Goetz, Adrien « La dormeuse de Naples » (2004)

Goetz, Adrien « La dormeuse de Naples » (2004)

Auteur : Adrien Goetz (né en 1966 à Caen) est un écrivain français, auteur de plusieurs romans axés sur l’histoire de l’art. Après une thèse de doctorat d’histoire de l’art portant sur la période romantique, il enseigne aujourd’hui à l’université de Paris-Sorbonne. Ces romans ont tous pour toile de fond le monde de l’art.

Résumé : Trois cahiers manuscrits nous invitent à mener l’enquête : l’un serait une confession d’Ingres, l’autre aurait été écrit par Corot et le troisième par un artiste inconnu, ami de Géricault, dans le secret des ateliers. L’objet de cette enquête : La Dormeuse de Naples, un tableau énigmatique, peint par Ingres, qui a disparu et qui suscita bien des désirs… Mais ce ne sont pas seulement la qualité du tableau et sa disparition qui en font un tel mythe. Le modèle qui inspira le peintre est chargé de mystères. Qui était la jeune femme superbe qu’Ingres considérait comme  » – déjà peinte  » tant elle était parfaite à ses yeux ? Et qu’est devenue la toile ? Quête de la beauté autant qu’enquête littéraire et artistique, ce récit d’Adrien Goetz nous fait revivre l’atmosphère de l’Italie mythique des peintres et du Paris bohème des romantiques. Prix des deux Magots, 2004. Prix Roger Nimier, 2004.

Mon avis : J’ai commencé à aimer cet auteur en lisant les enquêtes de Penelope (voir articles sur le blog) et c’est naturellement que j’enchaine sur le reste de ses écrits. Beaucoup aimé ce (tout) petit roman à trois voix traitant de manière différente de la dormeuse. Trois peintres (même quatre) mais aussi différentes façons de peindre : Ingres et ses nus, Corot pour ses paysages, Géricault et Delacroix comme peintres du romantisme. Chaque intervenant a un rapport différent avec le tableau mais chaque peintre semble l’avoir vu. Ingres voue un amour (platonique) au modèle, mais tous sont tombés sous le charme de la dormeuse. Et le mystère est double.. Qu’est-il advenu du tableau et qui était vraiment le modèle ? J’ai bien aimé parcourir l’Italie du quattrocento, pénétrer dans les ateliers des peintres, faire connaissance avec Chateaubriand, croiser les proches de Napoléon… Et comme il enseigne l’histoire de l’art à la Sorbonne, il sait de quoi il parle…

Extraits :

Quand vous manquez au respect que vous devez à la nature, quand vous osez l’offenser dans votre ouvrage, vous donnez un coup de pied dans le ventre de votre mère

Le calme est la première beauté du corps – de même que, dans la vie, la sagesse est la plus haute expression de l’âme

Le cou d’une femme n’est jamais assez long, ni son dos, ni ses doigts.

Ma solitude d’avant le premier coup de couleur, ma solitude de dessinateur attentif, ma solitude d’artisan qui place en silence ses vernis, ma solitude d’écrivain qui ne sait pas relire ses phrases

L’hydre des solitudes avait des têtes qui repoussaient, des yeux partout pour me regarder, des cous hideux de serpent vert

Plus que Rome, plus que Florence, j’ai aimé Naples. À Rome j’ai aimé Raphaël, à Florence Masaccio, à Naples, j’ai aimé. Ce fut la seule fois.

Il avait l’air d’aimer pourtant la littérature, et la musique, et tout ce qui est agréable. Il en restait à l’agréable et à l’utile, justement parce que le beau fait peur

Qui peindrait mes rêves ? Il faut bien que je m’en occupe.

Je ne parle pas d’amour, mais seulement de peinture. En vérité, pour moi, ce fut la même chose. Mes tableaux montrent ce que j’aime.

Je voulais saisir par l’étude tout ce qu’il y a de fugitif, les nuages, les ombres qui tournent sur les murs

J’étais comme un artiste mahométan à qui sa religion interdit les visages.

Mon seul bonheur, c’est un rectangle de papier sur lequel je peux écraser un pinceau bien gras, le nez sur la couleur, et la regarder se répandre. Attaquer par le centre, estomper, ajouter des taches blanches, minuscules, prendre du recul, laisser, retravailler ailleurs, le carnet sous le bras. Voici la petite surface du monde que je contrôle, le domaine sur lequel j’ai pouvoir, le rectangle de carton qui échappe aux parents Corot. Je sais exactement où je dois placer une touche de pâte blanche sur une balustrade pour que le soleil l’illumine. Je sais dans quel sens doivent naviguer les nuages pour donner du relief à la colline au-dessous d’eux

Ouvrir mes carnets, tailler mes crayons. Sortir mes pinceaux de leur carquois.

C’était la ville la plus dissimulatrice qui se pouvait voir. Tous les Romains s’habillaient couleur de muraille

la seule Dormeuse de Naples que je veuille conserver se trouve dans mes souvenirs et je la regarde quand je veux. Il me suffit de fermer les yeux.

Le soleil donnait la beauté à tout, il n’entrait que mal, comme à regret, dans mes peintures.

Rien ne vaut d’être contemplé que Dieu, et la beauté – son reflet terrestre

Peindre, c’est se faire un masque, et non se livrer sur la toile, comme on le croit de nos jours.

Dans la pièce voisine, se cache une jolie fille qui entre et sort à mon gré. C’est la Folie, mon invisible compagne, dont la jeunesse est éternelle et dont la fidélité ne lasse pas. Je la laisse sortir de plus en plus souvent. Car dans le temps de ma jeunesse, j’étais obligé de garder ma Folie pour moi et de l’enfermer dans mon armoire. Un jour, j’ai fini par ouvrir la porte et la douce Folie s’est échappée, mais j’en ai encore plein mon armoire, en réserve

 

 

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