avoir un frère. Un concurrent pour la vie, qu’on ne pouvait pas détester sans se détester aussi soi-même.

Son ton était froid et cinglant comme une pluie battante sur un toit d’ardoises

Malgré tout, sans qu’il y pense consciemment, des bribes lui traversaient l’esprit, des petits morceaux d’horreur tranchants

Eh bien… tu nous as fait le coup de l’armée italienne, non ? L’avancée à reculons, quoi !

 

Rankin, Ian  : La série des enquêtes le John Rébus (et de Malcolm Fox)

Egemar, Béatrice « Le printemps des enfants perdus » (2013)

Résumé : Parfums et onguents sont au coeur de l’univers de Manon, Parisienne et parfumeuse, qui plonge son nez dans les affaires sulfureuses sous le règne de Louis XV, en plein XVIIIe siècle.

Artistes, femmes du monde, élégants de la capitale, tous prisent la parfumerie de Manon Dupré, rue Saint-Honoré. En 1750, l’usage est de se parfumer quotidiennement de la tête aux pieds et jusqu’aux accessoires. Une coquetterie venue droit de Versailles. Pourtant, en ce mois de mai, ce ne sont pas les senteurs mais une rumeur qui court les rues de Paris, une rumeur folle de trafic d’enfants. Lorsque deux jeunes garçons de son entourage, à leur tour, disparaissent, Manon, la jeune et belle parfumeuse, s’inquiète. Trop affectée pour attendre leur hypothétique retour, trop maligne pour n’y voir qu’une simple coïncidence, trop intriguée aussi, elle se lance tous sens affûtés à leur recherche.

Une quête et un compte à rebours qui la mèneront dans le milieu, impopulaire et corrompu, de la police de Louis XV…

Mon avis : Court ! trop court ! Comme j’aime bien les romans historiques de Jean D’Aillon et de Jean-François Parot qui se déroulent dans le Paris du XVIIIème et que je connaissais les aventures de Hori de la même romancière (Egypte ancienne) j’étais curieuse de visiter le Paris du XVIIIème en sa compagnie.

J’ai adoré la promenade ! Une enquêtrice féminine et pleine de charme dans un univers parfumé (bonnes et mauvaises odeurs..) . Réussite totale. Les personnages sont attachants, la lecture facile et agréable, le cadre historique bien documenté. On en apprend sur la vie à cette époque, sur la parfumerie, sur les règles qui régissent le monde des parfumeurs, sur la vie des artisans de l’époque. Et l’enquête qui révèle le scandale des disparitions d’enfants m’a beaucoup intéressée. Espérons que Manon va continuer à enquêter…

Clin d’oeil au roman de Süskind ? L’un des héros, un nez, a pour prénom Jean Baptiste..

Extraits :

En quelques années, la rue Saint-Honoré était devenue l’endroit à la mode, et les commerces y florissaient. Fort bien située, tout près du Louvre, elle était l’une des voies les plus anciennes de Paris qu’elle traversait d’est en ouest ; elle prenait naissance à hauteur de l’actuelle rue du Pont-Neuf, et se prolongeait au couchant par le faubourg Saint-Honoré, qui conduisait au village du Roule. Depuis vingt ans, le quartier attirait les gens de cour et de haute finance qui s’y étaient fait construire de beaux hôtels tel le fameux hôtel d’Evreux, qui appartiendrait à la marquise de Pompadour avant de devenir le palais de l’Elysée. On y trouvait les boutiques et les échoppes les plus prestigieuses ; les tailleurs, merciers, orfèvres, joailliers et gantiers-parfumeurs voisinaient avec les pâtissiers, confiseurs, rôtisseurs, épiciers ou marchands de vin.

La nuit avait pris possession de Paris. Elle tapissait les rues de noir, à peine troué par des lanternes aux flammes vacillantes.

« L’espionnage serait peut-être tolérable s’il pouvait être exercé par d’honnêtes gens. » (Montesquieu, De l’esprit des lois)

Toutes ces tâches ne l’empêchaient pas de s’occuper personnellement d’une quantité de dossiers ; il se tenait régulièrement informé des conditions de détention des prisonniers, de leurs maux et leurs récriminations, jusqu’à se préoccuper de leurs notes de blanchisserie ou de leurs besoins en chandelle. Mais ses manières étaient brutales, il lui manquait cette rondeur qui permet aux grands de se faire aimer du peuple.

Je ne pense jamais si je n’y suis pas obligée, ma chère, c’est une question de santé ! Je m’en tiens aux faits.

 

 

Rankin, Ian « L’étrangleur d’Edimbourg » (2004)

Série John Rebus

Tome 1 : L’étrangleur d’Edimbourg (2004) / Knots and Crosses (1987)

Résumé : John Rebus parcourait la jungle de la ville, une jungle que les touristes ne voient jamais, trop occupés à mitrailler les temples dorés du passé. Edimbourg était une ville d’apparences ; le crime n’y était pas moins présent, tout juste plus difficile à repérer. Edimbourg était schizophrène, la ville de Jekyll et Hyde, bien entendu, mais aussi celle de Deacon Brodie, des manteaux de fourrure sans petite culotte, comme on disait à Glasgow. Mais c’était aussi une petite ville. Un avantage pour Rebus.

Il traqua sa proie dans les bars à voyous, dans les lotissements où le chômage et l’héroïne tenaient lieu de blason, parce qu’il savait que quelqu’un d’aguerri saurait survivre dans cet anonymat. Jetant un coup d’œil à la ronde, il vit qu’il avait atterri au cœur du désespoir.

Mon avis : J’ai comme qui dirait l’impression que je suis lancée dans la découverte d’Edimbourg sur les traces de Rébus… et comme le tome 19 vient de sortir en français… plus qu’à mettre de bonnes chaussures… Evidemment, un inspecteur qui charrie avec lui sa zone d’ombre. J’aime beaucoup. Moi qui aime l’Ecosse, Rebus me va bien comme guide.. et j’enchaine sur le tome 2.

Extraits :

Il n’aimait pas revenir dans le Fife, où le bon vieux temps avait été tout sauf ça, où les coquilles vides des maisons désertes étaient peuplées de fantômes, où quelques rares boutiques baissaient leur rideau chaque soir.

 

Ils étaient frères, mais sans la moindre fraternité. La fraternité, c’était du passé.

 

Ce qu’il aimait le plus dans son métier, c’était la possibilité de mettre au jour les bas-fonds de cette ville — la criminalité, la corruption, les gangs, la drogue.

Toujours la hiérarchie, même dans la tourmente d’un meurtre. Le mal britannique.

Il avait l’impression d’habiter une contrée de l’Ancien Testament, livrée à la barbarie et la vengeance.

Quelque part, il se retrouvait dans chacun de ces dossiers. Cet autre lui qui se tapissait derrière son moi quotidien. Son Mister Hyde à lui… Robert Louis Stevenson n’était-il pas natif d’Edimbourg ?

Un ordinateur ça manque d’intuition, là-dessus on les bat à plate couture.

Edimbourg somnolait, comme elle somnolait depuis des siècles. On trouvait bien quelques fantômes dans les passages pavés et les cages d’escaliers tortueuses des immeubles d’Old Town. Mais c’étaient là des fantômes des Lumières, éduqués et respectueux. Pas le genre à surgir des ténèbres, une cordelette à la main.

Rien de meilleur qu’un péché véniel.

Les livres destinés à être lus avaient tendance à se retrouver dans la chambre, alignés par terre en rangées comme des patients dans la salle d’attente d’un médecin.

Sur ses épaules décharnées, elle portait un cardigan composé à dix pour cent de laine et à quatre-vingt-dix pour cent de trous.

Un peu défraîchie sur les bords, elle devait avoir environ le même âge que lui.

Les yeux écarquillés, Rébus sentait ses principes moraux s’effriter comme une biscotte.

C’était tout Edimbourg : une miette de culture parmi les fast-foods. Une messe de requiem et un paquet de chips.

Elle avait bien un regard d’inspecteur, qui vous fouillait l’âme, y flairait la culpabilité, la ruse et la motivation, pour chercher là où ça jouait.

Ces touristes passaient tellement de temps à photographier qu’ils ne voyaient rien du tout

Tout au fond de lui, il savait que les choses n’étaient jamais ce qu’elles paraissaient, que rien n’était arbitraire.

Tout le monde a quelque chose à cacher. Mais la plupart du temps ce ne sont que des broutilles, et enfouies sous le poids des ans.

sa vie venait d’être mise en lambeaux comme un vieux vêtement transformé en chiffons !

A cette époque, il avait fermé la porte à son passé comme on claque la porte à un témoin de Jéhovah. Mais ce n’était pas aussi simple. L’indésirable visiteur avait pris son mal en patience, avant de revenir par effraction dans la vie de Rébus. Un pied glissé dans la porte… Les portes de la perception…

lui seul détenait la clé. Malheureusement, celle-ci semblait être enfermée dans un tiroir qu’elle seule pouvait ouvrir. Il avait beau secouer, son passé était verrouillé à l’intérieur.

Il se mit alors à prier, serrant ses yeux comme des poings minuscules.

Si on croit le pire arrivé, c’est qu’il y a pire encore. Le Roi Lear de Shakespeare. Je ne le savais pas à l’époque, mais maintenant si. Et je confirme..

Il s’était laissé abuser par sa mémoire, qui lui avait fait croire que son passé n’était qu’un vaisseau éventré et inutile, vidé de sa substance.

Edimbourg était une ville d’apparences ; le crime n’y était pas moins présent, tout juste plus difficile à repérer. Edimbourg était schizophrène, la ville de Jekyll et Hyde, bien entendu, mais aussi celle de Deacon Brodie, des manteaux de fourrure sans petite culotte, comme on disait à Glasgow.

C’était grâce à cette capacité de ne pas partager la souffrance des autres que la masse des hommes allait de l’avant. Rester concentré sur son «moi», ignorer les mendiants aux bras croisés.

Parfois il était difficile de s’accrocher à la réalité quand celle-ci vous écrasait. On se trouvait un bouclier derrière lequel se protéger. Le bouclier de la dépression, de l’oubli. Le rire et l’oubli.

Si tu le préviens, je remonte et je t’enfonce ton téléphone dans le cul ! Pour le coup, tu pourras vraiment passer des coups de fil en interne. C’est clair ?

L’air d’être au bord du précipice, un précipice de sa propre imagination. D’autant plus terrifiant qu’il n’avait aucun contrôle dessus.

Rankin, Ian  : La série des enquêtes le John Rébus (et de Malcolm Fox)

Penny, Louise « La faille en toute chose » (2014)

La série des enquêtes de l’inspecteur Armand Gamache
Tome 9: « la faille en toute chose « (2014)

Résumé : Noël approche : la campagne revêt son blanc manteau et s’égaye de joyeuses lumières. Toutefois, pour l’inspecteur-chef Armand Gamache, le temps des retrouvailles au coin du feu est troublé par des ombres menaçantes. Ses meilleurs agents ont quitté la section des homicides, son fidèle lieutenant Jean-Guy Beauvoir ne lui parle plus depuis des mois et des forces hostiles semblent liguées contre lui.

Mon avis: Et voilà la 9ème enquête de Gamache bouclée. Et une fois encore j’ai été tenue en haleine jusqu’au bout. J’ai aimé me retrouver à « Three Pines » avec les habitants de ce petit village hors du monde. J’ai tremblé pour l’inspecteur chef Gamache, pour Beauvoir. Double suspense jusqu’à la fin : l’enquête et la vie privée de tout ce petit monde… Objectivement c’est une série magnifique, tant au niveau psychologique qu’au point de vue des enquêtes. En finesse, en délicatesse, en amitié et confiance.. C’est je pense ma série policière préférée. Merci à mes amis canadiens de m’avoir permis de la lire « en primeur » vu qu’Actes Sud les publie en France mais en retard sur le Canada..

Extraits :
Depuis des jours, des semaines, des mois – des années, si elle était honnête –, elle savait. Les monstres existaient. Ils vivaient dans des fissures de tunnels, dans des ruelles sombres et dans de jolies maisons en rangée. Ils s’appelaient Frankenstein, Dracula, et Martha, David, Pierre. Et le plus souvent, on les trouvait là où on s’y attendait le moins

elle avait oublié à quel point la neige pouvait être belle. D’après son expérience, c’était quelque chose qu’on devait enlever. C’était une corvée tombant du ciel.
Mais ici la neige était celle de son enfance : joyeuse, amusante, éclatante et immaculée. Plus il y en avait, mieux c’était. Elle était un jouet.

Je ne suis pas sûre que j’aimerais qu’on me peigne.
– Pourquoi ?
– J’aurais trop peur de ce qu’on pourrait voir.

… comprit alors comment la pourriture commençait. Comment elle s’installait : pas du jour au lendemain, mais progressivement. Un petit doute perçait la peau. Puis une infection s’implantait, faite de contestation, de critiques, de cynisme, de méfiance.

Il fallait l’éviter, le considérer comme disparu, invisible.
Il était non seulement persona non grata, mais persona non exista.

Le chef la regarda comme si elle l’avait giflé. Ce qui, dans le fond, avait été son intention – le gifler pour que son hamster intérieur cesse de tourner en rond.

Comme si la vie s’était tout simplement échappée d’elle, s’était déchargée, comme une batterie.

Beauvoir aimait les listes, Gamache aimait les pensées, les idées.
Beauvoir aimait poser des questions, Gamache aimait écouter.

Ce qu’elle aimait, c’était la magie. Transformer de l’eau en mousse. De la vaisselle sale en vaisselle propre. Une toile vierge en une œuvre d’art.
Plus que le simple changement, c’était la métamorphose qu’elle aimait.

Parfois c’était « Comment ? », presque toujours « Qui ? », mais la question obsédante dans toutes les enquêtes était : « Pourquoi ? »

En tant que personne qui connaissait la peur, il savait que le grand danger consistait à la laisser prendre le contrôle. La peur déformait la réalité, la consumait. Créait sa propre réalité.
Le meurtre était l’élément catalyseur, mais à la source il y avait presque toujours quelque chose d’insignifiant, invisible à l’œil nu. Qui remontait souvent à des années, des décennies. Un affront, resté sur le cœur, qui avait grossi et contaminé la personne l’ayant subi. Jusqu’à ce que ce qui avait été un humain se transforme en un ressentiment sur pattes, recouvert de peau. Qui se faisait passer pour un être humain. Se faisait passer pour quelqu’un d’heureux.

Nos vies sont comme des maisons. Certaines personnes sont autorisées à venir sur la pelouse, d’autres sur la galerie, d’autres encore à entrer dans le vestibule ou la cuisine. Nos amis les plus proches sont invités à pénétrer plus loin dans notre maison, jusque dans le séjour.

Charmant, souriant, pareil aux autres vu de l’extérieur, mais vide à l’intérieur ?

Une sorte de vernis, de laque la recouvrait. Comme si elle était déjà un portrait. Quelque chose de créé, pas réel.

la nausée s’était installée dans son estomac, comme une flaque d’eau croupie, stagnante.

C’était un de ces moments que recherchait un enquêteur des homicides. La petite contradiction entre ce qui était dit et ce qui était fait. Entre le ton de voix et les mots.

le directeur général pouvait sourire et en même temps vous engueuler. Il pouvait citer Chaucer et Tintin dans un français châtié ou en joual, commander de la poutine à midi et du foie gras au souper. Il était toutes sortes de choses pour toutes sortes de gens. Il était à la fois tout et rien.

« À-plat-ventrisme » était un mot trop fort pour décrire son comportement,

la personnalité d’un tireur embusqué. Il observait, attendait, et prenait le temps de bien viser. Il ne tirait pratiquement jamais, métaphoriquement ou littéralement, mais lorsqu’il le faisait, il ne ratait à peu près jamais sa cible.

Les mots sortis de sa bouche étaient aussi froids que des glaçons.

il sentait la sueur dégouliner, comme si son corps rond pleurait.

Malgré le désordre, la pièce avait un effet calmant, fort probablement attribuable au silence et à l’odeur de vieux livres.

… pas vraiment échevelée puisqu’elle était rarement « chevelée ».

Elle comprenait cependant les ordinateurs, et ils la comprenaient. Avec eux, la vie était simple. Il n’y avait pas de discussions, pas de disputes. Ils l’écoutaient et lui obéissaient.

Et c’est ça, le problème, avec une existence dorée. Rien ne peut se développer, s’épanouir.

Mal choisir les personnes avec qui on s’associait entraînait des conséquences. Il l’avait observé chez d’autres gens. Une personne un peu immorale était un problème. Deux ensemble étaient une catastrophe. Tout ce que ça prenait, c’était une rencontre fatidique. Une personne qui vous disait que vos désirs les plus infâmes, vos pensées les plus viles, n’étaient pas si terribles. Qu’en fait elle les partageait.

La dépendance est quelque chose de terrible. Elle vous vole votre santé, vos amis, votre famille, votre carrière. Et votre jugement. Elle vous vole votre âme. Et quand il ne reste plus rien, elle vous enlève la vie.

Penny, Louise : La série des enquêtes de l’inspecteur Armand Gamache

Goetz, Adrien « Intrigue à Giverny » (Pénélope 04) 2014

Intrigue à Giverny (Pénélope 04) 2014

Résumé : Et revoici Pénélope, l’intrépide Pénélope, dans le tourbillon d’une enquête pleine de mensonges, de meurtres et de Monet. Alors que la fameuse conservatrice-détective assiste à un dîner au Musée Marmottan-Monet, deux fines connaisseuses de l’œuvre du grand peintre impressionniste disparaissent. Le lendemain, l’une est retrouvée morte alors que l’autre, une religieuse du nom de sœur Marie-Jo, est aperçue à Monaco par Wandrille, le compagnon de Pénélope – Monaco où doit avoir lieu l’achat d’une toile inédite de Monet pour célébrer le mariage du prince Albert et de Charlène.

Qui est la mystérieuse sœur Marie-Jo ? Pourquoi la Principauté ? Et qui a tué Carolyne Square ? Pénélope et Wandrille courent de Charybde en Scylla et de Giverny à Monaco pour tenter de résoudre ce mystère. L’amitié de Monet avec Georges Clemenceau va soudain prendre sens. Quelle a été l’étrange vie du paisible M.Monet ?

Mon avis : C’est mon préféré. Bon je vous l’accorde, comme j’adore Monet, c’est un avantage. Mais en plus j’ai trouvé que les références et la documentation est magnifiquement intégrée et passionnante et pour la première fois, elle est en arrière-plan.

Même si vous n’avez pas lu les 3 précédents, je pense que si vous appréciez le monde de l’art vous ne pourrez que trouver ce livre très bon. Tout y est : intrigue, documentation, coulisses du monde de l’art, présent et passé, et bien sur la pétulante Pénélope..

Extraits :

Les nénuphars sont paresseux, vous savez, ils se lèvent tard, un peu comme certaines belles personnes que nous connaissons.

Il a invité ce soir-là tous les pingouins et les dindons qu’il a dans son fichier, comme il les appelle avec délectation : ces journalistes qui ne savent rien, ces collectionneurs qui ne savent pas ce qu’ils ont, ces mondains qui ne savent que trop qu’ils ont l’air de sortir du Bal des vampires, et qui s’en fichent.

Je crois à la psychogénéalogie, c’est bien plus fiable que la psychanalyse, surtout pour nous qui aimons le passé. Vous savez, vous, quel est l’ancêtre qui vous empêche d’agir, ou celui pour lequel, sans le savoir, vous vous donnez tant de mal ? »

 

Les Ports Francs de Genève, c’est la plus grande exposition d’œuvres d’art au monde !

 

Le vent souffle moins fort. Il imagine les nuages. Son esprit flotte dans le silence enfin revenu.

Ici, c’est plus simple : il n’y a rien, mais c’est le vrai Monet. Un Monet qui est partout dans l’air, dans la terre, dans les mouvements et les ombres, dans l’eau. « Je voudrais être enterré dans une bouée, tellement j’aime l’eau », disait le peintre : c’est cette bulle hors du temps où flotte l’âme du maître que les gens viennent découvrir à Giverny.

La musculation c’est le contraire du sport, c’est le secret pour avoir un esprit malsain dans un corps sain.

Suis saine et suave » – avec ces « Smartphones » les mots d’esprit s’écrivent tout seuls.

Pour le moment, elle joue la femme soumise : elle a le petit doigt sous le menton, les lunettes en diadème, elle écoute.

Giverny est une œuvre archimoderne, un geste artistique provocant, une création du vieux Monet qui, dans les années 1900, s’était lassé des paysages impressionnistes qu’il avait mis au point trente ans auparavant… Il ne voulait pas rabâcher, il avait envie d’inventer autre chose. Il a balancé ses pinceaux, ses tubes et ses godets, il a acheté des gants et du terreau et il a inventé avant tout le monde le land art. Il a fait de sa cambrousse une vraie œuvre du XXe siècle, un concept. »

Il avait inscrit le premier mot qui lui était venu : Impression. Corot intitulait ses derniers tableaux « Souvenirs », pour montrer qu’il ne représentait pas un paysage réel. « Impression » ce serait un peu la même chose : un paysage peint devant la réalité, mais qui serait une interprétation personnelle, pas grâce au souvenir, mais plutôt à travers le filtre de ses sensations personnelles. Les étangs de Corot, la surface de l’eau au Havre, c’est cela le souvenir, une autre réalité qui est faite de reflets.

On fait évacuer. Les sirènes ont été déclenchées, seule espèce marine qui manquait ici…

Dans les affaires criminelles, ce sont parfois les innocents qui mentent le mieux.

 

les Enquêtes de Pénélope :
Intrigue à l’anglaise (01)
Intrigue à Versailles (02)
Intrigue à Venise (03)
Intrigue à Giverny (04)

 

Hawkins, Paula « La Fille du train » (2015)

Résumé : Depuis la banlieue où elle habite, Rachel prend le train deux fois par jour pour aller à Londres. Le 8 h 04 le matin, le 17 h 56 l’après-midi. Chaque jour elle est assise à la même place et chaque jour elle observe, lors d’un arrêt, une jolie maison en contrebas de la voie ferrée. Cette maison, elle la connaît par cœur, elle a même donné un nom à ses occupants qu’elle voit derrière la vitre. Pour elle, ils sont Jason et Jess. Un couple qu’elle imagine parfait, heureux, comme Rachel a pu l’être par le passé avec son mari, avant qu’il ne la trompe, avant qu’il ne la quitte. Rien d’exceptionnel, non, juste un couple qui s’aime. Jusqu’à ce matin où Rachel voit un autre homme que Jason à la fenêtre. Que se passe-t-il ? Jess tromperait-elle son mari ? Rachel, bouleversée de voir ainsi son couple modèle risquer de se désintégrer comme le sien, décide d’en savoir plus sur Jess et Jason. Quelques jours plus tard, c’est avec stupeur qu’elle découvre la photo de Jess à la une des journaux. La jeune femme, de son vrai nom Megan Hipwell, a mystérieusement disparu…
Avec ce thriller psychologique exceptionnel, Paula Hawkins fait figure de révélation de l’année. Il vous suffit d’ouvrir ce livre et de vous laisser entraîner dans le piège paranoïaque et jubilatoire qu’elle vous tend et vous comprendrez combien cette publication fait figure d’événement.
Mon avis : Et bien j’ai lu.. mais j’ai pas compris l’événement ! C’est lent, poussif… Les personnages ne sont pas sympathiques. Alors oui le suspense est bon, on a un magnifique roman sur les méfaits de l’alcoolisme mais c’est froid… Quand je me fiche de ce qui peut arriver aux personnages, quand je suis spectatrice externe et que je me demande « bon, c’est pas bientôt fini ces pleurnicheries… » c’est pas bon signe… Alors oui pour l’intrigue et non pour tout le reste.. Oui je sais je suis à contre-courant de la critique qui en fait « le » livre de l’été…

Extraits:
Un soleil radieux dans un ciel sans nuages, personne à voir, rien à faire. Vivre comme je le fais, c’est plus difficile l’été, avec ces journées si longues, si peu d’obscurité où se dissimuler, alors que les gens sortent se promener, leur bonheur est si évident que c’en est presque agressif.
Chaque jour, je me dis de ne pas regarder et, chaque jour, je regarde. Je ne parviens pas à m’en empêcher, même s’il n’y a rien que j’aie envie de voir, même si ce que je risque de voir ne pourra que me faire du mal
Je suis sobre, cent pour cent à jeun. Il y a des jours où je me sens tellement mal que j’ai besoin de boire ; d’autres où je me sens tellement mal que j’en suis incapable
Il est peu après sept heures, et il fait froid là, dehors, mais c’est tellement beau, comme ça, tous les jardins, ces bandes vertes bien collées les unes aux autres, qui attendent que les doigts des rayons de soleil surgissent de derrière la voie ferrée et viennent les réanimer
faut que je trouve un truc qui me passionne réellement, un truc essentiel. Je ne peux pas n’être qu’une épouse, ce n’est pas moi. Je ne comprends pas comment les autres y arrivent ; il n’y a littéralement rien d’autre à faire qu’attendre. Attendre qu’un homme rentre à la maison et vous aime. Soit ça, soit partir à la recherche d’une distraction
ce sentiment permanent d’être désœuvrée, déboussolée, du fait que je passe trop de temps dans ma tête
Je n’ai jamais compris ceux qui peuvent écarter sans le moindre remords le mal qu’ils font autour d’eux en suivant leur cœur. Qui a dit qu’il était bon de suivre son cœur ? C’est de l’égoïsme pur, un besoin égocentrique de les avoir tous à ses pieds.
Je veux lui dire quelque chose mais les mots n’arrêtent pas de s’évaporer, de disparaître du bout de ma langue avant que j’aie eu le temps de les prononcer. Je sens leur goût, mais je ne saurais dire s’ils sont doux ou amers
J’attends que les souvenirs me reviennent. Parfois ça prend un peu de temps. Parfois ils surgissent devant mes yeux en quelques secondes. Parfois ils ne reviennent pas du tout.
J’arrive presque à voir, à distinguer les mots, mais le souvenir m’échappe une nouvelle fois. Je suis incapable de m’y accrocher. Chaque fois que je crois pouvoir le saisir, il recule dans les ténèbres, hors de portée.
J’ai l’impression de rentrer chez moi, et pas uniquement de retrouver une maison, mais de retrouver une maison d’enfance, un endroit abandonné dans une vie antérieure. C’est la familiarité qu’on ressent lorsqu’on gravit un escalier en sachant à l’avance quelle marche va grincer.
J’étais encore jeune, j’avais encore du temps devant moi, mais l’échec m’a enveloppée comme un linceul, il m’a submergée, m’a entraînée vers les profondeurs, et j’ai fini par abandonner tout espoir

Je ne crois pas aux âmes sœurs, mais il y a entre nous une compréhension comme je n’en ai jamais ressenti par le passé ou, en tout cas, pas depuis longtemps. Elle naît d’un vécu partagé, de deux personnes qui savent ce que c’est de vivre brisé.
les manques dans ma vie seront éternels. Il faut grandir autour d’eux, comme les racines d’un arbre autour d’un bloc de béton ; on se façonne malgré les creux.

Mais, à force de lire les témoignages de gens qui prétendaient avoir recouvré la mémoire grâce à l’hypnose, je me suis rendu compte que la réussite m’effrayait plus que l’échec.

Je n’avais pas envie d’avoir le son, mais j’ai bien été obligée de remonter le volume – pour ne plus entendre le silence résonner dans mes oreilles.

J’ai gardé ce secret si longtemps – une décennie, plus d’un tiers de ma vie. Ce n’est pas si simple, de le laisser s’évader maintenant. Mais je sais qu’il faut que je parle maintenant. Sinon, je n’aurai peut-être jamais le courage de dire ces mots à voix haute, je risque même de les perdre, ils pourraient se coincer dans ma gorge et m’étouffer dans mon sommeil.

Le truc, c’est d’arriver à se persuader qu’on va quelque part : choisir un lieu et commencer à marcher.

on dirait qu’il sombre peu à peu dans le matelas comme dans des sables mouvants

Vous avez besoin de quelque chose ?
— J’ai besoin de quelqu’un qui ne me répète pas : « Je te l’avais bien dit. »

Me voilà dans l’essaim du vendredi soir, une esclave salariée comme une autre dans ce troupeau épuisé, qui n’aurait qu’une hâte, rentrer chez elle pour s’asseoir dans le jardin avec une bière, dîner avec les enfants puis aller se coucher tôt. C’est peut-être à cause du gin, mais c’est fou comme c’est agréable de se laisser entraîner par la foule, au milieu de ces gens, les yeux rivés sur leur téléphone, cherchant leur carte de transport dans leurs poches.

Cela aide aussi de se concentrer sur d’autres sens que la vue. Les sons, les sensations… L’odorat est singulièrement important quand il s’agit de mémoire. La musique peut aussi être un outil puissant. Si vous pensez à un cas précis, une journée en particulier, vous pouvez envisager de refaire le chemin emprunté. Revenir sur le lieu du crime, comme on dit.

Donc vous savez ce qui s’est passé, mais vous n’arrivez pas à le sentir vraiment, c’est ça ? Vous voudriez pouvoir vous en souvenir vous-même, le voir et le vivre dans votre propre mémoire afin que… Comment aviez-vous formulé ça, lors de notre première séance ? Afin que ce souvenir vous « appartienne » ?

Il semblait un peu distrait, il devait songer à son emploi du temps de la journée – les réunions, les rendez-vous, qui, quand, où. Et j’étais jalouse. Pour la toute première fois, je lui enviais le luxe de devoir s’habiller correctement et quitter la maison pour s’affairer çà et là avec un but précis et la promesse d’un salaire.

Couto, Mia : « La confession de la lionne » (2015)

Résumé : Lorsque le chasseur Arcanjo Baleiro arrive à Kulumani pour tuer les lions mangeurs d’hommes qui ravagent la région, il se trouve pris dans des relations complexes et énigmatiques, où se mêlent faits, légendes et mythes. Une jeune femme du village, Mariamar, a sa théorie sur l’origine et la nature des attaques des bêtes. Sa sœur, Silência, en a été la dernière victime. L’aventure est racontée par ces deux voix, le chasseur et la jeune fille, au fil des pages on découvre leurs histoires respectives. La rencontre avec les bêtes sauvages amène tous les personnages à se confronter avec eux-mêmes, avec leurs fantasmes et leurs fautes. La crise met à nu les contradictions de la communauté, les rapports de pouvoir, tout autant que la force, parfois libératrice, parfois oppressive, de leurs traditions et de leurs croyances. L’auteur a vécu cette situation de très près lors d’un de ses chantiers. Ses fréquentes visites sur le théâtre du drame lui ont suggéré l’histoire inspirée de faits et de personnages réels qu’il rapporte ici. Clair, rapide, déconcertant, Mia Couto montre à travers ses personnages forts et complexes la domination impitoyable sur les femmes, la misère des hommes, la dureté de la pénurie et des paysages. Un grand roman dans la lignée de L’Accordeur de silences.

Analyse (j’ai entendu l’auteur parler du livre) Au moment où il a commencé à écrire l’auteur ne pensait pas en faire un roman. Il était dans un village au moment où se sont produites des attaques de lions. Il a écrit pour éloigner le réel de ce qu’il vivait, comme si coucher sur papier faisait que la réalité s’éloignait, se rapprochait de la fiction. Quand il l’a fait, il ne pensait pas en faire un roman à publier. Les personnages de ce roman sont inspirés de personnes qui existent. De fait le chasseur est inspiré d’un de ses amis qui fut appelé pour participer à la chasse. Mais la trame du roman est de la fiction. Son métier de biologiste lui permet de vivre dans ses pays, de se mêler à la population et c’est ainsi qu’il a eu connaissance des légendes et traditions du pays, qui lui ont été contées par les « ancêtres » ; il ne faut pas prendre comme du folklore des pensées et des comportements religieux qui permettent de survivre dans un monde de misère et de pauvreté.
Dans le livre, Kulumani est une terre « d’assimilés » dans laquelle les traditions ancestrales perdurent. On se réfère à une minorité de noirs mozambicains qui ont adopté la culture des portugais. De fait seulement une ou deux familles dans le village de Kulumani
Dans le livre on parle de l’oppression des femmes, en mode ancestral et moderne. Cette exclusion est toujours très présente au Mozambique. Les sociétés rurales sont très patriarcales ; la femme n’a pas le droit à la parole et n’est pas respectée en tant que femme. Les vieilles, et surtout les veuves sont perçues comme des sorcières, des ensorceleuses, on ne leur fait pas confiance.
Certains personnages du livre sont considérés comme des fous ; cette folie est de fait la représentation de la situation limite dans laquelle ils évoluent. Ils franchissent la limite de la « normalité ».
Ce livre est une fiction dans un cadre réel.

Mon avis : Encore un superbe livre de Mia Couto. Deux voix se font entendre : celle du chasseur et celle d’une femme du village, Mariamar. Dans le roman, les victimes des lions sont des femmes ; on fait le parallèle avec la domination des hommes dans la vie quotidienne. Les lionnes, elles, sont les femmes, réduites au silence et à l’obéissance, envoyées hors du village pour faire les taches quotidiennes ( chercher l’eau, laver le linge) mais pourtant extrêmement dangereuses car très puissantes intérieurement . Une fois de plus je suis subjuguée par la langue de cet auteur, par son mélange traditions et réalité. La force des légendes, de la transmission de la vie, des mots et du silence.. D’ailleurs un de ses livres précédents était « L’accordeur des silences »ou la domination de l’homme sur les enfants était le cœur du roman. Le thème de la folie est à nouveau présent dans le roman. Les histoires de familles, les personnages mi humains mi-lions, l’âme des félins s’emparant du corps des gens et de leur âme.. Entre réalité et tradition, l’âme de la femme africaine règne en féline… Et encore une fois le pouvoir des mots… et l’importance du monde intérieur..

Extraits :

Secouez les pieds, les poussières aiment voyager.

Tout notre présent était constitué de passé

il contempla les vieux vêtements accrochés à l’intérieur du toit. Il ne se sentit pas différent de ces habits, tombant informes et sans âme dans le vide.

Mais le silence est un œuf à l’envers : la coquille appartient aux autres, mais c’est nous qui nous brisons

Très souvent, il m’avait dit : seuls les humains connaissent le silence. Pour les autres bêtes, le monde ne se tait jamais et les herbes qui poussent comme les pétales qui éclosent font un énorme bruit. Dans la brousse, les bêtes vivent à l’oreille

La vie était devenue pour elle une langue étrangère

Préférer n’était pas un verbe fait pour elle. Comment peut-on préférer quand on n’a jamais appris à vouloir ?

La seule façon de s’échapper d’un endroit : c’est de sortir de nous. La seule façon de sortir de nous : c’est d’aimer quelqu’un.

J’ai tellement besoin de dormir ! Ce n’est pas le repos que je cherche. Je veux plutôt m’absenter de moi-même. Dormir pour ne pas exister.

Légende ( je vous mets le début… ) Autrefois, il n’existait que la nuit. Et Dieu faisait paître les étoiles dans le ciel. Quand Il les alimentait davantage, elles grossissaient et leurs panses regorgeaient de lumière. En ce temps-là, toutes les étoiles mangeaient, elles luisaient toutes de la même …

Plus la vie est vide, plus elle est peuplée par ceux qui sont déjà partis : les exilés, les fous, les défunts

Ma mère a l’habitude de dire que l’eau arrondit les pierres comme la femme façonne l’âme des hommes

Ce qui s’est passé, c’est qu’avec le temps, j’ai cessé d’avoir des attentes. Et celui qui n’a plus d’attentes, c’est qu’il a déjà cessé de vivre
j’ai peur d’être dévorée. Non par l’angoisse qui m’habite. Dévorée par le vide de ne pas aimer. Dévorée par le désir d’être aimée.

la tristesse ce n’est pas pleurer. La tristesse c’est ne pas avoir devant qui pleurer

Les trains démarrent lentement, en soupirant, en regrettant de partir

Ceux que nous tuons, aussi étrangers et ennemis qu’ils soient, deviennent nos parents pour toujours. Ils ne partent plus jamais, ils demeurent plus présents que les vivants

Je suis moi-même tellement recouvert de poussière que mon corps semble n’avoir ni dedans ni dehors. Je m’époussette, mes mains sont des nuages qui ont l’air d’avoir émigré de mon corps

Tous les matins la gazelle se réveille en sachant qu’elle doit courir plus vite que le lion ou elle sera tuée. Tous les matins le lion se réveille en sachant qu’il doit courir plus vite que la gazelle ou il mourra de faim. Peu importe que tu sois un lion ou une gazelle : quand le Soleil point, il vaut mieux que tu commences à courir. Proverbe africain

Comme l’écriture m’avait auparavant sauvée de la folie. Les livres me restituaient des voix telles des ombres en plein désert.

Personne plus que moi n’aimait les mots. Pourtant, en même temps, j’avais peur de l’écrit, j’avais peur d’être autre et d’être ensuite trop à l’étroit en moi-même

Et l’alphabet défilait devant mes yeux. Chaque lettre était une nouvelle couleur avec laquelle je regardais le monde

– De quoi vous souvenez-vous le plus de l’époque de la guerre ? – Il n’y a rien à rappeler, monsieur, dit un paysan. – Comment ça ? – On est tous revenus morts de la guerre.

Aucune guerre ne se raconte. Là où il y a du sang, il n’y a pas de mots. L’écrivain est en train de demander aux morts de montrer leurs cicatrices.

C’est de ceux qui nous sont plus proches que nous devons nous défendre

il y a dans le village un serpent qui circule dans le silence des toits et le long des chemins. Cette créature venimeuse cherche les gens heureux pour les mordre et les empoisonner, sans qu’ils ne s’en aperçoivent jamais. Voilà pourquoi à Kulumani, tout le monde souffre du même malheur. Tout le monde a peur, peur de la vie, peur des amours, même peur des amis. Les uns appellent ce monstre “diable”. D’autres shetani. Cependant la plupart l’appellent “serpent boiteux”. L’écrivain interrompt ce long récit : – Pardonnez-moi, mon cher administrateur, mais pour moi, ce serpent c’est nous-mêmes.

Avec un tee-shirt large cachant mes genoux, je ressemble à un fantôme incompétent.

Et le voisinage c’est comme les médicaments : il est très bon, mais il ne se montre qu’en cas de maladie

– C’est bien d’être perdu. Cela signifie qu’il y a des chemins. C’est quand il n’y a plus de chemins que c’est grave.

Finalement, le bonheur et l’amour se ressemblent. On n’essaie pas d’être heureux, on ne décide pas d’aimer. On est heureux, on aime

Eh bien, danser c’est comme chasser. Chaque danseur s’empare de l’univers tout entier

Dans cette valise était abrité mon avenir. Pliés et rangés comme si c’était du linge attendaient toutes mes rêveries et mes espoirs

On ne dit jamais qu’il y a un problème. Admettre qu’il y a un problème n’apporte que des problèmes avec les chefs

Les ossements sont notre unique éternité. Le corps s’évapore, les souvenirs s’évanouissent. Restent les os pour toujours

Les morts ne sont pas absents : ils demeurent vivants, nous parlent dans nos rêves, nous pèsent sur la conscience

Peut-on appeler enfant une créature qui laboure la terre, coupe le bois, porte l’eau et, à la fin de la journée, n’a plus le cœur à jouer ?

Il n’y a pas de danse qui ne soit ainsi, dangereuse, presque fatale. On commence dans les bras de la vie, on finit en dansant avec la mort

Les ténèbres, dit-on, sont le royaume des morts. Ce n’est pas vrai. De même que la lumière, le noir n’existe que pour les vivants. C’est dans le crépuscule qu’habitent les morts, dans cet interstice entre jour et nuit, où le temps se recroqueville en lui-même. Celui qui vit dans le noir invente des lumières. Ces lumières sont des personnes, des voix plus anciennes que le temps

L’unique refuge qu’il me reste est à l’intérieur de moi-même. Je procède comme les bêtes blessées, je me recroqueville comme un fœtus

Toutes ces femmes étaient déjà mortes. Elles ne parlaient pas, ne pensaient pas, n’aimaient pas, ne rêvaient pas. À quoi bon vivre, si elles ne pouvaient pas être heureuses

(photo prise en Tanzanie)

May, Peter « La trace du sang » (2015)

La série Assassins sans visages (tome 3)

Résumé : Alors qu’il vient de se découvrir atteint d’une forme de leucémie foudroyante, MacLeod, l’enquêteur hors pair, doit repartir en chasse d’un meurtrier sans visage qui menace sa famille. Son enquête va l’emporter des années en arrière dans un petit village espagnol où une famille britannique séjourne avec ses trois enfants. Alors que les parents se sont absentés pour dîner, Richard, un garçon de vingt mois disparaît. Peter May déploie tous les arcanes d’une intrigue pleine de suspense pour le troisième opus de sa série française.

Mon avis : Suspense jusqu’au bout. Plus on avance dans cette série et plus on fait connaissance avec les personnages secondaires. Et plus ils deviennent importants et attachants. Cette facette de Peter May est intéressante ; ici la description des lieux perd de son importance, on est toujours sous pression, dans la traque.. On est sur la trace du passé.. On visite la France… Et j’aime toutes les écritures de cet auteur..

Extraits :
Partagée entre la France et l’Allemagne qui se l’étaient disputée pendant des siècles, Strasbourg avait décidé d’être européenne.

Il grimpa les quelques marches conduisant au banc sur lequel il s’était assis cette nuit-là en se demandant où il trouverait le courage de vivre. À présent, il devait trouver le courage de mourir. Ce n’était pas la mort elle-même qui l’angoissait. Tout le monde doit mourir. On le sait, mais on ignore quand. C’était cela le plus pénible

Ce jour-là, prenant soudain conscience que lui aussi mourrait un jour, il s’était assis au bord de son lit, avait réfléchi un moment, et décidé que puisque cela ne se produirait pas avant très longtemps, il ne devait surtout pas s’inquiéter en attendant. Ce cloisonnement lui avait été très utile pendant cinquante et un ans. Mais, désormais, quelqu’un avait brisé les scellés et ouvert le compartiment de la mort, le laissant face au problème qu’il avait si commodément relégué dans un coin

Voir ses dernières semaines, ses derniers jours lui filer entre les doigts lui paraissait la pire des tortures.

Les idiots sont pleins de certitudes et les gens sensés pleins de doutes.
Le problème, c’est que le corps commence à décliner quand le cerveau commence à se construire

— Personne ne devrait vivre seul. La vie est trop courte pour ça

Mais avec l’égoïsme propre aux enfants, elle ne tenait jamais compte des sentiments des autres

Tu as construit ta vie entière en me rendant responsable de tout ce qui ne va pas. Eh bien, tu vas devoir trouver un autre coupable, et en vitesse. Ce sera peut-être une bonne chose, d’ailleurs. Parce que quand j’aurai disparu, tu n’auras plus de tête de Turc à ta disposition pour te soulager de tes propres défauts. Ça t’aidera au moins à prendre tes responsabilités.

La vie devait être vécue intensément. Chaque minute, chaque seconde étaient précieuses

La proximité de la mort leur avait à tous deux révélé quelque chose sur eux-mêmes, en les obligeant à se réconcilier. Le passé n’existait plus

Un dicton lui revint en mémoire : Grattez le vernis, qu’est-ce que vous trouvez ? Une autre couche de vernis

Quelquefois, on se penche sur son passé et on regrette de ne pas avoir pris des décisions différentes. Tu sais, les grandes décisions. La carrière avant la vie personnelle. Un homme plutôt qu’un autre. Et puis, il y a aussi les petites. Celles qui peuvent avoir des conséquences encore plus graves. Décider, par exemple, qu’on n’a pas le temps d’aller faire les courses. Tu as une lessive à faire et tu dis : allez-y, ne m’attendez pas, le temps que j’aie fini, les boutiques seront fermées

L’énigme est plus fascinante que la tragédie

Votre réputation vous précède. — La bonne ou la mauvaise ?

Pourtant, on sentait chez lui une certaine douceur, reflet probable d’une qualité plus cérébrale, d’une humanité qui avait résisté à sa carrière de flic
Ses chaussettes dépareillées et ses chaussures qui n’avaient pas croisé une boîte de cirage depuis longtemps indiquaient clairement qu’il était célibataire, ou veuf – qu’il vivait seul en tout cas

On ne peut jamais s’imaginer capable de vivre séparé de ceux qu’on aime. Jusqu’à ce qu’on y soit obligé

J’ai assez vu d’yeux rougis par les larmes en me regardant dans la glace pour reconnaître ceux de quelqu’un qui a pleuré

D’ici, on peut voir à des centaines de kilomètres. C’est merveilleux. Est-ce que cela ne fait pas naître en vous un sentiment… d’insignifiance ? Celui de n’être qu’une minuscule poussière à la lisière de l’infini. J’avais l’habitude de monter ici chaque fois que ma vie devenait trop compliquée. Chaque fois que ma petite personne et mes problèmes commençaient à m’obséder. J’y retrouvais toujours une sorte d’équilibre. En me replaçant au milieu de ce paysage qui ne manquait pas de me rappeler que mes ennuis, quels qu’ils fussent, étaient peu de choses au sein de l’univers. Rien, comparés à ceci

Vous ne pouvez pas modifier le passé, mais l’avenir dépend de vous

Pour ma part, je n’ai jamais très bien connu mon père. J’étais toujours trop occupée. Je pensais toujours avoir le temps. Le temps de m’asseoir avec lui pour bavarder, faire plus ample connaissance, en somme. Et puis, un jour, il est mort. Finis les lendemains, plus de retour possible

Chaque fois que je vous vois, mon cher, vous me semblez avoir pris un sacré coup de vieux. — Normal, on se voit tous les dix ans ! — Ma foi, c’est peut-être pour ça

elle s’était vite repliée à l’abri du bureau et de ses ordinateurs, et cherchait quelque réconfort au sein de cet univers refuge qu’elle pouvait contrôler du bout des doigts

Quand on souffre, on s’en prend parfois à ceux qu’on aime le plus.

Il n’y a rien de pire que de voir la vie défiler devant ses fenêtres sans pouvoir y prendre part

Cette rue avait toujours été sans issue, comme la vie qu’il y avait vécue

Tous ses sens furent assaillis par une odeur qui le fit reculer d’un bond dans le temps et lui donna le vertige. Il dut s’appuyer un instant au mur. Brusquement, il se faisait l’impression d’un fantôme venu hanter son propre passé, s’attendant à tout moment à se voir sortir de sa chambre et dévaler les marches jusqu’à la terrasse qui surplombait la mer. Cette terrasse où il avait passé tant d’heures à lire, réfléchir, rêver, pleurer

Il lui était impossible de changer le passé, de modifier les événements qui avaient transformé sa vie. En revanche, elle avait encore les moyens de choisir son avenir. Ce pouvoir était entre ses mains

Les secrets étaient nuisibles. Là où il y avait de l’amour, il ne devait pas y avoir de secret

la dépression s’était abattue sur lui comme un épais brouillard hivernal que même le soleil radieux de cette journée ne parvenait à dissiper.

Série « Assassins sans visages »

Van Cauwelaert, Didier « Le principe de Pauline » (2014)

Van Cauwelaert, Didier   « Le principe de Pauline » (05/2014)

 

Résumé

« Pauline avait un grand principe dans la vie : l’amour sert à construire une véritable amitié. Maxime et moi en sommes la démonstration vivante. Nous aurions pu nous contenter d’aimer la même femme, d’être des rivaux compréhensifs… Mais non. Maxime, pour appliquer le principe de Pauline, a voulu devenir mon protecteur. Et c’est ainsi qu’un voyou à la générosité catastrophique a pris en main le destin d’un romancier dépressif. »

Haletant, poignant, irrésistible de drôlerie, le nouveau roman de Didier van Cauwelaert nous plonge dans la tourmente d’une amitié encore plus ravageuse que la passion. »

Mon avis : Et les histoires racontées par cet auteur me parlent toujours autant. Une vraie histoire d’amour doit aboutir à une relation qui dure. Pauline ne veut pas d’une histoire qui divise mais une histoire qui cimente.. Il y a un moment référence, une rencontre dans une librairie. Et il y a aussi un hommage au rôle du libraire… Le pouvoir du libraire qui dit « lisez cela » et le bouche à oreille suit… Une séance de dédicace… pas grand monde mais la rencontre de sa vie.

Dans la bourgade, le centre d’intérêt est la maison d’arrêt… Au départ le héros sera un intermédiaire, puis naitra une histoire à trois qui sera le centre de la vie des trois protagonistes. Un éloge de l’amitié. Un questionnement sur l’amour, le désir, l’amitié, la loyauté, sur la façon dont on se perçoit et dont on perçoit les autres. Mais aussi sur le bonheur, la vie par procuration, le transfert dans la vie des personnages du roman. Le réel et l’imaginaire se mêlent, dans la vie comme dans le roman. Et les touches de notre enfance nous relient aux personnages. L’importance des odeurs (l’importance du choix du parfum) , les sons, le gout ( les Chamonix orange) et les souvenirs. La difficulté de vivre, de s’en sortir, le refus de vivre aussi. Un roman sur le lien entre passé et présent, entre envie et espoir, entre liberté intérieure et extérieure, entre vie « extérieure » et « intérieure », entre ce qui se montre et ce qui se cache.. C’est quoi le bonheur ?

Extraits :

– J’avais hâte de vous connaître. Je vous ai lu. Les deux me paraissaient un peu contradictoires.

Et je suis entré dans un capharnaüm dantesque, où les piles de livres semblaient étayer les murs et soutenir le plafond

Elle occupait l’espace comme si un caméraman avait fait le point sur elle en rendant flou le décor.

Je buvais ses paroles en emplissant mes narines. De près, son odeur évoquait une armoire de grand-mère : lavande séchée et cire d’abeille le disputaient au géranium, avec une pointe de naphtaline. Un parfum inattendu sur une hyperactive de vingt ans, et qui lui allait plutôt bien. Un parfum garde-corps. Un sérieux légèrement empesé pour maintenir dans l’antimite les folies de son âge.

Comment on fait pour oublier l’homme qu’on aime ? Sa voix, ses yeux, sa peau…

La culture en prison, vous savez, ce n’est pas toujours bien vu

– Je pense qu’on a besoin d’écrire quand on n’est pas satisfait de la vie normale. On écrit pour vivre autre chose

– Un romancier, finalement, il est un peu le gardien de ses personnages. Non ?

Puis il est resté plié en avant sur sa chaise, comme un saule pleureur abattu

Et ne me dis pas qu’elle te branche moyen : t’as les yeux qui bandent rien qu’à toucher ta poche.

Une femme, comme tu l’as écrit, c’est pas seulement un cœur et un cul

« Une femme, c’est un tissu de contradictions qui tend vers la synthèse. »

Ils font livre à part

J’ai un grand principe, dans la vie : l’amour, ça sert à fabriquer de l’amitié. Sinon on se plaît, on couche, on se lasse, on se quitte pour aller voir ailleurs, et on s’oublie. Quel intérêt ?

Ai-je vraiment envie, ai-je vraiment besoin de soumettre mes souvenirs à l’épreuve du présent ? Il est encore temps de tourner les talons, de revenir en arrière

je suis comme tout le monde, face au retour impromptu du passé. Ce ne sont pas les regards d’autrefois qu’on redoute, c’est le reflet qu’ils nous renvoient aujourd’hui. Qui peut se croire à la hauteur des espoirs qu’on a jadis placés en lui ? On se dit : malgré les apparences, je suis resté le même. Et alors ? Il n’est pas nécessaire de changer pour se trahir

C’est important, les odeurs, a-t-elle repris au bout d’un moment, sans lien apparent. Je l’ai laissée développer. Mieux valait flotter dans les généralités, finalement, que perdre pied en commentant de travers ce qui venait de se passer entre nous

En même temps, je l’aime comme il est. On ne change pas les gens, à part leur parfum. Je l’ai fait passer d’Eau sauvage à Vétiver, c’est tout. De la rage de vivre à l’isolation boisée.

J’ai toujours du mal à exprimer mes sentiments, à les comprendre. Il n’y a qu’en informatique que j’arrive à trouver les bonnes connexions.

Mais j’étais fou d’elle, fou de désir et d’amitié – oui, elle avait raison, c’était tellement plus riche, plus excitant, plus rassurant que l’amour possessif qui rend idiot, malheureux ou toxique – du moins en ce qui me concerne

Elle est comme ça : elle transforme les citrouilles en princes charmants

Dans sa bouche, le mot amour sonnait moins juste que le mot parrain

C’était un club de torture banal, où des gens ruisselaient en courant sur des tapis roulants sans avancer d’un mètre, tandis que d’autres grimaçaient obstinément pour tenter de repousser des blocs de fonte

Il n’avait pas découvert Dieu, m’écrivait-il, mais il avait découvert l’homme, et ce n’était pas beau à voir.

Le monde est beau dans ma tête.

Je lui ai fait remarquer que si les peintres ont besoin de fixité, les écrivains, eux, se nourrissent du mouvement.

Faire le tri dans mes peurs, mes renoncements, mes refus. Affermir une décision. Et, au bout du compte, laisser le passé reprendre le contrôle…

Le vrai luxe, mon vieux, c’est de pouvoir choisir la personne avec qui tu crèches. Le reste, c’est juste une question de déco

C’est un roman, Maxime. Laisse-moi une part d’imaginaire. – D’accord, mais il faut que je sois vrai. – La vérité d’un roman, ça n’a rien à voir avec l’exactitude des faits

C’était surréaliste de mettre en scène un personnage à moins d’un mètre de son inspirateur, de reconstituer le passé en partageant le présent

– L’île de Ré. – J’adore. J’y ai passé des vacances. – Moi aussi. En fait, je sors de centrale. – Ingénieur ? – Détenu.

Il m’a pris par les épaules et on a quitté le monde de l’université pour retourner dans la civilisation.

Moi, je n’avais pas changé. Ce compliment bateau, je le ressentais, face à eux, comme le plus cuisant des échecs. J’étais le même, oui. J’avais renoncé à vivre de ma plume pour poser à plein temps des moquettes qui m’ôtaient la force d’écrire en dehors du week-end, et pourtant personne ne me trouvait altéré, trahi, détruit. Preuve que ma passion d’enfance n’était pas aussi vitale que je l’avais cru. Il ne me restait rien

L’ami, c’est celui qui est toujours là, quoi qu’il arrive.

Mais je ne veux pas me venger, ni me consoler. Juste creuser la douleur de l’avoir perdue.

Posément, je lui ai expliqué que, sur un plan déontologique, un journaliste littéraire n’était pas forcément un fournisseur de louanges

– Je préfère m’écraser que de réussir par les putes, le racket et la violence. OK

Une bouffée de tendresse rétrospective m’a serré la gorge

Je leur ai donné un amour que j’ai repris – du moins qui a cessé d’être –, et il ne faut jamais reprendre ce qu’on a donné. Je m’en voudrai toujours. D’avoir donné. D’avoir repris. D’être comme ça

Le seul moment de bonheur franc de ma vie, en dehors des mondes virtuels que je construis, que je déconstruis ou que je viole pour échapper à une réalité qui ne m’appartient pas.

C’était bien pire que des photos d’enfance où l’on ne se reconnaît plus. Et ce ne sont pas les photos qui mentent

C’est ainsi que vous m’aiderez, quand j’irai me réfugier dans nos souvenirs intacts et nos rêves dangereux

Toi encore, avec tes livres, tu as un but. Moi, je n’avais que des revanches.

Ce n’était pas de la passivité, ni de la résignation, encore moins du renoncement. C’était la calme ferveur qui réduit le poids des jours.

Je m’étais appliqué à végéter dans le provisoire pour me garder disponible, pour n’avoir rien d’important à quitter le jour où elle nous reviendrait. Soudain, l’éphémère n’avait plus de sens

Elle a changé, mais le parfum est le même. Sa beauté s’est assagie, patinée. Les quelques rides autour des yeux et de la bouche donnent de la profondeur à son sourire

Je voudrais que le temps s’arrête et que tout ce qui n’est pas nous s’efface

 

Constantine, Barbara « Et puis Paulette.. » (2012)

L’auteur : Fille d’Eddie Constantine,  passionnée par la nature et par les chats, Barbara Constantine a plusieurs cordes à son arc. Céramiste et scripte, elle collabore notamment au film ‘Les Poupées russes’ de Cédric Klapisch.
Ses romans :
Allumer le chat, 2007
A Mélie, sans mélo, 2008
Tom, Petit Tom, Tout Petit Homme, Tom, 2010
Voisins, voisines et Jules le chat, 2011
Et puis, Paulette…, 2012,

Et puis, Paulette…

Résumé : Ferdinand vit seul dans sa grande ferme vide. Et ça ne le rend pas franchement joyeux. Un jour, après un violent orage, il passe chez sa voisine avec ses petits-fils et découvre que son toit est sur le point de s’effondrer. A l’évidence, elle n’a nulle part où aller. Très naturellement, les Lulus ( 6 et 8 ans ) lui suggèrent de l’inviter à la ferme. L’idée le fait sourire. Mais ce n’est pas si simple, certaines choses se font, d’autres pas…
Après une longue nuit de réflexion, il finit tout de même par aller la chercher.
De fil en aiguille, la ferme va se remplir, s’agiter, recommencer à fonctionner. Un ami d’enfance devenu veuf, deux très vieilles dames affolées, des étudiants un peu paumés, un amour naissant, des animaux. Et puis, Paulette….

Mon avis :
Il est écrit comme on cause, il se lit vite.. il remonte le moral.. montre que la solidarité et la coloc’ entre les différentes générations a de beaux jours devant elle. Plein de sensibilité… beaucoup aimé.. Tout en sensibilité et en douceur . Pour vous donner le sourire, vous permettre de rire, d’avoir une petite larme à l’œil.. et de croire un moment que la gentillesse est une valeur sûre…

Extraits:

Peut-être qu’à force de ne plus se voir, on finit par s’oublier.

Hortense est très excitée, elle veut apprendre à surfer sur le oueb ! Cliquer sur le dos d’une souris ! Se mettre de profil sur fesse bouc !

Alors, bien sûr, il ne parle à personne de tout ça. Il n’a jamais bien su s’exprimer, encore moins parler de ses émotions. Il aurait l’impression de se mettre à poil au milieu de la grande place, un jour de marché. Très peu pour lui. Il préfère garder tout au fond, bien enfoui, c’est plus simple.
Dans la vie, il fallait toujours attendre. Les anniversaires, Noël, les vacances…

Une couille dans le potage, c’est une erreur, deux, c’est une recette

« A Henriette, mon épouse
Tu m’as pourri la vie pendant quarante ans
Maintenant, repose. »

Récondo (de), Léonor « Amours » (2015)

Auteur : Léonor de Récondo, née en 1976, débute le violon à l’âge de cinq ans. Son talent précoce est rapidement remarqué, et France Télévisions lui consacre une émission alors qu’elle est adolescente. À l’âge de dix-huit ans, elle obtient du gouvernement français la bourse Lavoisier qui lui permet de partir étudier au New England Conservatory of Music (Boston/U.S.A.). Elle devient, pendant ses études, le violon solo du N.E.C. Symphony Orchestra de Boston. Trois ans plus tard, elle reçoit l’Undergraduate Diploma et rentre en France. En octobre 2010, paraît son premier roman, La Grâce du cyprès blanc, aux éditions Le temps qu’il fait. Depuis 2012, elle publie chez Sabine Wespieser éditeur : en 2012, Rêves oubliés, roman de l’exil familial au moment de la guerre d’Espagne. En 2013, Pietra viva, plongée dans la vie et l’œuvre de Michel Ange, rencontre une très bonne réception critique et commerciale. Amours, paru en janvier 2015, a remporté le prix des Libraires et le prix RTL/Lire. Son nouveau roman, Point cardinal, paraît en août 2017, toujours chez Sabine Wespieser éditeur.

Résumé :

Nous sommes en 1908. Léonor de Récondo choisit le huis clos d’une maison bourgeoise, dans un bourg cossu du Cher, pour laisser s’épanouir le sentiment amoureux le plus pur – et le plus inattendu. Victoire est mariée depuis cinq ans avec Anselme de Boisvaillant. Rien ne destinait cette jeune fille de son temps, précipitée dans un mariage arrangé avec un notaire, à prendre en mains sa destinée. Sa détermination se montre pourtant sans faille lorsque la petite bonne de dix-sept ans, Céleste, tombe enceinte : cet enfant sera celui du couple, l’héritier Boisvaillant tant espéré.

Comme elle l’a déjà fait dans le passé, la maison aux murs épais s’apprête à enfouir le secret de famille. Mais Victoire n’a pas la fibre maternelle, et le nourrisson dépérit dans le couffin glissé sous le piano dont elle martèle inlassablement les touches.

Céleste, mue par son instinct, décide de porter secours à l’enfant à qui elle a donné le jour. Quand une nuit Victoire s’éveille seule, ses pas la conduisent vers la chambre sous les combles…

Les barrières sociales et les convenances explosent alors, laissant la place à la ferveur d’un sentiment qui balayera tout.

Prix RTL-Lire 2015 – Prix des Libraires 2015

Mon avis : C’est le troisième livre que je lis de cette romancière et je suis toujours sous le charme. Amour, sensualité, musique des corps et des notes. Début du XXème siècle : les femmes commencent à prendre leur liberté. Tout en délicatesse, nous assistons à la libération par l’amour de deux femmes totalement emmurées dans leur condition sociale et faisant exploser le corset (au propre et au figuré) qui les empêchait de respirer. C’est l’histoire des secrets de famille cachés. Un moment magique que je ne veux pas déflorer…mais je vous encourage vivement à lire ce petit bijou.

Extraits :

Elle réalise soudain que la solitude, dans laquelle elle est née, l’oblige à toujours acquiescer. Si elle avait eu le choix – mais ce mot n’existe ni dans sa condition, ni dans son vocabulaire –, elle aurait dit : « Non ». Elle l’aurait même hurlé

Elle savait que, malgré la nuit qui s’était faite en lui, ces mots trouveraient leur chemin, et ils se rendormaient.

Comme elle se sentait bien évanouie, la pensée ailleurs, si loin d’ici. Où s’était-elle donc évadée ? Cette vacuité lui convient parfaitement

Il éprouve de la tendresse pour elle, il la considère comme un objet délicat qu’il faut choyer

Une peinture traverse le temps. Ces photographies, on ne sait pas encore comment elles vieilliront

Elle n’a jamais vu de femme nue auparavant. Sa mère, jusqu’à son mariage, lui avait interdit d’avoir une glace. Elle n’avait, pour sa toilette, que l’usage d’un petit miroir accroché au mur, certes doré et de jolie facture, mais qui ne reflétait d’elle que son visage

Elle n’avait jamais eu la sensation de véritablement exister et, soudain, elle est deux fois trop

La vacuité dans laquelle elle déambule depuis toujours semble soudain si vaste qu’elle en perd l’équilibre

Et, comme une grande houle intérieure, des souvenirs surgissent à la surface de sa mémoire.

Tout le monde présentait bien, les mentalités s’accordaient, les portefeuilles aussi

Toujours changeant. Il se perd à tenter de la suivre. Mais, quand elle est gaie, il ne manque jamais de la soutenir : « Oui, ma chérie, ton idée est excellente. Fais ce qu’il te plaît ! » Sous-entendu : trouve ta joie comme tu le souhaites, tant que tu restes dans la bienséance exigée par notre milieu

Elle est contre ce corps si beau qu’elle a vu dans sa chambre, et puis il y a son odeur, un parfum capiteux et âcre, quelque chose de piquant qui émeut ses narines. La découverte de l’autre

Elle ne s’est jamais sentie plus grande qu’une fougère – elle pourrait se cacher derrière une souche de la clairière et personne ne s’apercevrait de son absence, elle pourrait y mourir, ce serait de même. Hier, dans le simple geste d’une main posée sur son épaule, son corps a enfin grandi, il existe, il s’est lié à un autre. Et ce monde, dans lequel elle a jusqu’ici avancé aveuglément, résignée, opinant à tout sans la moindre résistance, prend une teinte nouvelle, brûlante. Ce simple geste l’a rendue vivante

Il aime aussi, au petit matin, voir la nature s’éveiller pour profiter du splendide spectacle de ses couleurs changeantes. Se sentir à la fois animal, parce que sa peau frissonne à l’aube de ce jour nouveau, et homme, à pouvoir s’extasier de la beauté environnante

La guerre rapproche terriblement. C’est là qu’on se dit des choses qu’on ne se dirait jamais en temps de paix, de ces secrets qui ne se dévoilent pas

« Mon cœur a glissé dans ton corps. Je te touche et c’est moi que je caresse

Ce lien qui unit maintenant leurs corps brise en un instant l’interdit de leur amour et des conventions sociales. Toutes ces épaisseurs inutiles qui, lorsqu’elles sont nues, restent cousues à leurs habits

L’amour lui a soudain donné une identité propre. Jusque-là, elle n’avait fait que se mouvoir à tâtons, aveugle aux autres et à elle-même

Ils sont tous dépendants les uns des autres, chacun à sa manière, liés aux us et coutumes, liés à leur rang social

Alors, oui, le Graal est là, à portée de mains. Cette sonate, ce mouvement, elle va le jouer aujourd’hui, maintenant. Caresser les touches, et se lancer dans le flot incessant, soutenu, inépuisable de triolets. Beethoven la guide par ces mots posés au-dessus de la première portée : Si deve suonare tutto questo pezzo delicatissimamente e senza sordino. Oui, ce morceau a été écrit pour elles, une délicatesse infinie, sans sourdine

… absorbée par la délicatesse avec laquelle les notes sortent de ses mains. Poser doucement la pulpe de ses doigts sur la touche, appuyer juste ce qu’il faut pour en avoir l’âme blessée

« Tu sais, je ne me suis jamais posé la question de qui j’étais. Ma mère m’a toujours regardée comme quelque chose qui poussait. J’aurais aussi bien pu être un brin d’herbe… »

« La différence entre toi et moi, c’est qu’on ne m’a jamais menti, j’ai toujours su que ce serait difficile… »

Et puis, il l’a trompée avec une bonne, pas avec une autre femme !

Chacun dans sa pièce, chacun dans sa solitude profonde, hanté par des rêves, des désirs, des espoirs qui ne se rencontrent pas, qui se cognent aux murs tapissés, aux taffetas noués d’embrasses – métrages de tissu qui absorbent les soupirs pour n’en restituer qu’un écho ouaté.

Elle trouve des réponses à des questions qu’elle ne s’était jamais posées

il est des secrets si lourds à porter que l’on préfère aussitôt les divulguer afin d’en partager la charge.

Elle se balance au rythme des mots qui peu à peu la plongent dans une torpeur douce. Oublier, oublier

De la vie, on ne garde que quelques étreintes fugaces et la lumière d’un paysage

 

Penny, Louise « Le beau mystère» (2014)

La série des enquêtes de l’inspecteur Armand Gamache

Tome 8: « Le beau mystère» (2014)

Résumé : Québec, le monastère Saint-Gilbert-entre-les-Loups n’admet aucun étranger. Vingt-quatre moines y vivent cloîtrés. Ils cultivent des légumes, élèvent des poules, fabriquent du chocolat et prient. Ironiquement, la communauté qui a fait vœu de silence est devenue mondialement célèbre pour ses chants grégoriens, dont l’effet est si puissant qu’on le nomme « le beau mystère ».
Cette harmonie est rompue par l’assassinat du chef de chœur et l’intrusion de l’inspecteur Armand Gamache et de son adjoint Jean-Guy Beauvoir. Les enquêteurs cherchent l’accroc dans ces vies consacrées à l’amour de Dieu, mais cette retraite forcée les place aussi face à leurs propres failles. Pour trouver le coupable, Gamache devra d’abord contempler le divin, l’humain, et la distance qui les sépare.

Mon Avis :
Cette fois, le duo Gamache-Beauvoir est enfermé dans un huis-clos. Dans un monastère sur une ile. Pas de contacts extérieurs, mis à part quelques textos. La musique et la foi. Les doutes, les murs et les fondations de l’être et de la vie, les convictions ébranlées, la bataille contre les peurs …
Une enquête toute en finesse, un contexte très spécial, le suspense, et toujours les relations humaines au centre du roman.
Toujours aussi enthousiasmée par les enquêtes de l’inspecteur-chef !

Extraits
Jamais des mots ne parviendraient à décrire comment cette musique transcendait la nature humaine et élevait l’homme au niveau du divin.

Faire ce qu’ils faisaient tous les week-ends. Encore et encore. Encore et encore. Jusqu’à sa mort.

Eux aussi iraient à la pêche en espérant trouver des indices, des éléments de preuve, des témoins.

Et quand ils auraient suffisamment d’éléments pour servir d’appâts, ils attraperaient un meurtrier.

Lorsque d’autres s’arrêtaient, l’inspecteur-chef continuait d’avancer et regardait dans les fissures, les crevasses et les cavernes. Là où vivaient des choses sinistres.

L’arôme de bois de santal venait de l’eau de Cologne du chef tandis que l’eau de rose était le parfum de sa femme, qui se retrouvait sur lui quand ils s’étreignaient. Le chef portait le parfum de sa femme, comme une aura. Mélangé au sien.

La mort signifiait toujours une perte. Et une mort violente élargissait le trou. La perte semblait plus grande.

D’après son expérience, quand une personne disait « honnêtement », cela annonçait souvent un mensonge.

Une mort violente ne survenait jamais par hasard. On trouvait invariablement d’autres blessures, moins importantes, des meurtrissures, des sentiments froissés. Des insultes et des rejets.

À court de mots. Il en avait accumulé une multitude au fil des ans. Un entrepôt plein de pensées, d’impressions, d’émotions. De choses non dites.
Mais maintenant qu’il avait besoin de mots, l’entrepôt était vide, sombre et froid.

Il n’y avait pas âme qui vive ici. Mais cela ne voulait pas dire qu’il n’y avait pas d’âmes mortes.
Il repoussa l’image qui était apparue dans sa tête, créée par la petite mais formidable usine à l’intérieur de lui qui produisait des pensées terribles.
Le monstre sous le lit. Le monstre dans le placard. Le monstre dans l’ombre.
Le monstre dans le silence.

En fait, « n’aimait pas » était un euphémisme. Ce qui avait commencé par des divergences d’opinions s’était transformé en antipathie, puis en méfiance. Et les sentiments négatifs ne cessaient de s’amplifier. Pour l’instant, ils s’étaient arrêtés à une aversion réciproque.

La nuit approchait. Et quiconque l’affrontait sans être préparé était un imbécile.

Bien souvent, il faut des années avant qu’une personne se décide à commettre un meurtre. Mais finalement quelque chose ou quelqu’un fait pencher la balance.

Pour la première fois de ma vie, je ne pensais rien. Je ressentais seulement quelque chose.
Les chants remplissaient des espaces que je ne savais pas vides. Ils ont apaisé une solitude dont je n’avais pas conscience. Ils m’ont apporté la joie. Et la liberté.

Le silence était bien plus oppressant et menaçant que des injures hurlées.

Il devait briser cette carapace pour atteindre l’homme à l’intérieur, le centre mou

se vider l’esprit de toute pensée. Je me demande si c’est ça, la liberté.

Vous seriez surpris du nombre de façons qui existent pour faire passer son message, lesquelles sont bien plus efficaces — et plus insultantes — que des mots.

Mais n’était-ce pas justement ça, du bon marketing ? Ne pas mentir, mais choisir quelles vérités dire.

Des millions de gens sont prêts à croire n’importe quoi. Ils voient le Christ dans une crêpe et se mettent à la vénérer.

Les voix des moines semblaient encore plus belles que la veille. Elles étaient maintenant empreintes de tristesse, mais il émanait des notes une légèreté qui remontait le moral. Les chants étaient à la fois solennels et joyeux. Terre à terre et aériens, comme s’ils avaient des ailes et volaient.

Les gens trouvaient toujours quelque chose à garder précieusement. Pour les petits garçons, c’étaient des pointes de flèches et des billes œil de chat ; pour les adolescents, un t-shirt cool et une balle de baseball signée. Et pour les grands garçons ?

Le violoniste fait chanter l’instrument, le violoneux le fait danser.

Cela expliquait-il pourquoi sa grand-mère aimait tant son potager ? Lorsqu’elle se tenait debout, se penchait, s’agenouillait, était-ce une sorte de messe pour elle ? Un acte de dévotion ? Avait-elle trouvé dans son potager la paix et le réconfort qu’elle avait cherchés dans la religion catholique ?

C’était comme s’ils avaient grandi dans la même maison, mais dans des pièces différentes.

Un élan de colère, qu’il réfréna aussitôt. Sa colère était comme les légumes-racines sous leurs pieds : enterrée, mais grandissant encore.

Mais les chants grégoriens ? Ce qui constitue le centre de notre vie ? Eh bien, certaines personnes les connaissent, d’autres les ressentent

C’était ça, le problème, avec la brebis galeuse. Elle contaminait le troupeau petit à petit, insidieusement. Au début, rien ne la distingue des autres, jusqu’à ce que la maladie se manifeste. Et alors, c’est trop tard.

il vivait dans la peur. Pas de ce qui pourrait l’attaquer de l’extérieur, mais de ce qui attendait patiemment à l’intérieur de ses propres murs.

Seul un saint ou un idiot donnerait une promotion à un adversaire.
— Est-ce que ça va ?
— Oui, ça va, je suis bien.
— B.I.E.N. ? Bête, inquiet, emmerdeur et névrosé ?

Les nobles, les administrateurs instruits et les marins avaient peut-être découvert le Nouveau Monde, mais c’étaient les paysans robustes qui l’avaient peuplé. Leurs voix, comme de vieux chênes, s’étaient profondément enracinées dans le Québec. Si bien qu’une historienne parlant avec ces Québécois pourrait avoir l’impression d’être remontée dans le temps jusqu’à l’époque de la France médiévale.

Sur cette figure, un sourire ne paraîtrait jamais tout à fait à sa place, mais il s’y installa confortablement pour quelques instants.

Même si vous laissez votre passé à la porte, ça ne signifie pas qu’il reste là, dit-il. Il finit par s’infiltrer par des fissures.

Les gens meurent petit bout par petit bout, en une série de petites morts. Ils perdent la vue, l’ouïe, leur autonomie. Ça, ce sont les morts physiques. Mais il y en a d’autres, moins évidentes, mais plus fatales. Ils perdent courage. Ils perdent espoir. Ils perdent confiance. Ils se désintéressent de tout. Et, finalement, ils se perdent eux-mêmes.

Il y avait la face extérieure, que tout le monde voyait, et l’autre, derrière, qui était en train de pourrir, de s’effriter.

 

Penny, Louise : La série des enquêtes de l’inspecteur Armand Gamache