Guilcher, Armelle «Pour l’amour d’une île» (2015)

Résumé : Elle s’appelle Marine. Un prénom qui évoque sa passion, la mer. Cette mer qui entoure la petite île bretonne où elle est née et a grandi, jusqu’à la mort brutale de ses parents. Devenue médecin, Marine décide de retourner sur l’île perdue dans les brumes, au milieu des écueils qu’elle aime tant. Mais les mois passent et elle ne parvient pas à amadouer les habitants pour le moins distants. Les patients restent rares et l’hostilité est palpable. Une hostilité qui semble trouver sa source dans l’histoire familiale, ne laissant au « nouveau docteur », au bord du découragement, d’autres choix que de raviver le passé pour comprendre. Au risque de rouvrir des blessures enfouies. (Paru chez Pocket en 01.2016)

Mon avis : On prend le ferry et on quitte le continent pour s’installer sur la petite île de Marine. Retour aux sources, aux origines. Et on se retrouve immergé dans les haines intestines, dans la méfiance à l’égard de ceux qui ne sont pas totalement iliens (même si au départ l’ile était leur lieu de naissance).. Et j’ai plongé… Et en plus une femme médecin, non mariée… vous pensez bien … c’est mal vu ! Marine va être confrontée à la méfiance, au rejet… pour aller au bout de son rêve.. Les relations entre les jeunes les rapports hommes/femmes… Et au passage, un petit cours d’histoire de la Bretagne, de la collaboration des nationalistes bretons pendant la guerre… Marine va lutter au propre et au figuré contre vents et marées pour s’ancrer dans le paysage et la vie de l’île. Des jalousies, des amours contrariées, des amitiés entre jeunes et moins jeunes, des luttes d’influence, des générations qui se détestent ou se protègent ; la suspicion règne et le poids du passé est lourd à porter. Que c’est dur la vie en vase clos ! Allez-y, vous n’allez pas le regretter. Un roman à l’image de la météo : puissant, tempétueux, tumultueux, avec des vagues et des périodes calmes… mais la lame de fond n’est jamais bien loin.  Et aussi de très belles pages de tendresse et d’attachement aux ainés… Ce livre m’a fait penser à l’excellent « Les déferlantes » de Claudie Gallay… Si vous aviez aimé cette concordance caractère / histoire / nature, alors vous allez aimer.

Extraits :

En rejoignant son cabinet, elle s’adressa à la personne qui l’espionnait derrière le volet.
— Bonne soirée !

Non, je ne m’ennuie jamais grâce à cette merveilleuse capacité que j’ai de rêver à volonté. Dans mes rêves, je bâtis un univers en harmonie avec mes désirs les plus enfouis et dans lequel tout est parfait.

On aurait cru l’étrange appel d’un être irréel, le souffle de quelque esprit impalpable ou plus simplement la respiration de la nuit. La nuit vivait et par la magie d’une secrète alchimie, j’étais entraînée au cœur de cet univers fantastique.

Je me moquais pas mal de connaître la vérité. Ce qui m’importait réellement, c’était de continuer à croire en lui parce que je n’aurais pas accepté que s’effondrent mes valeurs.

Ce tableau, sublime, magnifié par l’adoration que je voue à ma terre natale, m’amène toujours à croire que je suis née en un lieu dont la singularité, la mystique sauvagerie collent à ma personnalité, un lieu qui de toute éternité m’a été destiné.

Ainsi je prenais soudainement conscience que notre abbé était un être de chair. Je me l’étais toujours représenté en mandataire d’une religion, autant dire sans existence physique, et voilà qu’il m’apparaissait avec les défauts, les tentations, la fragilité d’un homme. C’était une situation nouvelle qui éveillait en moi un désordre inconnu et troublant.

Le vent, la pluie, le froid, rien ne m’en dissuadait. J’allais ainsi chaque jour à la nuit tombée au-devant de ma ration de rêve. Dans une nature dépouillée, propice aux retours en soi, je ressassais ma journée, m’attardant surtout sur les moments de bonheur, moments si rares qu’il est parfois utile de les remâcher jusqu’à n’en plus pouvoir.

Île, mon sang, mes origines, mes blessures enfouies.

Si vu du port l’océan arborait un aspect pacifique, une fois au large l’illusion ne persistait guère. On aurait dit un gigantesque reptile ondulant violemment, décrivant des creux et des bosses et le bateau épousait fidèlement les méandres de la bête mugissante.

L’âpreté du sol se lisait sur le visage fermé des femmes, entièrement vêtues de noir, et sur la face burinée, sculptée par vents et marées, des hommes.

Les vagues s’écrasaient sèchement à un rythme constant. Elles s’étalaient, se retiraient, revenaient encore et le mouvement, monotone comme le tic-tac d’une horloge, finissait par endormir l’esprit.

Tous les ports se ressemblent, l’océan est le même partout, tantôt rieur, tantôt chagrin. Pourtant je reconnaîtrais mon île entre toutes.

C’est comme un film triste au cinéma, tu pleures, tu t’apitoies mais ce n’est pas pour autant que ta vie en est bouleversée. À la fin de la séance, tu essuies tes larmes et tu oublies. Là c’est pareil.

Malgré l’obscurité, je distinguais les larmes qui brillaient au bord de ses yeux. On aurait dit deux perles irisées, enserrées dans leur prison de cils.

J’avais peur de ce monde d’adultes que j’entrevoyais et qui m’aspirait inexorablement.

« À l’avenir, me promis-je, avant toute réaction intempestive (genre “je me drape dans ma dignité”) face à un litige quel qu’il soit, interroge-toi d’abord sur ta propre responsabilité. » Avais-je assez de générosité pour souscrire à ce principe ?

Autant je contrôlais parfaitement ma vie jusqu’alors, et peu importe qu’elle ronronnât ou que ce fût une enveloppe presque vide, autant je me demandais ce qu’il allait advenir de moi à l’issue de tous ces événements traumatisants.

Mes pensées étaient aussi embrouillées que la perspective que je découvrais de ma fenêtre.

Moi qui, en tout temps, en tous lieux, trouvais toujours à m’occuper, ne serait-ce qu’à rêver, voilà que l’absence d’activités me rendait morose.

Pour rapprocher deux êtres, il faut plus que le décider : des points communs, une même sensibilité, se divertir, s’émouvoir ou s’offenser des mêmes choses…

Au lieu d’attaquer d’emblée une langue relativement complexe, le professeur essayait de susciter en nous le désir de l’apprendre.

De peine, je n’en avais plus. Mon cœur était mort et c’était bien ainsi. Ma conversion en adulte, et en adulte indifférente à tout, s’était opérée à mon corps défendant. Mais cela était et me vaudrait peut-être une suite de parcours sans autres égratignures.

Dorénavant j’étais capable de me souvenir des êtres et non plus uniquement de leurs souffrances, celles qui jusqu’alors avaient alimenté les miennes.

Elle redoutait qu’à la faveur de la nuit, les fantômes du passé ne surgissent et ne l’entraînent avec eux dans un abîme sans fond qui l’engloutirait à jamais.

Elle aimait aussi la pluie. Lors des grosses averses, les quais étaient déserts et elle s’accoudait au parapet pour contempler les gouttes rebondir sur la surface de la mer. Cela faisait comme un voile de perles qui s’élevait au-dessus de l’écume des vagues.

Les excuses qu’elle se donnait pour justifier son émoi, elle en avait conscience, ressemblaient davantage à de la psychologie de bazar qu’à une véritable explication rationnelle.

Elle n’était pas malade. Elle s’éteignait comme une chandelle.

Des déceptions, tu en auras partout. Les gens sont par essence décevants. Alors si en plus tu rajoutes un lieu qui ne te satisfait pas, une façon de pratiquer ton métier qui ne te sied pas, c’est trop de désappointements à la fois.

Oublier c’était renier les raisons qui lui avaient permis de grandir, de s’aguerrir, de se façonner dans les deuils, les chagrins, pour finalement renaître, reconstruite, fortifiée, apaisée.

 

Image : echogeo.revues.org (modifiée en noir/blanc)

Appanah Nathacha «Petit éloge des fantômes» (2016)

Auteur : Ayant le créole mauricien comme langue maternelle, Nathacha Devi Pathareddy Appanah, dont la famille descend d’« engagés » indiens immigrés à Maurice, écrit en français. Elle travaille d’abord à l’île Maurice comme journaliste pour Le Mauricien et Week-End Scope. Elle s’installe en 1998 en France, où elle poursuit sa carrière de journaliste dans la presse écrite et en radio. Ses articles sont publiés dans Géo Magazine, Air France Magazine, Viva Magazine et elle fait des reportages pour la Radio suisse romande, RFI, France Culture.
Son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, publié en 2003 aux Éditions Gallimard raconte l’épopée des travailleurs indiens venus remplacer les esclaves dans les champs de canne à sucre à l’île Maurice. Son deuxième roman Blue Bay Palace (Gallimard, 2004) donne à voir la schizophrénie d’une île Maurice entre l’image de la carte postale et une société très marquée par les classes, les castes et les préjugés.
Dans La Noce d’Anna, publié en 2005 aux éditions Gallimard, la narratrice, tout en vivant la journée du mariage de sa fille, Anna, s’interroge sur la transmission entre mère et fille.
Le Dernier Frère, publié en 2007, aux éditions de l’Olivier, raconte l’histoire de Raj, un garçon mauricien et de David, un jeune juif qui se retrouve enfermé à la prison de Beau-Bassin pendant la Seconde Guerre mondiale. Le Dernier Frère a reçu plusieurs prix littéraires dont le prix du roman Fnac 2007, le prix des lecteurs de L’Express 2008, le prix de la Fondation France-Israël. Il a été traduit dans plus de quinze langues. En 2015, parution de En attendant demain (Gallimard 2105)
Paru en 2016, son roman Tropique de la violence est issu de l’expérience de son séjour à Mayotte où elle découvre une jeunesse à la dérive (source Wikipedia). Et toujours en 2016, «Petit éloge des fantômes» , 7 petites nouvelles.

 

Résumé : « Oh, je sais que Lili n’est pas vraiment là, que c’est mon esprit qui me « joue des tours » comme le dit le docteur C., mais pourquoi devrais-je arrêter ce réchauffement du corps, cet afflux de sang au cerveau, ce boum boum du cœur, ce fourmillement agréable dans les doigts, ce « ah te voilà » que je lui lance avec ma voix d’avant, ma voix claire de sœur ? Pourquoi devrais-je refuser cette vie-là, que les autres appellent délire, fantômes, hallucinations mais qui est ma version à- moi du vivant, du présent, du palpable, du survivable ?» (Collection Folio 2 € – 112 pages – (n° 6179), Gallimard 25-08-2016)

 

Mon avis : J’aime bien cette petite collection « Petit éloge ». J’avais déjà lu « Petit éloge de la nuit » d’Ingrid Astier  et « Petit éloge des souvenirs » de Mohammed Aïssaoui (2014). Je continue sur ma lancée « Appanah »  ( et de 4) et je  suis de plus en plus sous le charme. Sept petits textes personnels sur sa vie, sa grand-mère, les croyances et divinités indoues, sur l’Ile Maurice, sur l’absence, la disparition, la présence des êtres qui ne sont plus… Pas sur les fantômes qui font peur et qui angoissent..  Lisez ce petit opus plein de douceur et d’amour. Nos disparus qui nous entourent et qui sont là…

Extraits des sept récits :

  1. Mes fantômes bien-aimés:

« C’était comme si elle s’adressait à un fantôme, cet autre moi qui avait disparu. C’était une impression étrange et culpabilisante. »

« Les mots doux existaient encore quelque part en moi mais je ne les ai pas trouvés, par ce jour-là en tous cas. »

« N’y avait-il personne autour de moi pour savoir que l’oralité a des limites, que les souvenirs s’envolent et finissent par disparaître ? »

« Je ne sais comment prendre tout ça dans mes mains, le coudre ensemble et en faire une vie. Ils sont au-dessus de mon épaule, ils sont présents et impalpables à la fois, ils refusent d’être mis sur le papier, décrits, imprimés, ils refusent d’être autre chose que mes fantômes bien-aimés. »

  1. Hollanda:

« Parfois le vent hurlait avec un cri tellement humain que ça me donnait la chair de poule »

« Il me disait que c’était la peur du noir qui faisait cela ; qu’il avait lu des essais sur ce peurs-là, sur ces sentiments enfouis et qui nous ramènent à l’enfant que nous étions. »

  1. La traversée:

« Il m’a appris que lors de l’incinération d’un corps sur le bucher le crâne doit éclater sous l’effet du feu pour que ce rite de purification de l’âme et de destruction du corps matériel soit accompli. Ainsi Agni, le dieu du Feu, peut transporter l’âme au dieu de la Mort. L’âme existera alors sous la forme d’un fantôme pendant plusieurs jours avant de se réincarner ou pas. Si le crâne n’éclate pas, il doit être brisé par un prêtre funéraire. Un hindou dont le crâne serait resté intact après la cérémonie errera à jamais sous la forme d’un fantôme »

« Chaque hindou a un dharma, un devoir à accomplir de son vivant. »

« Comment savoir quel est son devoir ? Est-il de se battre ? Est-il de se soumettre ? Est-il de lâcher prise ? »

  1. Le sommeil:

« […] simplement un ami qui aurait le courage de lui révéler ce qu’elle a effacé de sa mémoire mais qui la réveille toutes les nuits à la même heure, comme un fantôme qui n’aurait pas terminé son travail »

  1. Partir :

« […] et tu feras exactement ce que t’a dit la voix non mon vieux c’est ta voix c’est toi qui parles le vrai toi l’ancien toi mais »

  1. Les jonquilles:

« Tu n’avais, toi, aucune photo de ta famille, aucune de toi enfant, aucun objet que tu trainais de maison en maison. Tu étais neuf, tu me fascinais. »

« Tu refusais la glu des secrets partagés, de confidences, de l’enfance »

  1. La vague:

« […] et je me mets à courir pour empêcher que les pensées, les souvenirs et toutes ces choses brouillées ne fondent sur moi comme des oiseaux de proie. »

« […] je sais aller dans un endroit vide, au fond de moi, ou plus rien n’existe, pas de pensées, pas de passé, pas de présent, pas de futur, juste ça, cet endroit et moi. »

« Découvrir que la mémoire n’est pas faite d’images dans la tête uniquement. »

« Pourquoi devrais-je refuser cette vie-là, que les autres appellent délire, fantômes, hallucinations mais qui est ma version à moi du vivant, du présent, du palpable, du survivable ? »

 

 

 

 

 

Appanah, Nathacha «En attendant demain» (2015)

Appanah, Nathacha « En attendant demain » (2015)

Auteur : Ayant le créole mauricien comme langue maternelle, Nathacha Devi Pathareddy Appanah, dont la famille descend d’« engagés » indiens immigrés à Maurice, écrit en français. Elle travaille d’abord à l’île Maurice comme journaliste pour Le Mauricien et Week-End Scope. Elle s’installe en 1998 en France, où elle poursuit sa carrière de journaliste dans la presse écrite et en radio. Ses articles sont publiés dans Géo Magazine, Air France Magazine, Viva Magazine et elle fait des reportages pour la Radio suisse romande, RFI, France Culture.
Son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, publié en 2003 aux Éditions Gallimard raconte l’épopée des travailleurs indiens venus remplacer les esclaves dans les champs de canne à sucre à l’île Maurice. Son deuxième roman Blue Bay Palace (Gallimard, 2004) donne à voir la schizophrénie d’une île Maurice entre l’image de la carte postale et une société très marquée par les classes, les castes et les préjugés.
Dans La Noce d’Anna, publié en 2005 aux éditions Gallimard, la narratrice, tout en vivant la journée du mariage de sa fille, Anna, s’interroge sur la transmission entre mère et fille.
Le Dernier Frère, publié en 2007, aux éditions de l’Olivier, raconte l’histoire de Raj, un garçon mauricien et de David, un jeune juif qui se retrouve enfermé à la prison de Beau-Bassin pendant la Seconde Guerre mondiale. Le Dernier Frère a reçu plusieurs prix littéraires dont le prix du roman Fnac 2007, le prix des lecteurs de L’Express 2008, le prix de la Fondation France-Israël. Il a été traduit dans plus de quinze langues. En 2015, parution de En attendant demain (Gallimard 2105)
Paru en 2016, son roman Tropique de la violence est issu de l’expérience de son séjour à Mayotte où elle découvre une jeunesse à la dérive (source Wikipedia). Et toujours en 2016, «Petit éloge des fantômes» , 7 petites nouvelles.

Résumé : « Adam s’est souvenu que les fenêtres en hauteur s’appellent des jours de souffrance. Il attend sa sortie depuis quatre ans, cinq mois et treize jours. Il a pensé à toutes ces promesses non tenues, à ces dizaines de petites lâchetés qu’on sème derrière soi. »
Anita et Adam se sont tout de suite aimés, mariés et ont quitté Paris pour le Sud-Ouest où Laura, leur fille, est née. Adam a abandonné la peinture pour l’architecture, Anita a délaissé l’écriture pour le journalisme. La torpeur dans laquelle le couple dérive semble inéluctable. Jusqu’à l’arrivée d’Adèle qui rallume un feu aussi créateur que destructeur.
Une réflexion sur les liens qui unissent intimité et création, pour le meilleur et pour le pire.  (Gallimard collection blanche et Folio n° 6166)

Mon avis : Appanah quelle découverte ! J’enchaîne

C’est la rencontre d’êtres ( deux créateurs artistes, l’un avec des couleurs et l’autre avec des mots) qui se sentent mal à l’endroit où ils se trouvent ; le provincial à Paris et les Mauriciennes en Europe. Lui car il aime la terre, la mer, le rythme de la vie paisible et « racinaire » et les deux Mauriciennes pour des raisons différentes ; Anita car elle est regardée comme une femme de couleur et Adèle car elle est sans papiers. Le mal être de la vie parisienne va rapprocher Adam et Anita mais au moment où ils vont quitter paris, l’un se retrouvera dans son élément et paradoxalement, la différence s’accentuera pour Anita qui ressentira davantage sa différence en province. En effet, intégration ne signifie pas assimilation… Un jour elle fera la connaissance d’une Mauricienne, comme elle. Et cette rencontre va bouleverser l’existence du couple… Je vous laisse plonger dans les affres de la différence…

Extraits :

Dans son cerveau (cet animal aux mille lumières, portes, cachettes et couloirs) une pensée se forme…

Avant elle écrivait des choses bien tournées, bien rimées, de jolis vers (comme on tricote un joli pull, comme on arrange un joli bouquet).

Elle ne le sait pas encore mais c’est cela sa force, elle sait regarder : couleur, teinte, forme, aspect, matière, ombre, lumière, termes précis (mitigeur, lavabo colonne), objets divers (grosse pomme verte en plastique pour ranger des ronds de coton) viennent se loger dans un coin de son cerveau (cet animal aux mille lumières, portes, cachettes et couloirs), se mettent en sommeil pour se réincarner plus tard dans une nouvelle, un poème, une ébauche de roman, un article.

Il y a un flou particulier autour d’elle, quelque chose qui ressemblerait à une photo bougée. C’est ce moment particulier, fragile et fugace, entre la nuit et le petit jour.

Il est un arbre centenaire, les racines enfoncées profondément dans la terre, les branches lancées haut dans le ciel, l’ombrage large et rassurant.

Tu crois que je perds mon temps, c’est ça ? Tu voudrais que je reste bien sagement ici, que je fasse le repas, le ménage, que je passe mon temps à t’attendre, à m’occuper de cette maison, oh il y a tant de choses à faire, oh la belle maison, oh la belle prison !

Les premières fois, elle est tendue tout entière vers ce moment où elle devra ramasser son énergie comme on ramasse la somme des expériences d’une vie pour en faire un bouclier, ce moment où les regards s’accrocheront à elle.

Une fois dehors, elle se met à courir vers la plage, en riant. Elle a l’impression que sa joie laisse derrière elle une grande traîne étincelante et que celle-ci pourrait porter la ville entière

Une journée est composée d’une série de tâches à accomplir, chacune dans un laps de temps alloué à l’avance, chacune à une heure plus ou moins précise, la fin d’une activité annonçant le début d’une autre et ainsi de suite.

Parfois, elle voudrait plonger la main en elle, fouiller comme les pêcheurs fouillent les entrailles des poissons, attraper et extirper cette petite lumière, cette toute petite lumière têtue et vivace qui la fait survivre, malgré elle.

Le sommeil finit par fondre sur elle, rempli de rêves d’un autre temps (couleuvre, fourmis, mari, enfant, soleil et machine à écrire). À l’aube, quand rien n’existe encore, derrière ses paupières closes, il lui semble voir cette petite lumière qui danse. Alors, elle se lève, aussi silencieuse que les particules de poussière dans les rayons du matin, et ainsi, elle marche dans un autre jour.

Elle a trouvé un monde parallèle aux vivants, aux riants, aux bruyants, aux normaux, aux identifiés. Un monde sans bruit où les habitants chuchotent, passent en silence, où les médecins ne demandent ni le nom ni l’adresse, où des dizaines d’intermédiaires arrangent les choses (un logement, un travail, un mari, une femme). Un monde sans contrat ni signature, sans compte en banque, sans voyage, sans courrier, un monde où on vous paie discrètement, un monde sans projets, sans rêves, sans pitié, sans recours, sans amis, où tout est en cash, où tout se monnaie et où tout peut disparaître du jour au lendemain. Un monde fait pour elle.

C’est une assimilée. Oh, il en a rencontré d’autres comme elle, ces étrangers qui sont allés au-delà de ce qu’on leur demande, qui habitent le centre-ville ou un village en forêt, qui ont des maisons de campagne, qui vont à Paris pour les fêtes, qui n’ont pas une trace d’accent.

Ah, la sensation d’être une femme qui crée, qui est insubmersible, utile, qui fait bien son travail et qui habite chacune de ses pensées, de ses émotions, de ses envies !

Ici aussi il y a les années, les heures et la même foule sentimentale qui s’accroche à ses rêves.

Elles parlent comme s’écrasent les vagues plus bas : sans timidité mais sans empressement non plus. Elles observent de longs silences qui ne les gênent pas.

Mais je n’arrive pas à savoir ce qui me manque exactement, c’est étrange. C’est comme penser à des gens qu’on a connus il y a longtemps. On ne se rappelle plus leur visage mais on se souvient des choses qu’ils faisaient, des choses qu’ils disaient, une phrase par-ci, un geste par-là.

J’ai l’impression que le monde nous regarde et nous ne formons qu’un seul et même cœur vivant et parfait.

S’ouvre alors pour moi un chemin noir où j’attends, je guette, je surveille, je sursaute, je tâtonne, je devine, je me mets en colère, j’hypothèse, je me convaincs, je me mens, je refuse, je tombe, je me relève, je suppose, je fais, je défais, je maudis, j’implore, je prie, je supplie, je crie, je pleure…

Il se prend d’affection pour lui-même, comme pour un animal vieillissant, un peu perdu.

Dans ce moment où tout est si silencieux, il y a, pour chacune d’entre elles, un autre chemin, une autre porte qu’elles peuvent ouvrir.

un même esprit, animé par la même envie, le même désir d’être courageux, de donner le meilleur d’eux-mêmes.

Il s’étonne de ces pensées d’avant, de ces pensées d’homme libre ; la prison lui a appris à ne rien attendre, à ne rien espérer d’autre que ce qu’on lui avait donné la veille.

Ils ne vont jamais au-delà de ces choses tangibles, ils s’accrochent à ces choses réelles pour ne pas perdre pied.

Giebel, Karine «J’aime votre peur» (2011)

Grande collectionneuse de prix littéraires et maître ès-thriller psychologique, Karine Giébel est née en 1971. Son premier roman, Terminus Elicius (collection « Rail Noir », 2004) reçoit le prix marseillais du Polar en 2005. Suivront Meurtres pour rédemption (« Rail Noir », 2006), finaliste du prix Polar de Cognac, Les Morsures de l’ombre (Fleuve Noir, 2007), prix Intramuros du festival Polar de Cognac 2008 et prix SNCF du polar 2009, Chiens de sang (Fleuve Noir, 2008), et Juste une ombre (Fleuve Noir, 2012), pour lequel Karine Giébel est couronnée par le prix Polar francophone 2012 et reçoit pour la deuxième fois le prix Marseillais du Polar. Son roman Purgatoire des innocents (Fleuve Noir 2013) confirme son talent et la consacre définitivement « reine du polar « . Après Satan était un ange (Fleuve Noir 2014), De force est son premier roman à paraître chez Belfond.

 (Maîtres du jeu : nouvelles. : contient 2 nouvelles : Post mortem suivi de J’aime votre peur – Pocket Thriller n° 15671, septembre 2013)

Résumé : (Nouvelle)
L’Empreinte sanglante d’un pied nu, la suivre au long d’une rue… L’auteur s’est amusé à suivre les règles d’un petit jeu d’écriture : donner corps à une idée en devenir depuis presque un siècle et demi, posée par Nathaniel Hawthorne – l’un des pères de la littérature américaine, dans un texte au nombre de signes limité.

Mon avis : Une excursion va virer au huis-clos. Une fois de plus un face à face entre un dangereux psychopathe qui cache remarquablement bien son jeu et une jeune femme. Le désir, la confiance et le soulagement vont peu à peu céder la place à la manipulation et la peur. Et le dénouement va être totalement inattendu. Les enfants différents se comprennent et savent se parler… Une petite nouvelle qui une fois encore démontre la compréhension de l’âme de l’auteur.

Extraits :

Putain, ce regard… À tomber à la renverse. Fenêtre turquoise ouverte sur un abîme sans fond.

Ce qui compte, c’est que je sois sorti de cet enfer. Ou plutôt de cet enfermement.
Enfer, enfermement… Jamais remarqué que ces deux mots étaient si proches !
Non, l’enfer je n’en sortirai jamais. L’enfer c’est moi.

Je suis enfin quelque chose à défaut d’être quelqu’un.
Je suis la peur.

face au noir, au silence, tout devient évident. Et intolérable. La nuit nous prépare à la mort, à doses homéopathiques ; un granule tous les soirs.

Encore un blanc, chargé des mille couleurs silencieuses de l’amour.

Moi, je n’ai que la vie à perdre, c’est si peu de choses… Par contre, toi tu as une vie. Un passé, un présent, un avenir…

 

 

Arditi, Metin «L’enfant qui mesurait le monde» (2016)

Auteur : Metin Arditi est un romancier suisse d’origine turque, notamment auteur du Turquetto (Actes Sud, 2012, prix Jean Giono) et, chez Grasset, de La Confrérie des moines volants (2014) et Juliette dans son bain (2015). Envoyé spécial de l’UNESCO pour le dialogue interculturel, il accomplit de fréquents voyages en Israël et en Palestine, en Turquie et en Arménie. A Genève, il préside la fondation Pôle Autisme.

Résumé : À Kalamaki, île grecque dévastée par la crise, trois personnages vivent l’un près de l’autre, chacun perdu au fond de sa solitude. Le petit Yannis, muré dans son silence, mesure mille choses, compare les chiffres à ceux de la veille et calcule l’ordre du monde. Maraki, sa mère, se lève aux aurores et gagne sa vie en pêchant à la palangre. Eliot, architecte retraité qui a perdu sa fille, poursuit l’étude qu’elle avait entreprise, parcourt la Grèce à la recherche du Nombre d’Or, raconte à Yannis les grands mythes de l’Antiquité, la vie des dieux, leurs passions et leurs forfaits… Un projet d’hôtel va mettre la population en émoi. Ne vaudrait-il pas mieux construire une école, sorte de phalanstère qui réunirait de brillants sujets et les préparerait à diriger le monde ? Lequel des deux projets l’emportera ? Alors que l’île s’interroge sur le choix à faire, d’autres rapports se dessinent entre ces trois personnages, grâce à l’amitié bouleversante qui s’installe entre l’enfant autiste et l’homme vieillissant.

Mon avis : On retrouve dans ce livre – sélectionné pour le Prix Goncourt – plusieurs points autobiographiques de l’auteur ; la Méditerranée, l’autisme, les chiffres, l’art.

J’ai beaucoup aimé ce roman. Des personnages cabossés, «en manque» mais pas à la dérive, dans un pays qui s’effondre. Une question existentielle : faut-il sacrifier son âme et celle de son pays à l’argent Faut-il renoncer à son identité et à ses valeurs pour satisfaire aux contraintes de l’argent et des autres ? Le tourisme doit il primer sur la qualité de vie, la destruction des paysages… La philosophie et la sagesse doivent-elles s’effacer devant le luxe et les loisirs de masse ?

Les personnages : un architecte qui quitte tout pour s’établir dans l’île suite au décès de sa fille ; un prêtre avec un lourd secret, un enfant autiste qui a le génie des mathématiques, des politiciens plus ou moins véreux, une journaliste qui ne sait plus si elle doit faire primer ses idées ou sa subsistance ; la crainte du présent, du passé. Le tout dans la lumière de paysages à vous couper le souffle. Un livre où la beauté de de la nature  et  la civilisation de la Grèce antique (théâtre, philosophie, mythologie,  traditions, croyances, arts , culture) côtoient la vie difficile des habitants de l’ile (la difficulté de gagner sa vie, les traditions de la pêche) et les perspectives d’avenir.

Les sentiments et la profondeur des êtres sont aussi présents ; la population de l’ile qui entoure le petit autiste, la difficulté de vivre de la mère confrontée à cette situation particulière, l’importance du contact (physique et humain) l’envie de plaire mais aussi la difficulté de concilier vie amoureuse et vie tout court, la peur de ne pas être à la hauteur. L’importance de rester ancré dans la vie, dans la réalité, dans l’avenir sans pour autant tourner le dos au passé. Vivre avec et pour les autres, vivants ou disparus… Le dialogue entre les présents et les absents. Les clés de la vie et de la survie… Magnifique et lumineux. …

Extraits :

À l’instant où le soleil disparut derrière les Nissakia, la lumière devint gris-bleu et la crique, si tendre et accueillante quelques minutes plus tôt, prit un air mélancolique.

Après l’inhumation, ils étaient tous retournés sur l’esplanade, où les moniales avaient distribué des sachets de colyva, un gâteau fait de blé bouilli, de raisins secs et de cannelle, pour que chacun rentre chez lui avec en bouche un goût de douceur.

mon enfance dans le Queens n’a été marquée ni par la Grèce ni par les États-Unis ou l’ambition d’en devenir président, mais par une obsession : le dessin.

Tu es comme un trehandiri en pleine tempête. Tu connais nos bateaux de pêche, tout en pointes, à la proue comme à la poupe. Leur nom vient de treho. Ils courent. Ils sont intrépides. Comme les hommes, lorsque le destin leur sourit. Quand la mer n’est pas furieuse, nous sommes tous de grands capitaines. Lorsqu’elle se déchaîne, le plus solide des trehandiri doit rentrer au port et s’ancrer.

Comment faire, lorsqu’on se retrouve sans ancrage ? Pour ma part, je m’accroche à trois pensées du Christ. Aux trois ancres qu’il nous a léguées pour nous aider à surmonter la tempête.

Le théâtre entier, de bas en haut, est submergé de coquelicots. Il y en a partout. Le long des allées, au pied des pierres, entre les stelles, partout ! Des coquelicots comme je n’en ai jamais vu !Immenses ! Et rouges, papa, rouges ! D’un rouge si chaud ! Il y en a des milliers, peut-être même des dizaines de milliers ! Je regarde le théâtre qui m’entoure et j’ai le sentiment de me trouver au cœur d’un immense brasier.

Mais si les morts ressuscitent dans nos cœurs, ils ne nous accompagnent pas dans notre vie terrestre. C’est là que tu es, Eliot. Dans la vraie vie. Et c’est là que tu dois vivre.

Tu sais quoi ? Je crois bien que la beauté des criques rend intelligent. Je t’assure ! Elle apaise, elle permet de voir les choses avec distance, avec sérénité… On s’étonne de se retrouver si calme, si réceptif, et comme par miracle on approche de la sagesse.

 Lorsque les hommes se prennent pour les égaux des dieux,
Zeus envoie Ati, déesse de la confusion et de l’aveuglement,

Le pays avait vécu dans le mensonge et la vanité, les dieux s’étaient vengés, et la Grèce était à terre.

Le touriste se faisait encore plus rare que le poisson.

Elle ne savait plus où se situait la frontière entre le compromis acceptable et la compromission

Ces jours-ci, une question me revient sans cesse : qu’est-ce que la vie peut nous offrir de plus beau ? Deux choses, je crois, totalement opposées. D’abord, une énorme lucidité. D’un coup, ce que tu regardes est comme éclairé de mille projecteurs, tu comprends tout. Et puis le contraire absolu. La capacité de rêver. D’imaginer ce à quoi on n’oserait pas même penser.

 La cravate… Voilà une comparaison parfaite ! Le symbole de la contrainte.

Le théâtre n’est pas la vraie vie, il s’agit de personnages fictifs… Détrompez-vous. Le théâtre, c’est vous et c’est moi. C’est nous tous, qui sommes ses personnages… Le théâtre, c’est découvrir l’autre. L’écouter. Ce que nous avons tant de mal à faire dans la vraie vie, justement… Écouter et écouter encore… Écouter avec patience. Et surtout, ne pas juger.

 

 

 

 

Giebel, Karine «Post Mortem» (2013)

(Maîtres du jeu : nouvelles. : contient 2 nouvelles : Post mortem suivi de J’aime votre peur – Pocket Thriller n° 15671, septembre 2013)

L’Auteur : Karine Giébel est née à La Seyne-sur-Mer en 1971, dans le Var. Après des études de droit et l’obtention d’une licence, Karine Giébel cumule de nombreux emplois dont celui de surveillante d’externat, pigiste et photographe pour un petit journal local, saisonnière pour un Parc National ou encore équipier chez McDonald. Elle intègre ensuite l’administration. Elle est actuellement juriste dans la fonction publique territoriale et s’occupe des marchés publics au sein d’une communauté d’agglomération1. Elle publie deux premiers romans dans la collection « Rail noir » aux éditions La Vie du Rail en 2004 et 2006. Elle poursuit son aventure éditoriale au Fleuve noir et chez Pocket. Elle s’est fait une place à part dans le thriller psychologique.

Résumé : Il y a des crimes parfaits.
Il y a des meurtres gratuits.
Folie sanguinaire ou machination diabolique, la peur est la même. Elle est là, partout : elle s’insinue, elle vous étouffe… Pour lui, c’est un nectar. Pour vous, une attente insoutenable. D’où viendra le coup fatal ? De l’ami ? De l’amant ? De cet inconnu à l’air inoffensif ? D’outre-tombe, peut-être…

Mon avis : Ah ! Elle est forte pour les retournements de situation, pour l’emprise psychologique. J’ai accroché immédiatement. Une fois encore des personnages hermétiques qui cachent remarquablement bien leur jeu. Je me suis fait piéger jusqu’à la dernière phrase !

Extraits :

J’espère que tu ne m’en tiendras pas rigueur ? C’est l’avantage d’être mort : on peut tout se permettre !…

Son regard se perd dans l’infini, elle tente d’y noyer la tension qui ne cesse de croître en elle.

Ce fameux sourire. Qui a séduit tant de proies.
— J’ai faim.
Premières paroles.
Un prédateur a toujours faim.

Celui qu’elle a épousé est décidément bien loin. Enseveli sous les décombres d’une vie.

On dit que la déception est toujours à la hauteur de l’espoir.

 

Lenormand, Frédéric «Mademoiselle Chon du Barry» (1996)

Mademoiselle Chon du Barry ou Les surprises du destin

Résumé : Comment réussir quand on est pauvre et laide dans un monde où rien ne se fait hors du plaisir et de l’argent ? Frédéric Lenormand raconte les aventures picaresques et enlevées de Chon du Barry, belle-sœur de la favorite de Louis XV, depuis la cour de Versailles jusqu’aux tempêtes de la Révolution. Aussi rigoureux que léger, ce joyeux divertissement ressuscite avec allégresse la société insouciante du XVIIIe siècle à travers le regard incisif d’une aventurière de salon. Par l’auteur des Nouvelles Enquêtes du juge Ti et de la série de polars historiques « Voltaire mène l’enquête », prix Historia et prix Arsène Lupin.

Mon avis : Mais ce fut une découverte ! Je ne connaissais pas du tout Chon ! un moment de lecture super sympa. Faut dire que j’aime la façon de raconter l’histoire de cet auteur ! Et ce petit livre fut un moment divertissant et enrichissant ! Sérieux sans se prendre au sérieux. Apprendre en s’amusant ! Magouilles et compagnie sont de la partie, comme il se doit à la Cour du Roi. Et toujours cet humour caustique, cette iriônie mordante, ces petites phrases et ses descriptions dont je ne me lasse pas…

Extraits :

Il aimait la vérité, dit-il, mais la vérité n’était pas commerciale ; et ce fut tout.

Mon paradis avait ses démons. Je devais bientôt m’apercevoir qu’ils y formaient le plus grand nombre. Mon conte de fées était peuplé de carabosses.

J’aurais voulu être aussi belle. J’aurais pris chaque jour un nouvel amant. Si j’avais possédé sa beauté, j’aurais été encore plus bête qu’elle.

L’héritier du trône, empâté et maussade, promenait cet air de catastrophe dont je sus bientôt qu’il lui était ordinaire.
« Cet homme-là porte son malheur sur la figure, remarquai-je. On le croirait destiné à finir en place publique !

Il possédait néanmoins un trait unique en sa famille : il était intelligent, ce qui eût été une qualité en beaucoup d’autres, mais qui, chez lui, inquiétait.

Quant au généalogiste du roi, point ne fut besoin d’une telle documentation pour le convaincre : Mme du Barry était l’amie de Sa Majesté, elle était donc aussi comtesse qu’on pouvait l’être.

elle était à la fois en retard, mal élevée, idiote et prétentieuse, elle avait tout ce qui faisait le charme des vrais nobles.

Ma recherche d’un prétendant commençait à me faire ressembler au héron de la fable, qui méprise toutes les occasions et tombe de mal en pis.

Ils parlèrent de ce qu’elle connaissait, c’est à dire de la pluie, du beau temps et des ragots sur les cours d’Europe du nord.

Je crois qu’il prenait les penseurs, savants et autres célébrités pour les principales curiosités de notre pays, plus que Chambord ou Notre-Dame. De fait, il n’en allait pas visiter d’autres.

Lorsque je le croisai pour la dernière fois, le jour de son départ, il me demanda avec dégoût pourquoi je le dévisageais.

« Vous ressemblez à quelqu’un », lui répondis-je.
J’hésitai et corrigeai.
« Pardonnez-moi, je suis myope. Après tout, non. Vous n’êtes personne. »

Elle ne voyait rien de l’avenir, sans doute parce qu’elle ne gardait aucune mémoire du passé.

Voltaire était le roi des philosophes, le roi des gens d’esprit, et aussi le roi des rustres ; tout en finesse, certes, mais rustre néanmoins.

Il semble que ma belle-sœur, de sa vie, ne remarqua jamais un homme qu’il n’eût un titre, un coffre plein et des cheveux gris

– Si vous voulez parler à mon intelligence, coupa Jeanne, adressez-vous à ma belle-sœur. »

Je crois que la mort ne l’effrayait pas. C’était la solitude des survivants qui lui faisait peur. Jeanne était une rose sans jardin, une fleur en attente de jardinier, à qui peu importait qu’une main qui l’eût choyée finît par la couper.

Elle n’a d’yeux que pour la vie.
« Eh bien ces yeux ne lui resteront pas longtemps ! »

Je lui demandai s’il savait nager. Entre deux bouillons il répondit que « non, heureusement », puis il coula.

En apprendre plus sur Mlle Chon du Barry : http://www.histoire-pour-tous.fr/histoire-de-france/5296-mademoiselle-chon-du-barry-belle-sur-de-la-comtesse-du-barry.html

Curiol, Céline «Les vieux ne pleurent jamais» (01.2016)

Auteur : Céline Curiol est née à Lyon en 1975. Diplômée de l’École supérieure des techniques avancées et de la Sorbonne, elle quitte la France et s’installe à New York. Là, elle devient correspondante pour la BBC et Radio France, se met à écrire et tente de gagner sa vie en travaillant notamment à l’ONU.

Elle publie son premier roman à trente ans, ce livre intitulé Voix sans issue (Actes Sud, 2005 ; Babel n° 782) est alors traduit dans une douzaine de langues.

Résumé : À soixante-dix ans, Judith Hogen vit désormais seule. Actrice à la retraite, elle a cessé de fréquenter les scènes artistiques new-yorkaises et se contente de la compagnie de sa voisine, Janet Shebabi, une femme de son âge fantasque et malicieuse.
Trouvant un soir entre les pages d’un roman de Louis-Ferdinand Céline une vieille photographie, Judith est transportée cinquante ans en arrière et soudain submergée de tendresse et de ressentiments. Face à ce visage longtemps aimé, elle se surprend à douter des choix du passé.
C’est ce moment que choisit Janet pour lui proposer de partir, de s’embarquer dans un voyage organisé aussi déroutant que burlesque au cours duquel s’établit entre elles un compagnonnage heureux hors des convenances de l’âge.
De retour à Brooklyn, Judith doit bien admettre que la raisonnable passivité que lui impose la société devient insupportable. Elle décide de repartir en voyage, dans son pays natal, cette France quittée dans les années soixante, là où demeure cet homme, celui de la photo, ce héros.

Céline Curiol convoque ici avec humour les paradoxes de l’âge à travers le mystère de la permanence, de la persistance des liens entre les êtres. Qu’ils soient amis, frère et sœur ou amants, que reste-t-il de ces attaches qui les construisent, les rassurent ou les abîment ?
“D’abord, je me suis mise à les observer sans trop savoir ce qui motivait ce désir. Ça a commencé par ma mère, quelque temps après qu’elle eut perdu son mari, mon père. J’essayais de deviner si un changement fondamental s’était produit en elle, avec les pertes et les années. Puis il y en eut d’autres, dans la rue, au cinéma, au restaurant, dans les bus et les trains, femmes, hommes, discrets, retors, pétillants. J’observais leurs gestes, leurs expressions, leurs habitudes, et avec eux les autres se comporter, inattentifs ou brusques. D’ailleurs, quand je parle d’eux, c’est peut-être de vous et tant mieux. Ma curiosité sur le qui-vive, je voulais sentir et comprendre, savoir ce qu’est cette chose dont les images publicitaires vantent les mérites mais dont on ne parle qu’à distance. Vieillir… inéluctable, imprévisible, menaçant, mais qu’était-ce vraiment ? Le drame de la condition humaine ?
Ingénue du haut de mes quarante ans, j’ai pris les devants, attirée, comme je l’ai souvent été dans mon travail d’écrivain, par ces « concepts généraux » qu’on lance à tort et à travers dans le flot des conversations, nous en servant comme de motifs et de garants alors que nous n’osons les sonder davantage de peur de ne pas nous y retrouver. Ce fut l’Amour pour Exil intermédiaire, l’Étrangeté pour L’Ardeur des pierres, la Dépression pour Un quinze août à Paris. Aujourd’hui le Vieillissement… dans un monde où les rêves de jeunesse éternelle sont un moteur d’espoir et de consommation, où la sexytude a supplanté toutes les sagesses.
Le roman que j’ai voulu écrire est celui d’une quête, non de vérités, toujours élusives, mais de fraternité. C’est le roman d’une résistance contre les attentes que notre apparence induit chez les autres. Que vaut le temps s’il n’est que l’érosion de nos plus sûres forteresses ? Que vaut la vie si l’on ne se sent plus à quiconque nécessaire ? D’une rive à l’autre de l’Atlantique, Les vieux ne pleurent jamais est une histoire de rupture et de fuite, d’amour et de préjugés, aussi banale et vitale que toutes les histoires de famille.” (Source Actes Sud)

Mon avis : Si vous aviez bien aimé Thelma et Louise”, le livre devrait vous plaire. C’est un retour sur le passé, une réflexion sur le temps passé, sur le présent, sur le fait de se laisser vieillir ou de décider d’aller de l’avant. Non on ne doit pas se laisser marcher dessus avec commisération sous prétexte qu’on a pris de l’âge. Et surtout on ne doit pas avoir peur d’exister ! de vivre. On ne doit pas abdiquer devant le plus jeune. C’est aussi une réflexion sur le fait qu’on ne doit pas laisser des non-dits et qu’il faut parler avant qu’il ne soit trop tard. C’est aussi l’importance d’avoir une voisine… et aussi prendre conscience de ce que les gens qui nous entourent peuvent se révéler très précieux ; il faut aller au-delà des apparences, se faire violence, sortir, ne pas se laisser enterrer vivants ! Oser ! En plus il y a beaucoup d’humour ! La vision des sorties et des voyages organisés en groupe pour le 3ème âge est à tomber ! Moi qui suis individualiste, le récit me fait hurler de rire et dire « jamais » !!) … la remise en question d’une vie, l’envie de renouer avec le passé, de comprendre pour partir l’esprit serein… Très joli moment de lecture.

Extraits :

Je n’ai rien contre les mots. Pourtant lorsqu’ils cascadent de façon aussi imprévisible, j’ai l’impression d’être étourdie, comme si quelque chose dans mon cerveau se mettait à tournoyer à trop grande vitesse, un peu comme si j’avais bu une liqueur de fruits

Rien ne meurt avant d’avoir perdu toute possibilité d’être…

À nos âges, tout déménagement est une prouesse, un sérieux chamboulement qui paraît souvent aussi absurde que dispendieux au soir d’une vie qui doit, pour ne plus être dilapidée, se recourber sur ses acquis

Le livre m’attendait ; j’ai senti l’envie frémir, une envie dont je n’avais plus ressenti la caresse rassurante depuis des lustres, l’anticipation bienheureuse qui précède le retour à une lecture interrompue

Oui, il y avait une injustice à vieillir femme, car la féminité, ou plutôt ce que l’époque moderne désignait ainsi, résistait mal à la dégradation des apparences, au contraire de la virilité dont les marques du temps ne brouillaient pas tant l’expression

Elle avait été une clairière où je savais que le temps pouvait se gâter à tout moment, la foudre s’abattre, où j’avançais à découvert, par timides tentatives, mais où il était possible d’éprouver inopinément du réconfort

les trois D. Docilité, domesticité, délicatesse.

les pigeons étaient des oiseaux et les oiseaux, les uniques descendants des dinosaures, alors tu te rends compte, respect !

Les gens qui détestent qu’on leur coupe la parole sont des emmerdeurs

Profiter, oui, pardon, j’étais arrivée à l’âge où ma fonction sociale première était de profiter, y compris de la vacuité ; j’étais censée être devenue, tonnait l’opinion générale, sage, philosophe, diplomate… et insensible au passage

Je ne m’étais jamais permis de critiquer la débauche de couleurs et de pittoresque dont elle faisait preuve en se vêtant, mais je demeurais trop européenne pour pouvoir partager son goût, conditionnée par la certitude qu’au final, l’élégance demeurait le seul attribut des vieillissantes comme nous

Face à la nouveauté, ils se retrouvaient démunis, sans aucun rituel pour canaliser leurs impressions de ce qui différait de l’ordinaire ; ils n’avaient plus que ces gestes, lever l’appareil, viser, déclencher, valider. Ainsi croyaient-ils emporter avec eux un rectangle de réel en l’enregistrant sur une carte mémoire ; ils croyaient se fabriquer facilement des souvenirs en rafales. Lever l’appareil, viser, déclencher, valider et ainsi de suite… à peine confrontés à l’ailleurs, ils n’avaient qu’une hâte, y poser leur cadre

Par intermittence, j’essayais donc de m’occuper, ou plutôt de me perdre dans des tâches anodines, des projets simples de rangement et de nettoyage, assignée à résidence la majeure partie de la semaine

Aux infos, tout était grave n’avait-elle jamais remarqué. Mais elle ne répondit pas, désormais hypnotisée par la voix résolue de la diseuse de vérités

Qu’une parole nous retourne le fond des tripes et toute répartie semble brusquement impossible, dérisoire. Le minibar ronronnait dans un coin de la chambre, une voiture klaxonna lointaine, j’écoutais les émanations sonores rassurantes du dehors en songeant à ce que je pouvais bien être si je n’étais plus une femme… Juste une vieille ? Juste une veuve ? Si l’on se dit que c’est fini alors autant arrêter tout de suite

Chacun n’était pas pour l’autre une personne ponctuelle, dotée d’un seul âge et d’un seul aspect, mais une personne plus vaste, qui commandait tout un passé d’attitudes, d’empreintes visuelles, olfactives, auditives récoltées au cours des années. Dans l’intimité, les traces de nos anciens visages chez l’autre subsistaient

Lorsque j’ai ouvert la porte, l’intérieur de la maison m’a semblé d’un calme trop profond, comme si en l’absence de tout bruit dans ce lieu clos, le silence saturait l’air des pièces

l’amertume n’avait pas un goût amer mais était terriblement visqueuse lorsqu’elle se mettait à suppurer

Si, à partir de mes cinquante ans, je n’avais plus croisé de miroirs, j’aurais pu jurer que j’avais peu vieilli

je passai plusieurs journées sans que parole ne franchît mes lèvres ; d’abord, ce fut un peu oppressant cet isolement puis il me permit d’atteindre un état de calme dans lequel je percevais plus distinctement la drôle de logique de mes petits bavardages intérieurs

La France était restée pour moi une nation de paradoxes, discours d’un côté, agissements de l’autre, en décalage, voire en contradiction

Rien ne justifiait objectivement l’intrusion que j’étais en train de commettre. D’autant que de nos jours, personne ne débarquait plus à l’improviste chez autrui ; ce genre de surprises était passé de mode. On téléphonait, on textotait, on e-mailait dans une frénésie de compte rendu permanent, je suis là, et toi, je vais faire ceci, cela, et toi, entendait-on clamer les porteurs de portables dans leurs appareils de survie. Planification excessive néanmoins modifiable et modifiée à souhait par messages intempestifs

Des décisions avaient été prises en vertu de calculs qui avaient pâti de l’omission de certains paramètres ; peurs et angoisses avaient exercé leur subreptice influence et le gouvernail de l’émotion avait transmis en catimini ses directions majeures. Ni l’une ni l’autre n’aurions pu prévoir ce que nous nous entendions raconter. À en croire nos récits, le hasard semblait pourtant n’avoir tenu qu’une petite place dans nos vies

… le temps s’écoulait par petits bouts. Il était 10 h 00, 10 h 03, 10 h 05, 10 h 08 et je redoutais que la pile de ma montre soit en train de rendre l’âme mais, dès que je cessais de les reluquer et parvenais à me laisser absorber par ce que je faisais, les aiguilles sautaient enfin un peu plus loin

Ah que le regret est une sale teigne qui, si l’on commence à le gratter, démange encore pire

Tu veux que je te dise, vieillir, c’est s’effacer ; on s’affaiblit et d’un point de vue purement animal, cela veut dire que l’on se retrouve, si l’on ne fait pas gaffe, à la merci des forts… quand je te regarde, je vois tout ce que j’ai perdu, c’est fascinant et pénible à la fois. Et puis, la façon dont on finit par être traité, il y a quelque chose d’abêtissant là-dedans

Le sexe, la drogue, la violence, la passion amoureuse, l’ambition, finis, niet, même en rêve. En revanche, nous revenaient la sagesse et surtout, surtout, la modération. Petites habitudes, petites envies, petits besoins, petits gestes, un ramassis de petits bouts. Voilà ce que nous sommes aux yeux d’une société présomptueuse qui ne jure que par le neuf. On nous transformait en Lilliputiens puisqu’il fallait tenir le moins de place possible, critiquer le moins possible les changements que les tenants du pouvoir s’évertuaient à faire rimer avec progrès

Se relever comme il fallait se relever chaque fois que l’on tombait, n’était-ce pas l’une des premières leçons de l’existence ? Comme quiconque je l’avais apprise, culbute après culbute, gadin après gadin, croûtes et bleus portés aussi fièrement que les étoiles du mérite ; avant même de savoir penser, de savoir parler, je m’étais relevée, remise sur pieds, tant et tant de fois et sans réfléchir, sans interroger les raisons de cette nécessité primordiale, à moins que le corps dès le départ n’ait exigé impérieusement par voies silencieuses une remise à la verticale, et à force, maintenir cet équilibre, debout, était devenu habitude, ne requérant plus d’effort

N’était-ce pas d’ailleurs un moyen de narguer la vieillesse que de s’agiter, de galoper autour du piquet de sa propre indispensabilité

On voyageait sac au dos non sac au bras. Impressions et images étaient les biens précieux à rapporter d’un périple, jamais, au grand jamais, un modèle rare de chez Armani ou Ralph Lauren dont nous aurions rougi. Peut-être l’âge m’entraîne-t-il à magnifier le passé, et néanmoins… L’aventurier contemporain a atteint un tel degré de sophistication qu’il en a perdu l’originalité de ses rêves

Quelle conviction nous entraîne à émettre une parole ou à l’inverse l’empêcher de naître ? La peur ou l’instinct de conservation

les plissements nerveux de ses traits sont comme les sursauts des mots que retient sa langue par crainte de leur fracas extérieur

le sentiment d’indignation qui l’agitait : par sa question, il s’était senti réduit à une appartenance nationale, cantonné de force parmi ses pairs stigmatisés, les parasites, les immigrés. D’accord, reprenait-il, il avait bien failli la perdre cette nationalité bâtarde mais les siens s’étaient battus comme de pauvres hères pour qu’on ne les entube pas, après avoir pompé les forces du paternel pendant plus d’une dizaine d’années, bien exploité ses bras, ses mains, ses jambes, voilà qu’on leur annonçait qu’ils n’étaient plus français, ah non monsieur, fini, terminé, les accords d’Évian étaient passés par là, ils étaient é-tran-gers. Du jour au lendemain, des immigrés, et comme tous les immigrés, n’était-il pas mieux qu’ils rentrent chez eux

je m’étais soudain rendu compte que je ne percevais plus ces événements du dedans mais telles des images animées, comme si j’avais été spectatrice de mes propres souvenirs

 

Goetz, Adrien «La nouvelle vie d’Arsène Lupin» (2015)

Résumé : Arsène Lupin revient. Un héros des années 10, lui ? Oui : des années 2010 ! Le gentleman-cambrioleur, plus sportif, gouailleur, élégant et désinvolte que jamais, détrousse les réseaux sociaux, enlève les scénaristes de sa série télévisée favorite, s’attaque au changement climatique, s’envole vers les émirats, et va jusqu’à faire invalider les comptes de campagnes du nouveau président de la République…

Dans ce trépidant divertissement, Adrien Goetz, le père de Pénélope et de ses fameuses intrigues (Intrigue à Versailles, Intrigue à Giverny…), rajeunit le plus mythique des personnages français, ainsi que ses partenaires et adversaires, du ridicule détective Herlock Sholmès à la redoutable Joséphine Balsamo, convertie au féminisme militant. La traque d’Arsène Lupin commence !

Mon avis :

Un bel hommage de Goetz à Lupin. Lupin le retour… à l’époque du numérique et d’Internet, l’invisibilité est ailleurs et l’écran a remplacé la cape, mais l’inventivité, le génie et l’art de la pirouette sont toujours là- Eh oui.. Lupin est immortel, c’est un super héros et merci à l’auteur de nous le dépoussiérer … il arrive même à lui faire attraper le mal du siècle… la dépression… Surprenant et inventif… c’est drôle, fin, plein d’humour. Lupin épingle notre société moderne et je me réjouis de le retrouver pour une suite ( ?)

Extraits :

Tous les cent ans, je m’invente une nouvelle vie, avec enfance, jeunesse, maturité…
— Lupin est un personnage de roman.
— C’est comme les comètes : en 1915 j’étais Lupin déjà et je prenais la tête de 10 000 Berbères, pour la France, dans le désert du Sud marocain. En 1815 on m’appelait Vidocq et j’avais dans ma bande deux garnements de dix-sept ans qui s’appelaient Balzac et Michelet. En 1715 j’étais tour à tour Cartouche, le bandit au grand cœur, et Philippe d’Orléans, régent de France, j’ai donné à ce radin de John Law l’idée du papier-monnaie. (…. je vous laisse découvrir la suite 😉

Il évoqua son arrière-grand-père, cet Isidore Beautrelet que Maurice Leblanc avait transformé en héros de son roman L’Aiguille creuse, et qui avait défié Arsène Lupin au point de mettre en danger le célèbre gentleman-cambrioleur.

la consultation de la tablette iPad est la prière du matin de l’homme moderne. Les journaux n’apportent que les nouvelles de la veille ; sur Twitter, c’était de l’actualité fraîche comme de la crème.

Strasbourg est la capitale de l’occultisme depuis la Renaissance, c’est ici que viennent les mages, tous ceux qui parlent aux esprits.

Au Moyen Âge, une légende voulait que le diable, à toute vitesse, tourne ainsi certains jours autour de la maison de Dieu.

Mais le gouvernement américain n’a-t-il pas déjà accès, en douce, à tous les réseaux sociaux ? Le Pentagone affirme tellement que non…

… et quand le dernier ordinateur se sera éteint, aucun archéologue du futur ne pourra décrire les mentalités de ceux qui vivaient ainsi, les pieds dans le réel et la tête dans les réseaux. Facebook, qui sera bientôt fait de plus de morts que de vivants, sera la grande nécropole du XXIe siècle, que nul ne pourra jamais fouiller.

Sauf si Lupin n’est autre que le patron de Facebook, comme il avait été, cent ans plus tôt, M. Lenormand, chef de la sûreté, poste à peu près équivalent à l’ère de la mondialisation…

Tu es son homme idéal, ton côté sucré-salé.

Il me donna sa carte de visite, car dans la société contemporaine où tout passe par des écrans, des sites, des messages, la carte de visite, étrangement, n’a pas disparu.

“Lupin ne tue pas”, tous les journaux le répètent, mais tu fais pire, tu tortures, tu blesses, tu brises, tu casses tes adversaires, et surtout si ce sont des femmes. Tu ne tues pas parce que tu es lâche.

Il se répétait, en regardant le plafond, cette triste rengaine : « Je… néant… vide… rien… »

À la différence du Sancy ou du Hope, qui portent la poisse, le Régent a toujours été un peu caméléon, donnant sa chance à qui était heureux, et laissant le malheur à qui n’en était pas digne.

Lupin, qui ne tue jamais, est le champion des faux cadavres et des résurrections. Les acteurs de La Mort qui rôde lui plaisent, cette Wallis a du chien, les décors sont superbes, la construction du scénario irréprochable. Ces séries sont tellement mieux faites que les enquêtes et les aventures du monde réel…

Tu continues à lui faire croire que tu cherches. Mais tu ne chercherais pas si tu n’avais déjà trouvé ! C’est ta tapisserie de Pénélope ton affaire, ça ne trompe pas le père Lupin : avoue que tu détruis chaque soir les notes que tu prends pendant la journée pour que ça dure jusqu’à la fin de ta bourse…

Où est-il le grand Arsène, le monocle qui vole, le coureur de fond, l’alpiniste qui escaladait Big Ben ? Il est là où on trouve les monocles et les capes de magiciens, au marché aux puces !

Comme s’il avait cambriolé la part non écrite de ses recherches, ce dont il n’avait encore parlé à personne, comme si c’était cette fois l’intimité même de sa cavité crânienne qui avait été violée, comme si dans sa tête on avait creusé des passages secrets et vrillé des escaliers dérobés.

La question n’est plus du tout de savoir si on croit ou pas en un autre monde, en une vie après la vie, en un ailleurs. Nous baignons dans des ailleurs, de tous côtés, des marmites où bouillonnent les autres vies et les vies des autres, les vies que les autres croient avoir, ce qu’ils nous montrent et ce que nous croyons qu’ils nous cachent, des écrans, des aquariums, des jeux vidéo qui ont remplacé tout ce à quoi on croyait il y a vingt ans. Alors, l’autre monde, l’enfer, le purgatoire, le paradis, les tartines de mon ami Dante, ça s’est un peu compliqué…

tous croient au monde virtuel, d’abord, à ce qu’ils font et voient sur Internet, ils pensent que le monde est dans leur téléphone, dans leur tablette, dans les messages reçus sur leur ordinateur portable, dans les puces qu’on leur glissera demain dans le crâne.

Nos coffres-forts sont virtuels, nos guerres sont souvent sans armes, nos trésors ne sont plus uniquement des œuvres d’art. Votre héros, lui, est immortel, et grâce à lui vous avez réussi à être le vrai successeur de ceux que vous admiriez dans votre jeunesse et qui vous ont donné envie d’écrire.

 

Appanah, Nathacha «La noce d’Anna» (2005)

Auteur : Ayant le créole mauricien comme langue maternelle, Nathacha Devi Pathareddy Appanah, dont la famille descend d’« engagés » indiens immigrés à Maurice, écrit en français. Elle travaille d’abord à l’île Maurice comme journaliste pour Le Mauricien et Week-End Scope. Elle s’installe en 1998 en France, où elle poursuit sa carrière de journaliste dans la presse écrite et en radio. Ses articles sont publiés dans Géo Magazine, Air France Magazine, Viva Magazine et elle fait des reportages pour la Radio suisse romande, RFI, France Culture.
Son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, publié en 2003 aux Éditions Gallimard raconte l’épopée des travailleurs indiens venus remplacer les esclaves dans les champs de canne à sucre à l’île Maurice. Son deuxième roman Blue Bay Palace (Gallimard, 2004) donne à voir la schizophrénie d’une île Maurice entre l’image de la carte postale et une société très marquée par les classes, les castes et les préjugés.
Dans La Noce d’Anna, publié en 2005 aux éditions Gallimard, la narratrice, tout en vivant la journée du mariage de sa fille, Anna, s’interroge sur la transmission entre mère et fille.
Le Dernier Frère, publié en 2007, aux éditions de l’Olivier, raconte l’histoire de Raj, un garçon mauricien et de David, un jeune juif qui se retrouve enfermé à la prison de Beau-Bassin pendant la Seconde Guerre mondiale. Le Dernier Frère a reçu plusieurs prix littéraires dont le prix du roman Fnac 2007, le prix des lecteurs de L’Express 2008, le prix de la Fondation France-Israël. Il a été traduit dans plus de quinze langues. En 2015, parution de En attendant demain (Gallimard 2105)
Paru en 2016, son roman Tropique de la violence est issu de l’expérience de son séjour à Mayotte où elle découvre une jeunesse à la dérive (source Wikipedia). Et toujours en 2016, «Petit éloge des fantômes» , 7 petites nouvelles.

Résumé : « Sur le mur, la robe est accrochée comme un tableau de chasse. Elle est belle, sans doute un peu sage mais, qu’importe, c’est le jour d’Anna. Aujourd’hui, 21 avril, je marie ma fille, je laisserai de côté mes pensées de vieille folle, je serai comme elle aime que je sois : digne, bien coiffée, bien maquillée, souriante, prête à des conversations que je suivrai avec un enthousiasme feint et qui ne me laisseront aucun souvenir, parée pour butiner d’invité en invitée, mère parfaite que je serai aujourd’hui. Je me cacherai pour inhaler mes Fumer Tue.

Je marie ma fille, aujourd’hui. Cette phrase bondit dans ma tête tandis que je la regarde dormir. J’ai quarante-deux ans et je marie ma fille aujourd’hui. J’ai soudain l’impression d’être sortie de mon corps, de flotter au-dessus d’Anna endormie et de moi-même, de regarder tout cela comme on regarde un film, de me dire que cela ne peut pas m’arriver, pas à moi. J’aurais souhaité être sage le jour du mariage de ma fille… »

Pendant la noce d’Anna, sa mère se souvient. De la jeune femme qu’elle a été, si différente de sa fille aujourd’hui, de ses rêves, de ses espoirs, de ses envies ; parce qu’elle en a encore, des envies, cette femme célibataire qui marie sa fille… Pendant la noce, l’enfance d’Anna resurgit avec le souvenir du père, de l’absent, de l’inconnu… Et un autre bonheur pointe son nez dans la nuit. »

Mon avis : Ah oui ! Appanah je découvre et je ne vais pas m’arrêter là. Une Maman et sa fille unique. L’amour les lie mais il y a un fossé entre elles. La Maman ne veut que le bonheur de sa fille mais sa définition de la vie et du bonheur est aux antipodes de la vie rêvée par sa fille. Mais pour lui faire plaisir elle va, comme toujours, brider son exubérance et sa nature libre pour rentrer dans le moule bon chic bon genre. L’eau et le feu, la flamboyance et la grisaille, la spontanéité et la normalité se côtoient. Beau roman sur l’amour et le respect de l’autre. Je recommande vivement. Par moments, j’ai eu l’impression de retrouver ma Maman, qui faisait tout pour mon bien, qui vivait pour moi.. et qui m’étouffait un peu… car même si on s’adorait, on ne pensait pas toujours de la même façon.. mais je pense que c’est le cas quand une mère élève seule sa fille.. et qu’elle rêve pour elle d’un avenir..

Extraits :

Peut-être n’est-ce qu’une idée à moi, de ces milliers d’idées qui me trottent dans la tête et auxquelles je crois tout simplement parce qu’elles sont là, toujours, au même endroit

J’aurais aimé qu’elle me donne un petit nom, quelque chose qu’elle aurait inventé pour moi, qui ne serait qu’à moi

Ou est-ce moi qui ai fait le premier pas de côté à force d’être penchée sur des livres, de nourrir des familles entières dans ma tête, de les aimer, de les faire grandir, de les tuer, de les triturer à ma guise, peut-être dans ces moment-là, ai-je été une mère distante, absente, faite de cendres et de fumée

j’aime bien ça, entendre mon prénom et un vous qui s’y colle. J’ai l’impression d’être respectée et pourtant d’être assez séduisante pour encore avoir un prénom qu’on promène sur la langue

Peut-être, après tout, ce sont ces petits riens qui font la différence ? Une habitude, une routine et, soudain, un changement et on découvre, les mains dans la tête, ce que l’on a perdu

Je me suis dit qu’il y avait plein de choses comme cela, des choix que nous faisons pour les autres, croyant leur faire plaisir, et par je ne sais quelle construction arrogante de l’esprit, finir par croire être meilleur juge qu’eux-mêmes de leur bonheur

Oui, j’espérais que tu tombes sur un garçon qui te fasse rêver, qui t’emporte loin de tes chiffres et de tes rêves de vie bien réglée, qui t’emmène en voyage dans les pays dont on n’arrive même pas à prononcer les noms, un homme qui lise le matin, pas juste le soir histoire de s’endormir, un homme avec une barbe de deux jours qui pique et qui chatouille et qui ferait rire ta mère, aussi

acheter des fleurs deux jours avant pour donner l’impression qu’on a toujours des fleurs chez soi, pas qu’on les a achetées pour l’occasion

devant cette phrase définitive, cette phrase couperet, qu’on ne devrait jamais énoncer ou alors juste devant la mort quand on se souvient de nos amours passées et qu’on en choisit un, rien qu’un pour emmener avec soi de l’autre côté, devant cette phrase que je n’ai moi-même jamais dite, jamais pensée, j’ai cédé

je mets de la musique des années soixante en boucle. Je connais les paroles par cœur, je swingue, je rocke, j’ai l’impression d’avoir quinze ans. Je monte le volume très haut, je grignote des choses qui sont forcément mauvaises pour ma santé et mon estomac se remplit vite

qu’elle souffre quand je suis comme cela, évanescente et translucide, me comportant comme si ma vie était ailleurs, dans mes livres et pas ici, maintenant

j’ai soudain peur que cette pensée se réalise et qu’un policier frappe à ma porte et m’accuse d’avoir souhaité que ces deux-là restent ensemble pour l’éternité, enchaînés dans la vie et la mort

Moi qui aimais tant Londres, moi qui aimais tant cette ville où sur le même trottoir pouvaient marcher un punk, une bourgeoise rousse en tailleur, un businessman, une femme indienne en sari et un Écossais en kilt, moi qui m’émerveillais quotidiennement du vent, de l’herbe, du bleu unique du ciel les jours où il faisait beau, je n’ai pu rester

Mais j’ai appris que l’expérience des autres n’a jamais servi à rien. D’ailleurs, on se demande bien si on apprend de sa propre expérience.

Je la protège, sans elle je n’existe pas ; un court instant je ne voudrais pas qu’elle s’en aille, je voudrais la revoir petite fille penchée sur ses cahiers Clairefontaine et me posant des milliers de questions avec la certitude que sa mère saurait répondre à tout

Je ne suis peut-être après tout que comme ces arbres aux racines adventices, affleurant le sol, pouvant se faire balayer d’un coup de vent mais qui tout aussi vite peuvent s’accrocher à n’importe quelle terre

il porte en lui le courage de l’émerveillement, aujourd’hui la campagne, demain un livre, après-demain un visage. Les années et les nombreuses épreuves ne sont pas arrivées à bout de cette qualité

Mais je ne peux pas partir, je perds mon temps, je me fais des fausses joies, alors que j’ai une fille qui m’attend, un bout de moi et d’un homme que j’ai aimé du mieux que j’ai pu, tendrement, tranquillement, qui écoutait la musique de mes mots et que j’ai laissé partir parce que c’est ce qu’on fait quand on aime. Laisser partir, attendre, ne rien attendre, recevoir, redonner

Je voudrais mettre un point final à cette histoire, fermer la page, plus rien à ajouter. Une fin parfaite, un happy end, avec un petit dessin romantique en dessous, une guirlande, un bouquet, de ce genre de dessins qui apparaissent à la fin des dessins animés ou des films d’amour. Ma vie ressemblerait alors à un paquet cadeau bien emballé

Combien de temps passons-nous à compliquer notre vie ? Combien de temps gaspillons-nous à nous occuper du monde, de notre image, des semblants et des faux-semblants et oublier, ainsi, de regarder ceux qui nous sont chers ? Combien de théories avons-nous élaborées sur l’égalité, la tolérance et combien de fois avons-nous fait preuve, chez nous, le masque levé, de racisme primaire ?

Je me dis alors qu’il faut que je me souvienne. J’ai si peu fait cela. Amasser les souvenirs comme autant de beaux galets pour les jours où je serai seule

 

Perry, Anne «Vengeance en eau froide» (10.2016)

22ème enquête de William Monk

Résumé : Monk est appelé par McNab, chef du service des douanes, lorsqu’un cadavre est repêché dans la Tamise. Il constate rapidement que le noyé a reçu une balle dans le dos. L’homme, un faussaire, s’est évadé alors qu’il était sur le point d’être interrogé par des douaniers. Quelques jours plus tard, une seconde évasion a lieu. Le prisonnier parvient à s’échapper alors que Pettifer, le douanier à sa poursuite, se noie malgré l’aide de Monk.

Mon avis : il est des héros pour lesquels j’ai une affection toute particulière. C’est le cas de William Monk.. J’ai volontairement tronqué le résumé pour vous laisser le suspense… Dans cette intrigue Hester est très peu présente… Mais on y retrouve Sir Oliver.. Le passé de Monk commence à refaire surface et c’est palpitant et angoissant à la fois.. Et il va se retrouver accusé de meurtre, cible de haine.. J’ai adoré.

Extraits :

Les gens mentaient-ils souvent quant à la cause du décès d’un individu en vue ? Ou se contentaient-ils de laisser chacun tirer des conclusions erronées ?

Lorsqu’elles appartenaient au domaine du rêve, les choses étaient beaucoup moins dangereuses.

le viol n’existait pas au sein du mariage. Une épouse vous appartenait, on pouvait faire d’elle ce qu’on désirait. On pouvait assassiner son âme, du moment que son corps respirait. Les blessures qu’il lui avait laissées étaient invisibles.

Néanmoins, un homme capable de compassion lorsqu’il était heureux n’avait guère de mérite. L’exploit aurait été d’être généreux quand peu de choses comptaient à ses yeux.

Ce vent est froid comme le cœur d’une sorcière.

Le deuil n’était pas vraiment un choix. Porter des couleurs sombres qui vous donnent une mine aussi lugubre que vos pensées, errer dans une maison où les miroirs ont été tournés contre le mur sans rien d’autre à faire que contempler sa solitude et rédiger des lettres superflues n’avait rien de réconfortant.

Sa beauté était intérieure, et non extérieure, ce qui signifiait qu’elle ne se fanerait jamais. Au contraire, avec le temps, elle s’accentuerait peut-être encore.

Je dois constamment me répéter que je ne voudrais pas qu’on me mente par gentillesse, pour me protéger des réalités de la vie.

Elle lui adressa un sourire d’une douceur intense, et ce fut comme si quelqu’un avait allumé la lumière

L’art des Indiens était différent de l’art européen, en ce sens qu’il visait davantage à capturer l’essence d’une créature qu’à en montrer l’attrait. À saisir son âme. La figurine était un totem qui n’avait rien à voir avec l’identité de l’artiste. Il n’y avait pas de vanité dans la création ; c’était plutôt un acte de culte. Peut-être était-ce cela qui lui conférait sa véritable beauté.

La sympathie personnelle n’avait rien à voir avec l’innocence ou la culpabilité. Il avait connu des hommes respectables, droits et vertueux, dont la promptitude et la satisfaction à juger autrui, et parfois même l’absence d’humour, lui avaient déplu. Et il y avait eu des malfaiteurs qui l’avaient fait rire et qu’il avait admirés, dont il avait apprécié la joie de vivre.

Mais le charme n’est que superficiel. C’est une pratique, et non une qualité. La gloire, la fortune et l’amitié peuvent être acquises ou perdues à cause du charme.

Le savoir-vivre et la bienséance sont comme un émail sur la surface du pouvoir. L’élégance même, mais il suffit d’une fissure pour entrevoir l’acier brut dessous.

Nous endurons toutes sortes de choses dans l’espoir que la situation va s’améliorer, qu’elles ne se reproduiront pas ou que nous trouverons le moyen d’y remédier.

Nous nous refusons tous parfois à voir ce que nous ne pouvons supporter.

À force de souffrir et d’être humilié, on finit par croire qu’on mérite ce qui nous arrive et que c’est inévitable.

L’ignorance est trop dangereuse… quelle que soit la vérité.

Les gens font toujours ça quand il est trop tard : ils se remémorent l’enfant qu’ils ont été.

Peut-être allait-il droit dans un guet-apens. Mais il sentait déjà l’étau se refermer sur lui. Il songea aux pièges à mâchoires des braconniers, qui déchiraient la chair et même les os.

Il sera doux comme un agneau jusqu’au moment où vous vous opposerez à lui, et quand vous deviendrez une menace – ou qu’il croira que vous le menacez –, ce sera comme si vous aviez avalé une guêpe.

Elle commençait à percevoir l’immensité du vide qui les entourait, comme s’ils étaient perdus en mer sans savoir de quel côté se trouvait la terre.

L’espoir pointait, aussi fragile qu’un soleil d’avril, certes, mais bien réel.

Sa fatigue le quitta comme un vêtement qui tombe.

 

Chevalier, Tracy «La dernière fugitive» (2013)

L’Auteur : Tracy Chevalier est un écrivain américain habitant Londres depuis 1984 avec son mari et son fils. Elle s’est spécialisée dans les romans historiques.
Tracy Chevalier est née et élevée à Washington, DC, et son père est photographe pour le The Washington Post. Elle étudie à la Bethesda-Chevy Chase High School de Bethesda, dans le Maryland. Après avoir reçu son B.A. en anglais à l’Oberlin College, elle déménage en Angleterre en 1984.

Sa carrière d’écrivaine débute en 1997 avec La Vierge en bleu, mais elle connaît le succès avec La Jeune Fille à la perle, un livre inspiré par le célèbre tableau de Vermeer.  Suivront Le Récital des Anges, La dame à la licorne, L’innocence, Prodigieuses Créatures, La Dernière Fugitive et A l’orée du verger (2016)

Résumé : Quand Honor Bright se décide à franchir l’Atlantique pour accompagner, au cœur de l’Ohio, sa sœur promise à un Anglais fraîchement émigré, elle pense pouvoir recréer auprès d’une nouvelle communauté le calme de son existence de jeune quaker : broderie, prière, silence. Mais l’Amérique de 1850 est aussi périlleuse qu’enchanteresse ; rien dans cette terre ne résonne pour elle d’un écho familier. Sa sœur emportée par la fièvre jaune à peine le pied posé sur le sol américain, Honor se retrouve seule sur les routes accidentées du Nouveau Monde. Très vite, elle fait la connaissance de personnages hauts en couleur. Parmi eux, Donovan, « chasseur d’esclaves », homme brutal et sans scrupules qui, pourtant, ébranle les plus profonds de ses sentiments. Mais Honor se méfie des voies divergentes. En épousant un jeune fermier quaker, elle croit avoir fait un choix raisonnable. Jusqu’au jour où elle découvre l’existence d’un « chemin de fer clandestin », réseau de routes secrètes tracées par les esclaves pour rejoindre les terres libres du Canada.

Portrait intime de l’éclosion d’une jeune femme, témoignage précieux sur les habitudes de deux communautés méconnues – les quakers et les esclaves en fuite –, La Dernière Fugitive confirme la maîtrise romanesque de l’auteur du best-seller La Jeune Fille à la perle.

Mon avis : Elle fait partie des auteurs faciles à lire, qui rendent les personnages attachants, décrivent bien les époques et les mœurs. Ces livres sont bien documentés, j’aime sa manière d’entrer dans le sujet, que ce soit chez les peintres et dans la vie quotidienne des gens. Nous voici transportés dans l’Amérique du XIXème siècle. Le contexte du roman est l’abolitionnisme, la façon de permettre aux esclaves de s’échapper, les réseaux d’aide, le « chemin de fer clandestin ». Découverte aussi du monde des quakers et de leur religion rigoriste, des quilteuses et des différentes formes de broderie, des modistes. Une fois encore, comme dans les autres romans de Tracy Chevalier, la femme est à l’honneur ; la femme qui relève la tête, qui agit en fonction de ses convictions, qui se bat pour ses convictions intimes. J’ai beaucoup aimé aussi la façon dont la jeune fille se construit et s’affirme au fil des pages. Intéressante aussi la façon dont une jeune anglaise appréhende les Etats-Unis. Quand l’humanité, la solidarité et la conscience dépassent les frontières, la couleur de peau, la famille, la loi, la foi, et même la vie…

Extraits :

« Sacré bon Dieu, je suis contente de pas être quaker. Pas de whisky, pas de couleurs, pas de plumes, pas de mensonges… Alors qu’est-ce qui reste ?
— Pas de jurons non plus »,

On est moins distrait dans le silence, expliqua-t-elle. Le silence prolongé permet de vraiment écouter ce qu’il y a au fond de soi.

Une fois l’esprit libéré, on se retire en soi-même et on plonge dans une profonde quiétude. On éprouve alors une sensation de paix, et de puissante communion avec ce que nous appelons l’Esprit intérieur, ou la Lumière intérieure

Il y a différentes sortes de silence. Certains silences sont plus profonds et plus féconds que d’autres.

j’ai toujours adoré les arbres, mais ici ils foisonnent tellement qu’ils paraissent plus menaçants qu’attrayants.

Il y a tellement de mots et d’expressions que je ne comprends pas : je me demande quelquefois si l’anglais américain n’est pas une langue aussi étrangère que le français.

Les gants et le chapeau juraient avec sa maigre charpente et sa large carrure, tellement différentes de ces courbes dodues et de ces épaules charnues qui étaient à la mode. Si, par leurs rondeurs, les femmes aujourd’hui étaient censées ressembler à des cailles, Belle ressemblait à une buse…

Les compliments en Amérique peuvent prendre une forme presque agressive, comme si la complimenteuse pensait devoir justifier ses propres insuffisances plutôt que de se réjouir simplement du talent d’une autre.

Ce qui le rendait le plus attirant, c’était qu’il soit attiré par elle : l’intérêt d’autrui peut se révéler un puissant stimulant.

Les abolitionnistes ont plein de théories, mais moi je vis avec des réalités. Pourquoi je voudrais aller en Afrique ? Je suis née en Virginie. Pareil pour mes parents, mes grands-parents et leurs parents. Je suis américaine. Je raffole pas de l’idée qu’on nous expédie tous dans un pays que, pour la plupart, on connaît même pas. Si les Blancs espèrent juste se débarrasser de nous, nous flanquer sur des bateaux pour pouvoir être bien tranquilles, eh ben, moi je suis ici. C’est mon pays, et j’irai nulle part. »

l’air se trouve aussi peu renouvelé que notre conversation.

Ces petits détails quotidiens, voilà ce qui donnait leur consistance aux individus.

Quand un principe abstrait se trouvait impliqué dans la vie de tous les jours, il perdait de sa clarté et de son intransigeance et il s’affaiblissait.

l’Amérique est un pays jeune. Nous regardons en avant, pas en arrière. Au lieu de nous attarder sur les malheurs, nous préférons passer à autre chose…

C’est ça l’esclavage… vu qu’on te fait travailler, on peut pas te garder enfermé tout le temps. Un peu de patience, et tu trouves toujours l’occasion de t’enfuir.

il lui semblait contempler le rivage lointain d’une terre qu’elle avait aimée jadis mais qu’elle n’était plus aussi désireuse de rejoindre.

il y avait une case dans laquelle ma vie était censée se loger. Mais cette case m’a été confisquée et j’ai eu l’impression qu’il n’y avait plus de place pour moi. J’ai pensé qu’il valait mieux que je parte pour essayer de recommencer ailleurs. C’est ce que je me disais, du moins.

— Une notion très américaine, ça, de laisser ses problèmes derrière soi et de passer à autre chose…

Je suis en train d’apprendre la différence entre fuir quelque chose et fuir vers quelque chose.