Coulon, Cécile « Le visage de la nuit » RL2026 – 288 pages

Coulon, Cécile « Le visage de la nuit » RL2026 – 288 pages

Autrice : Cécile Coulon, née le 13 juin 1990 à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), est une romancière, nouvelliste et poétesse française. À l’âge de 16 ans, elle publie son premier roman intitulé Le Voleur de vie. Elle passe un baccalauréat option Cinéma. Après une hypokhâgne et une khâgne au lycée Blaise Pascal à Clermont-Ferrand, elle poursuit ses études en lettres modernes. En 2016, elle prépare sa thèse dont le sujet est Le Sport et le corps dans la littérature française contemporaine.

Ses romans : Le Voleur de vie (2007) – Méfiez-vous des enfants sages, (2010) – Le roi n’a pas sommeil (2012) – Le Rire du grand blessé (2013) – Le Cœur du Pélican (2015).
À 26 ans, elle publie son huitième livre, le roman « Trois saisons d’orage », qui obtient le prix des libraires 2017. En 2019 elle sort « Une bête au paradis », en 2021 « Seule en sa demeure », en 2024 «La langue des choses cachées», en 2026 « Le visage de la nuit »

Poésie: Les Ronces (2018) – Noir Volcan (2020) – En l’absence du capitaine (2022) – Retrouver la douceur (2025)

l’Iconoclaste – 08.01.2026 – 288 pages

Résumé :
Depuis qu’il a survécu à une fièvre mortelle, personne n’a vu son visage. Chaque nuit, l’enfant quitte le presbytère où il a été recueilli et s’enfonce dans les bois. Sous la lune, la forêt devient son territoire. Cette vie clandestine le protège du regard des autres. Alors qu’il entre dans l’adolescence, une jeune fille apparaît parmi les arbres. Elle ne ressemble en rien aux habitants de ce village perdu, hanté par des haines ancestrales.
Mais elle aussi porte un secret et rêve d’échapper à l’avenir qui lui est promis.

Mon avis: ❤️❤️❤️❤️❤️
Coup de coeur (mais le contraire m’aurait étonné ).
J’écris cet article après avoir écouté l’autrice en interview.
C’est un prolongement du roman précédent «La langue des choses cachées» . Nous sommes de retour dans le petit village du Fond du Puits.
« Comment grandit-on sans être vu par les autres? », s’interroge Cécile Coulon. Comment est-on perçus par les autres ? L’autrice ne le considère pas tout à fait comme une suite. Elle considère qu’il s’agit d’une unité de lieu, on retourne dans le même village et elle n’exclut pas d’y retourner encore. Le même endroit mais chez des « voisins ». Un lieu indéterminé, une époque non définie, des personnages sans nom mais profondément humains. Particularité dit l’autrice dans une interview: seul le chien a un nom, ce qui le rend humain.

Nous retrouvons un jeune garçon de sept ans du roman précédent, sauvé de la mort par un guérisseur mais défiguré à jamais, au point d’être considéré comme un monstre et de devoir vivre caché. Dans de telles conditions, il s’agit de se demander si la vie est préférable à ma mort. La vie est là  mais c’est presque une sorte de condamnation que de vivre dans ces circonstances. Il est recueilli au presbytère par le prêtre et l’ancienne institutrice, que l’on appelle Madame, qui a perdu la vue et qui vit désormais au presbytère. De fait il a tout perdu: sa vie d’avant, son père – son père n’est pas mort mais il est devenu fou – , sa maison, son visage… mais son esprit est bien présent et lui est vivant à l’intérieur dans un monde qui le rejette.… Regarder le monde de l’intérieur ne pourra jamais lui suffire, alors il va s’approprier la nuit. 

En plus de ces trois personnages, il y a l’instituteur et une famille de nouveaux venus qui va s’installer et rester cloitrée : les parents, une jeune fille et un jeune garçon. Pourquoi ? On le découvrira en lisant le roman.

L’atmosphère est anxiogène, l’environnement inquiétant. La foret, la nuit. Cet endroit va devenir le royaume du jeune garçon : il va s’y fondre, tisser des liens avec la nature et ses habitants, se sentir comme chez lui en familiarisant avec les bruits et les lieux.
Ce livre permet aussi de redéfinir les monstres…il y a le monstre de laideur, le monstre de beauté et les humains avec des comportements de monstres, de violence ou de bêtise… 

Ce jeune garçon est bien seul et n’a de contacts qu’avec peu de personnes, même si il va faire quelques rencontres, en particulier la jeune fille.  Grâce aux rencontres avec les animaux de la nuit – morts pour l’occasion – et  qu’il va vouloir rendre beaux dans la mort, il va se découvrir un talent d’embaumeur. Ceci lui permettra de prendre la relève quand « l’homme des deux mondes » disparaitra. 

Une petite réflexion sur l’écriture : toujours aussi admirative de cette écriture et de la poésie qui se dégage de ses mots. Comme le dit l’autrice en interview « elle utilise le passé simple, qui raconte un « ailleurs passé »

Extraits:

Personne ne devrait vous faire du mal. Seulement, quand les gens ont peur, ils ont parfois une manière de répondre à leur peur en attaquant.

L’église est un refuge, mais le vrai lieu de foi, c’est votre corps. L’église est un toit sur les fidèles, et votre corps est un toit sur votre force. »

Mais le paysage manqua bien vite au garçon : les collines où il se réfugiait, les jours de beau temps, pour courir après le chien du voisin, les bords de rivière où il se baignait, l’été, avec ses camarades, attendant que quelque chose arrive, un drame ou une joie, qu’importe, tout sauf ce temps qui passe sans passer, tout sauf ce ciel qui change dix fois de couleur mais à travers quoi rien ne vient d’absolument fou, ils attendaient, les pieds dans l’eau, s’éclaboussant, qu’une chimère débarque entre les arbres, mais rien, jamais rien, et de tout cela ce qui manquait le plus à présent c’étaient les branches, l’eau, les collines pelées l’hiver et touffues l’été, de tout cela ce qui lui mangeait la gorge c’était le gris pur du ciel d’automne et le rose de l’aube quand il attendait devant la grille de l’école, la course folle jusqu’au sommet de la plus haute colline, de là il voyait le village entier, il se sentait puissant. 

Alors on chuchota encore mille choses, car si le corps, chaque jour, s’use de ses gestes, la langue, elle, ne se fatigue jamais.

L’aube était sa pire ennemie, le crépuscule sa chance.

Il soupira, jeta sur la forêt un regard doux. Il devait rentrer mais cet endroit l’attirait plus qu’un autre, il se sentait pris par ses arbres et embrassé par ses ronces.

ils vivaient dans la peur, et la peur, comme la beauté, recouvre tout.

Il avait quelque chose dans les mains et dans les yeux, il voyait au-delà de la chair et de l’avenir, c’était un homme capable de ramener un être à ce qu’il avait de plus beau, de plus vrai, il travaillait seul et ne se reposait jamais.

Cet homme avait un don, et ce don consistait à naviguer entre deux mondes. Je peux dire qu’il était plus à l’aise avec les cadavres qu’avec leur famille, et, parfois, je comprends tout à fait que la compagnie des corps en décomposition soit plus agréable que celle des corps doués de paroles et d’angoisses.

Un être est déclaré mort mais cela ne signifie pas que la vie l’a quitté. Quand un cadavre est amené à l’office, en lui une autre vie continue, d’autres vies continuent, celles des bactéries, des chairs, des muscles, de la peau, des milliers de vies sont encore à l’œuvre. Vous découvrirez dans ces pages comment les cadavres continuent de nous parler, parfois des années après leur enterrement. Ne considérez jamais un mort comme un corps sans vie. C’est une aberration humaine que de dire et de penser une telle chose.

Méfiez-vous de ce que vous demandent les familles du défunt, mais obéissez toujours autant que vous pouvez : on embaume les morts autant pour ceux qui restent que pour ceux qui partent. Le plus fou des deux est toujours celui qui peut encore parler.

quels que soient l’espèce ou le genre du cadavre qui vous sera rendu, il vous livrera ses secrets, et ceux de sa famille. Soyez prêt à tout savoir, tout en gardant en tête que, sachant tout, le pire est toujours à venir.

 La terre l’accueillait, le consolait, l’engloutissait. Il ne savait rien, ne voulait rien savoir des mouvements au-dessus de sa tête, il perdait la notion des heures, des dates et du soleil, seul comptaient le livre et ses leçons, seul comptait l’avenir près des morts dont il prendrait grand soin, puisque les vivants ne pouvaient plus rien pour lui, sinon l’humilier.

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