Giraldi, William «Aucun homme ni dieu» (01.2015)

Giraldi, William «Aucun homme ni dieu» (01.2015)

Résumé : Le premier enfant disparut alors qu’il tirait sa luge sur les hauteurs du village. Sans un bruit – nul cri, d’homme ou de loup, pour témoin. Quand Russell Core arrive dans le village de Keelut, la lettre de Medora Slone soigneusement pliée dans la poche de sa veste, il se sent épié. Dans la cabane des Slone, il écoute l’histoire de Medora : les loups descendus des collines, la disparition de son fils unique, la rage et l’impuissance. Aux premières lueurs de l’aube, Core s’enfonce dans la toundra glacée à la poursuite de la meute. La quête peut alors commencer.

« Epique, implacable et magnifiquement maitrisé » (Dennis Lehane)
Sorti en poche J’ai lu (6 janvier 2016)

Mon avis :

Incontestablement un roman magnifique, captivant, glaçant (c’est le cas de le dire). Est-ce un roman policier ? Est-ce une quête ? C’est en tout cas un voyage dans l’immensité blanche et dans la noirceur de l’âme humaine. Vernon Slone rentre chez lui. Il était parti faire la guerre dans le désert ; à son retour son fils est mort et sa femme a disparu. Grand écart entre les horreurs de la guerre dans le désert incandescent et la violence dans les glaces de l’Alaska. Il rentre chez lui, au pays du silence, de la neige, là où seule la loi du silence existe.. Le village, c’est le clan, une communauté/meute qui a ses propres règles. Et qui pourrait mettre en péril le clan doit disparaître. La violence, la mort sont l’univers de Vernon Slone. Le tout avec une grande poésie, qui mêle surnaturel et vie réelle ; la force du silence ; les hommes et les loups ; la science des anciens ; la vie et la survie. L’amour et l’amitié comme liens viscéraux, qui vont au-delà de tout. Le froid de la nature, le froid des sentiments. Les éléments et les sentiments qui dépassent la nature et la nature humaine. Les confins du monde et les confins de l’âme humaine. Le blanc, le noir… La violence dans tous les domaines ; avec Giraldi on passe la vitesse supérieure.. Entre mythe et réalité. . Au-delà des lois et des compromis. Tout est emporté sur le passage d’un homme… Ce qui était au départ une chasse au loup animal assassin va se transformer en chasse à la partie « loup» de l’individu…

Un grand bravo à la traductrice…

Extraits :

Plusieurs fois, elle tomba à genoux dans la neige, imaginant ses larmes transformées en balles de glace ricochant sur le givre et les rochers de la falaise.

Personne ne peut tromper les yeux d’un loup. Ils savent toujours.

Sur le paillasson, le Bienvenue s’était effiloché en venue.

Des gratte-ciel voisinaient avec des bungalows qui leur arrivaient à peine à la cheville …

avez-vous la moindre idée de ce qu’il y a derrière ces fenêtres ? De la profondeur de ces terres ? De leur noirceur ? De la manière dont ce noir s’insinue en vous ?

C’est en observant les loups que les chasseurs inuit avaient appris à encercler les caribous. L’homme chasseur avait trouvé son maître en un autre chasseur.

Il aurait pu continuer ainsi pendant un long moment. Lui expliquer que l’organisation sociale des loups était si sophistiquée qu’en comparaison n’importe quelle ville américaine semblait arriérée. Que les premières tribus humaines étaient tout à fait identiques aux meutes.

Il n’y a pas que notre monde qui est sauvage, nous le sommes aussi à l’intérieur, dit-elle. Tout ce qui nous entoure l’est.

Nous ne nous sommes jamais rencontrés. Je l’ai toujours connu. Ma vie entière. Avant même d’exister. Je n’ai pas un seul souvenir où il ne soit pas présent.

Il savait ce que c’était d’être hanté. Les morts ne hantent pas les vivants. Les vivants se hantent tout seuls.

Comme le deuil, le froid est un manque qui prend toute la place. L’hiver vient chercher votre âme et va jusqu’à vous forer le corps pour l’atteindre.

Les aînés de ce monde se lèvent avant les premières lueurs, comme s’ils cherchaient à gagner la course contre le soleil.

En temps normal, en un lieu normal, les loups fuient les hommes, détalent dès qu’ils sentent leur odeur, aperçoivent leurs silhouettes – ils ne veulent rien avoir à faire avec les hommes.

Les enfants posent tout le temps des questions, sur tout, mais il est une chose qu’ils ne remettent jamais en question, c’est leur propre existence. De même que les animaux, ils sont incapables de se concevoir comme mortels. La vie leur semble l’état le plus naturel qui soit.

Il reconnaissait chaque mot pris à part, mais les phrases en entier semblaient prononcées dans une autre langue, indéchiffrable.

De l’autre côté de l’étendue déserte qui bordait la ville, vers les champs au nord, il vit des arbres chargés de neige, inclinés comme des pénitents. Le jour semblait tissé dans une mousseline, le soleil y formait à peine une petite auréole. Le souffle du vent, tout juste un murmure, portait avec lui le parfum des sapins et de la neige qui flottait dans l’air telle une brume.

Si quelqu’un nous tue, le passé meurt avec nous, et le passé est déjà mort, alors je vois pas le problème

T’as déjà remarqué comme les gens qui vivent ensemble depuis très longtemps finissent par se ressembler ? C’est pour ça que je vis seul. Je ne veux ressembler à personne d’autre que moi

Tue ton dieu et tu deviendras ton propre dieu.

– C’est quoi un vagabond ?
– C’est comme du bois flottant. Tu vois là-bas ? Le bois qui flotte ? C’est un voyageur sans maison.

Quand elle était enfant, son père lui avait dit que tuer un loup était comme tuer un messager des dieux qui les protégeaient.

Elle se fabriqua de faux souvenirs de lui dans son enfance, elle sentait sa présence chaque fois qu’elle glissait la main dans les poches de son passé.

Il écoutait le silence. Un monde entier d’oreilles tendues. Plus ou moins sauvages. Son père lui avait raconté que les loups réussissaient à s’entendre entre eux à plus de cinq kilomètres de distance.
Ils s’entendent hurler de si loin ? avait-il demandé.
Et son père lui avait répondu : Non, ils s’entendent respirer.

Une balle dans le corps commence par rendre le corps beaucoup plus présent, avant de le faire disparaître.

le soleil grimpait péniblement dans le ciel, traînant à sa suite un brouillard pailleté de particules de glace flottant dans l’air, comme si le froid était une créature – une chose douée de volonté, pourvue d’un cerveau et de poumons.

l’homme n’est chez lui ni dans la civilisation ni dans la nature – parce que nous sommes des aberrations coincées entre deux états.

Le jour faiblissait, décharné, presque mort déjà, et, à l’est, ils n’arrivaient plus à distinguer la terre du ciel.

Et pourtant nous ne sommes pas nés pour survivre. Nous sommes nés pour vivre. C’étaient là les pensées d’un homme au seuil de la mort, il le savait.

Elle voulait qu’il lui raconte tout ce qu’il avait vu. Elle voulait entendre la vérité. Mais il ne lui donnerait qu’une histoire – une histoire qui semblait s’être déroulée dans un rêve, à l’écart du monde réel – et cette histoire aurait les apparences de la vérité.

2 Replies to “Giraldi, William «Aucun homme ni dieu» (01.2015)”

  1. Je rejoins ton avis, Catherine ; c’est un livre très « puissant » qui aborde de nombreux thèmes et questionnement sur l’homme, son rapport à la nature, à la guerre, à la justice institutionnelle, au groupe, à la survie, au surnaturel …le style emporte, à la fois précis, clair, évocateur , avec des éclairs poétiques; il sert efficacement l’intrigue, dont les multiples rebondissements nous donnent régulièrement une autre piste, un autre regard.
    J’avais cet après-midi une discussion sur ce livre : sur une quinzaine de personnes, nous sommes seulement quatre à avoir énormément apprécié, car la plupart des lectrices ont été rebutées par la violence et/ou gênées par l’inceste… moi qui déteste les univers violents, glauques (et le froid !) je ne m’explique pas vraiment pourquoi dans ce cas ça ne m’a pas arrêtée ! Le talent de l’auteur je présume

    1. Merci d’avoir laissé un commentaire. Je ne suis pas non plus une adepte de la violence mais dans ce cas elle ne m’a pas semblée injustifiée. Elle fait écho aux conditions de vie ; nous sommes dans un monde dur et sans limites… et le caractère des hommes des hommes est à l’égal de la nature. Pour ce qui est des relations humaines, je les ai en quelque sorte dissociées de nos conditions « civilisées »; nous sommes dans un univers entre légende et vie de meute .. et elles y ont toute leur place… Le talent de l’auteur .. et le contexte… ce qui passe au fin fond de l’Alaska ne serait pas forcément accepté dans les Vosges…

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