Vásquez Juan Gabriel «Les réputations» (08/2014)

Vásquez Juan Gabriel «Les réputations» (08/2014)

Sélection du prix Médicis 2014, littérature étrangère  –

 

L’auteur : Juan Gabriel Vásquez, né à Bogota en 1973, a fait des études de lettres à la Sorbonne, puis a vécu en Belgique et à Barcelone. Son premier roman, Les Dénonciateurs, lui a valu une reconnaissance internationale immédiate. Histoire secrète du Costaguana a obtenu le prix Qwerty du meilleur roman en langue espagnole ainsi que le prix Fundación Libros y Letras de la meilleure œuvre de fiction, et Le Bruit des choses qui tombent le prix Alfaguara 2011. En 2012, Juan Gabriel Vásquez a reçu le prix Roger Caillois pour l’ensemble de son œuvre.

Résumé : Célèbre caricaturiste politique colombien, pouvant faire tomber un magistrat, renverser un député ou abroger une loi avec pour seules armes du papier et de l’encre de Chine, Javier Mallarino est une légende vivante. Certains hommes politiques le craignent, d’autres l’encensent. Il a soixante-cinq ans et le pays vient de lui rendre un vibrant hommage, quand la visite d’une jeune femme le ramène vingt-huit années en arrière, à une soirée lointaine, à un « trou noir ». Qu’avait fait ce soir-là le député Adolfo Cuéllar et qu’avait vu exactement Javier Mallarino? Deux questions qui conduisent le dessinateur à faire un douloureux examen de conscience et à reconsidérer sa place dans la société.

Juan Gabriel Vásquez poursuit dans ce magistral roman son exploration du passé, des failles de la mémoire et du croisement de l’intime et de l’Histoire. Mais il livre surtout une intense réflexion sur les conséquences parfois dévastatrices de l’effacement des frontières entre vie privée et vie publique dans un monde où l’opinion et les médias détiennent un pouvoir grandissant.

Mon avis : Premier livre que je lis de cet auteur; : j’ai beaucoup aimé ce court roman (dense, bien écrit et bien traduit). Un démarrage un peu lent nous présente le caricaturiste, un personnage que personne ne reconnaît car il s’est retiré de la vie publique il y a bien longtemps et qui va être mis en lumière car un hommage va lui être rendu. L’auteur souligne l’importance du rôle du caricaturiste dans la société colombienne (il fait office de « conscience publique »et peut faire tomber les plus puissants.)

Le livre commence de fait au moment où le caricaturiste se trouve confronté à son passé de plusieurs manières (des personnages du passé surgissent et prennent une grande place) ; il va mener l’enquête sur un drame qui s’est déroulé une trentaine d’années plus tôt dans sa propre maison et qui a provoqué le suicide d’un politique, mais pas que cela.. C’est la confrontation entre la mémoire privée et la mémoire « publique », une réflexion sur la fragilité de la mémoire, sur la fragilité des êtres et de leur réputation, sur l’impact de la rumeur sur les personnes. J’ai toutefois été un peu déçue par la fin..

Retranscription du passage de l’auteur dans la grande Librairie (25.09.2014) : http://telescoop.tv/browse/661730/21/la-grande-librairie.html)

Extraits :

L’important, dans notre société, ce ne sont pas les événements en soi, mais ceux qui les racontent. Pourquoi laisser ce soin aux seuls hommes politiques ? Ce serait un suicide, un suicide national. On ne peut pas leur faire confiance, on ne peut pas se contenter de leur version, il faut en chercher une autre, celle d’autres personnes ayant d’autres intérêts, celle des humanistes

Certaines femmes ne conservent sur la carte de leur visage aucune trace de la fillette qu’elles ont été, sans doute parce qu’elles ont fait de gros efforts pour laisser leur enfance derrière elles

Quel étrange mécanisme que celui qui transforme une attaque journalistique en sables mouvants sur lesquels il vous suffit de trépigner pour vous enfoncer davantage, irrémédiablement

difficile de répondre à un non-dit, à moins, justement, de le formuler

créer un vide silencieux autour de l’enfant, un oubli muselé et hermétique où le passé commun, ayant cessé d’exister dans le souvenir de ceux qui ont partagé ses jeux, s’efface également de son propre souvenir. Changer d’école, changer de quartier, changer de ville, mais changer, changer à tout prix, toujours changer, changer pour laisser les choses derrière soi, changer pour les effacer

la peinture à l’huile ne s’efface pas, elle se corrige ; on ne l’élimine pas, mais on l’enfouit sous de nouvelles couches

Il vaut peut-être mieux laisser les choses là où elles sont, vous ne pensez pas ? Qu’est-ce qui me pousse à fouiller le passé au lieu de ne pas le remuer ? N’était-il pas préférable de ne pas y toucher ? N’étais-je pas mieux avant, quand j’ignorais ce que je sais maintenant ? Ça relève d’une autre vie, d’une vie qui n’a jamais été la mienne. On me l’a enlevée. On me l’a changée.

Qu’est-ce qu’on fait des fantômes ? C’est la question que je me suis posée hier soir. J’ai passé la moitié de la nuit à me poser des questions et l’autre moitié à me demander quels étaient mes vrais souvenirs et quels étaient les faux

Une page de journal n’était-elle pas la preuve suprême de la réalité d’un fait

les certitudes acquises à un moment donné du passé pouvaient avec le temps cesser d’être des certitudes : un événement survenait, un fait fortuit ou volontaire, et, brusquement, son évidence était invalidée, les choses avérées cessaient d’être vraies, les choses vues n’avaient jamais été vues et celles qui étaient survenues n’avaient jamais eu lieu : toutes ces réalités perdaient leur place dans le temps et l’espace pour être englouties, pénétrer dans un autre monde ou une dimension différente et inconnue. Mais où étaient-elles ? Où allait le passé quand il se modifiait

Notre insatisfaction et nos tristesses viennent de là, de l’impossibilité de partager la mémoire d’autrui

Combien se séparaient déjà sans le savoir, se dirigeant lentement vers la corrosion

Qu’il était agréable et surprenant de constater la persistance du passé et la présence obstinée, entre eux deux, de leurs années de mariage

La mémoire a la merveilleuse capacité de se rappeler l’oubli, son existence, sa manière de se mettre en faction, nous permettant ainsi d’être prêts à nous souvenir ou de tout effacer si on le souhaite

J’ai pris cette décision au terme de longues et intenses conversations avec mon oreiller et autres autorités

2 Replies to “Vásquez Juan Gabriel «Les réputations» (08/2014)”

  1. Entre curieux de lectures « hispaniques », nous avons pu un peu comparé version française et version originale. Il apparaît que la traduction ne fait pas toujours passer la poétique de la phrase et du récit de Juan Gabriel Vasquez. La lecture de la version originale semble donc à recommander. C’est chez Alfaguara.

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