Rachline, François « Le mendiant de Velasquez » (2014)

Rachline, François « Le mendiant de Velasquez » (2014)

Auteur : François Rachline né à Paris le est un écrivain français, économiste de formation.
Il a été professeur d’économie à l’Institut d’études politiques de Paris. Président de la société de conseil ITRA, chroniqueur à Slate.fr, il est président du Conseil scientifique du Centre d’études du fait religieux contemporain, président du Paris Mozart Orchestra, membre du conseil d’administration de Slate.fr et membre du conseil d’administration de l’École alsacienne et membre du comité de rédaction du Droit de vivre, le plus ancien journal antiraciste.Il a été le conseiller spécial du président du Conseil économique, social et environnemental, Jean-Paul Delevoye, de 2011 à 2015.
Essayiste et romancier, son dernier roman, Coupures (Albin Michel), a paru début novembre 2017. Il a reçu le prix Cabourg 2014 pour Le mendiant de Velazquez (Albin Michel). L.R. – Les silences d’un résistent, un récit en forme d’enquête sur son père, publié en 2015 (Albin Michel) a reçu le prix LICRA en 2016.

Prix Cabourg 2014 du roman

Résumé de l’éditeur :
De tous les personnages présentés dans Les Ménines, le célèbre tableau de Velasquez, un seul nous reste totalement inconnu. Ni les contemporains du peintre, ni les historiens n’en ont jusqu’ici découvert l’identité. François Rachline s’empare de cet anonyme pour nous conduire des bas-fonds de Madrid à la cour d’Espagne et à l’intimité du roi Philippe IV. Nous sommes en 1656. Le lecteur plonge dans les arcanes du pouvoir, côtoie les indigents et les puissants, vit à l’heure du palais, des intrigues et des mensonges qui le parcourent, assiste enfin à l’incroyable coup d’éclat d’un miséreux. Le mendiant de Vélasquez est certes l’histoire d’un tableau dont nous suivons l’évolution, les ajouts, les retranchements, la lenteur d’exécution mais aussi celle d’une époque, le XVIIe siècle espagnol, dans ses bouleversements culturels, sociaux et politiques. Un grand roman historique écrit dans une langue d’une pureté absolue.

Mon avis : Un petit moment dans l’intimité de Velasquez et de Philippe Iv, cela ne se refuse pas. On évolue dans la « petite histoire », la vie et de la mentalité du XVIIème siècle, on navigue entre les states de la société, on pénètre les intrigues de cour ; on y parle aussi des arts et des grandes figures espagnoles ou autres (Quevedo, Titien, Rubens), de la technique de la peinture, de la composition du tableau, de l’importance de la lumière. Et on ne boude pas son plaisir car c’est bien écrit, même si ce n’est pas aussi fluide que j’aurais souhaité.

Extraits :
Malgré la pénombre ambiante, on distinguait les entrecroisements de marbres fuyant vers une crédence au fond, où s’amoncelaient des pots remplis de pinceaux de toutes tailles au milieu de piles de chiffons. Rangées les unes à côté des autres, quelques toiles de lin, la plupart vierges, attendaient. Deux chevalets se faisaient face, tels des squelettes en conversation

Mendigo pensa que ce Diego Velázquez ne ressemblait pas à ces innombrables malfaiteurs déguisés en gentilshommes, plus infâmes encore que les grands qu’ils singent. Il ne portait pas non plus cette cuirasse de mépris qui fait aux nobles un corps empesé d’amidon. Il y avait du peuple en lui
Brillait dans son regard la fierté des pauvres qui placent leur honneur au-dessus de leur état
la peinture mérite le statut d’art libéral puisqu’elle ne se contente pas de remplir une commande mais permet à son auteur d’exercer une pensée

Ce qui m’intéresse dans l’espace, c’est le temps. Il faut briser le premier pour libérer le second. Voilà mon ambition : placer l’éternité au cœur de l’immobilité

Tu t’efforces de capter l’essence de ton modèle. Tu veux rendre, non pas la réalité d’une personne, mais une donnée intime de son existence, un détail parfois négligeable, un regard, un geste, une attitude qui dévoile un individu. Comme si tu t’emparais d’une partie de la substance vitale de celui ou de celle que tu représentes. Si tu réussis, comme Titien, alors tu transformes la peinture, splendide immobilité, en mouvement de la vie. Peu y parviennent. Très peu

– Le théâtre, Mendigo, est un tableau dans l’espace. Les peintres d’aujourd’hui ne comprennent pas cela. Ils restent soumis à la plastique, oubliant qu’une toile doit avant tout restituer un tempo
Il ne suffit pas de saisir la perspective, la lumière, l’attitude, il faut encore pénétrer dans l’esprit du sujet, savoir ce qu’il dirait en face de toi. Je ne peins pas avec des pinceaux, amigo, je peins avec ma tête. Cette obstinée se refuse d’ailleurs à tout compromis.

Je crois que l’on quitte ce monde avec moins de difficultés qu’il n’en faut pour y entrer. Je dormais. Je rêvais. Il me semblait que ma vie se décomposait. Ses fragments éparpillés, je ne parvenais plus à les rassembler

Le monde ressemble à la Rossinante de ce plaisant Cervantès dont vous me vantiez les mérites en me portraiturant, voilà plusieurs années. Il porte des œillères. Son ombre lui paraît déjà trop lointaine pour provoquer son intérêt

Les formes émergeaient avec la vigueur de l’évidence, comme si le pinceau ne les créait pas mais les dévoilait.

Un tableau ne meurt pas. Il assure l’immortalité.

Cependant, la brutalité même avec laquelle il passait d’un sujet à un autre ne lui déplaisait pas. Elle ressemblait à cette Espagne, où la mort et la vie alternent au point de devenir inséparables, mais cette faconde l’étonnait toujours, lui habitué au mutisme – au moins autant par prudence que par penchant.
Deux existences se combattent ici-bas : celle de tous les jours, de la surface, des mondanités, du bruit, et celle qui se dépose en nous, silencieusement. La seconde, seule, mérite intérêt. À elle seule je m’en remets pour vivre ma vie. D’elle seule j’attends des bienfaits. En elle seule je puise la matière de mes pensées. Elle seule m’inspire confiance

Il n’existe pour l’homme aucun devoir supérieur à celui de respecter ce qu’il est

La pauvreté n’excuse rien, mais elle explique beaucoup

Mes ennemis m’accusent de ne point finir mes portraits, mais je les abandonne aux yeux qui les complètent. Si je dois quelque chose à Dieu, c’est cela : ne toucher dans mon travail qu’à l’impalpable. Observe donc ta peau du plus près possible, tu y distingueras mille petites aspérités impossibles à rendre en peinture. Pourtant, cette surface, je la représente presque lisse. L’illusion de l’achèvement nous abuse. La vie est une agitation incessante, perceptible ou non. Un excellent auteur français, Michel de Montaigne, considère que la constance même n’est qu’un branle plus languissant. Il y voit clair. Ton corps ne vieillit-il pas dès la première seconde ?

Il avait maintes fois constaté que ses portraits ne reflétaient pas seulement la réalité mais en devançaient l’évolution, tout du moins par certains aspects

Elle doit avancer en âge pour reculer en certitudes

Du temps où il opérait dans Madrid, il goûtait le piment des menaces quotidiennes avec leur cortège de sensations diverses. Cela seul faisait battre son cœur, aujourd’hui morfondu. Arriverait-il à rester longtemps encore dans cet atelier irrespirable, à croiser des morts-vivants exclusivement préoccupés de leurs privilèges

Comment se fier à des édifices écrasants où l’oppression se lit déjà sur les façades ?

Après tout, se dit-il, si l’habit ne fait pas le moine, la toile peut bien faire l’homme

Je suis maître de mes sujets, comme les rois des leurs. À ceci près que les miens ne disparaissent jamais
Et n’oublie pas qu’on respecte un homme tant qu’il n’existe pas de limite à ses audaces. C’est la seule façon de s’imposer aux grands de ce monde, qui sont les petits du nôtre

Il est des hommes dont le génie s’impose uniquement après leur mort. Baltasar appartient à cette race à part. Il est trop grand pour que nos instruments l’évaluent aujourd’hui

– Pour lui, le monde est un théâtre où s’entremêlent ombres et personnes réelles. C’est un pessimiste débordé par des bouffées d’optimisme

« Je voudrais que vous me peigniez aussi bien pour exister mieux. »

Reconnaître une dette n’était certes pas la payer, mais au moins cela signifiait qu’elle ne tombait pas dans l’oubli

j’ai admiré de magnifiques illusions picturales à Pompéi, loggias surplombant des jardins, piliers, colonnes, reliefs d’un prétendu repas, miettes, pelures, débris divers… La finalité de cet art est d’abuser, la mienne de révéler

Le squelette est raide, l’âme souple. Rares sont les hommes dont je ne perçois pas immédiatement l’armature, à l’instar d’un bâtiment. L’âme ne se livre pas aussi facilement. Il me faut observer mes sujets, les fréquenter, parler avec eux avant de dégager l’enveloppe où elle se retranche. Il arrive, chez certains, que j’accède à l’essentiel d’un coup. Pour la plupart, j’ai dû cultiver ma patience
Pour les hommes de mon espèce, l’inquiétude est l’antichambre de l’angoisse

En peinture, je n’arrive pas à mentir. » Il venait de prononcer cette phrase à voix haute, comme s’il s’adressait à une personne invisible. Il continua sa méditation silencieuse. Je peins ce que je perçois derrière les formes, ce qui ne se montre pas. Je n’ai jamais représenté de morts pour cette raison
J’ai besoin de la vie, non pour la retranscrire, mais pour déceler, derrière l’impermanence des comportements, la permanence de l’être. Le passé ne m’importe que dans ce sens

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