Veronesi, Sandro «Chaos calme» (2008)

Veronesi, Sandro «Chaos calme» (2008)

Auteur : Sandro Veronesi est né en Toscane en 1959 et obtient un diplôme d’architecture à l’Université de Florence, avant de se tourner vers l’écriture. Après une incursion précoce mais sans suite en poésie, il fait ses débuts en tant que romancier. Il a notamment obtenu le Prix Campiello et le Prix Viareggio pour La force du passé, (Plon) et le Prix Strega 2006 en Italie, puis le Prix Méditerranée et le Prix Femina 2008 en France pour Chaos calme (Grasset), adapté au cinéma avec Nanni Moretti. Suivront Terrain vague (Grasset, 2010), XY (Grasset, 2013), Un coup de téléphone du ciel (Grasset, 2014) et Terres rares (Grasset, 2016). Sandro Veronesi nous offre avec « Terres rares », la suite de « Chaos calme ».

Résumé : Les gens pensent beaucoup moins à nous qu’on ne le croit. « Je m’appelle Pietro Palladini, j’ai 43 ans et je suis veuf ». C’est ainsi que se présente le héros du nouveau roman de Sandro Veronesi. Un homme en apparence comblé. Il a une excellente position professionnelle, une femme qui l’aime, Lara, et une fille de dix ans. Mais un jour, au moment où son mari sauve la vie d’une inconnue qui se noie, Lara succombe à une crise cardiaque… La vie de Pietro bascule. Sa société de télévision est à la veille de fusionner avec des américains. Désespéré, Pietro se réfugie dans sa voiture garée devant l’école de sa fille. Puis il se promène dans le square en face : il attend qu’une terrible douleur le terrasse… mais rien ne vient. En observant le monde de l’endroit où il s’est enraciné, il découvre peu à peu la face cachée des choses, de ses collègues de travail, des parents d’élèves et de ses proches, tous portant leur propre fardeau. Ils accourent vers lui et devant son calme incompréhensible, les masques tombent. Ainsi son histoire devient immense, elle les englobe tous, elle les guide, elle les inspire. Plein de sagesse, brillant, sceptique, cordial, imprévisible, Pietro est l’homme qui avance à tâtons sur la voie de l’authenticité, avec son intelligence : il avance, il expérimente, il tire des conclusions.

Mon avis : Alors qu’il était en train de sauver une femme de la noyade, la femme de Pietro meurt brutalement. Il reste seul avec sa fille de 11 ans et il culpabilise un maximum de ne pas ressentir la souffrance qu’il devrait éprouver et de voir que la fillette résiste remarquablement bien au choc. Il se transforme en père modèle, toujours présent, prêt à récupérer sa fillette en morceaux… Mais elle ne casse pas … De fait il se fige pour ne pas affronter son deuil et le fait de vivre au jour le jour sans penser au lendemain le protège et l’empêche d’affronter la situation. Il vit dans un « temps suspendu », dans sa voiture ou sur un banc, devant l’école. Dans sa recherche pour donner un sens à sa vie, il décide de tout concentrer sur sa fille et d’une certaine façon, il se déconnecte. Ce livre permet de découvrir la vie d’un coin de rue de Milan ; avec ses habitués qui passent à heure fixes, la fille qui promène son chien, le policier, la maman avec son enfant malade. Même le temps est figé car l’automne est d’une chaleur exceptionnelle et prolonge ainsi les conditions de l’été.

Ce deuil survient alors que son univers professionnel est en pleine mutation. Et finalement il devient le seul point fixe de l’histoire ; Il réduit son univers à sa fille, la place où se dresse son école et en quelques semaines, il se transforme en point d’ancrage de tous les gens qui gravitent autour de lui et qui viennent lui raconter leurs malheurs ; il va découvrir le côté obscur de la vie de personnes qu’il côtoyait professionnellement, il se transforme en confesseur des soucis des autres. Les personnes qui souffrent se confient à lui, persuadées que sa souffrance en fait l’oreille parfaite pour s’épancher. Et lui, qui n’ose pas dire qu’il vit la situation de manière anormale, qu’en fait il ne souffre pas, n’ose pas les détromper. Il culpabilise de se sentir vivant alors que sa femme est morte. C’est un livre ou passé et présent se confondent avec le présent simultané de plusieurs personnes qui se croisent et se recroisent. Il y a aussi dialogue avec la disparue qui lui parle via un disque qui était dans le lecteur cd de sa voiture. Il essaie de mettre de l’ordre dans le chaos (interne et externe) de sa vie en figeant le présent et repoussant le futur. Il bannit toute improvisation et se fond dans la routine pour ne pas avoir à penser, ne pas devoir intellectualiser la vie. Il a trouvé un petit coin tranquille, immuable, qui ne change pas, et cela le rassure, l’enveloppe dans un cocon de stabilité.

Pour vivre un deuil, il faut l’intégrer, le vivre, l’accepter ; ce n’est pas le cas. Il est déconcerté de ne pas ressentir ce qu’il imagine devoir ressentir, ce que la société attend de lui en matière de souffrance. Le livre est constitué de dialogues intérieurs, de listes de souvenirs. Toute la vie passée de cet homme défile ; il se la remémore en faisant des listes. Ce livre aborde les rapports père/fils, frère/frère, Sœur/sœur… Et c’est aussi une remise en question ou Pietro va devoir accepter que ce qui était acquis et immuable dans son passé était en face une idée qu’il s’en faisait et non pas une réalité. Toutes ses certitudes vont être ébranlée et il va devoir remettre de l’ordre dans ce qu’il refuse d’admettre, à tous les temps de la vie.

Et finalement celle qui va mettre fin à ce « chaos calme » ce sera sa fillette, qui va lui demander de recommencer à avancer, à travailler, à faire avancer le temps qui s’était figé. Elle lui permettra de renaitre en remettant le moteur en marche si on peut dire.

Le titre est un oxymore qui exprime l’inconcevable : « chaos calme ». Pietro, fixe dans un monde qui et en plein bouleversement. Et qui souligne que la vie de Pietro est un non-sens total. Architecte de formation, Veronesi construit son roman, examine les fondations des vies et la construction des êtres. J’ai beaucoup aimé et je vais maintenant lire la suite « Terre rares » qui vient de sortir, 8 ans plus tard.

Extraits :

Je ne sais pas ce que c’est, peut-être l’expression de mon visage pendant que je disais cette chose si naturelle, ou tout simplement parce qu’elle est vraie, mais le fait est qu’un élan de compassion douloureuse traverse son visage. Je vais devoir surveiller ce que je dis dorénavant, et ma façon de le dire si je ne veux pas que les gens me prennent en pitié.

et même si ce n’était pas le cas – mais au bout du compte, c’est toujours le cas, il y a toujours un père derrière les satisfactions que les hommes trouvent dans la vie –,

À côtoyer un homme qui voulait se croire Dieu, il a fini par se prendre pour Dieu lui aussi : pas Dieu, peut-être, mais disons, un dieu ; un être qui transforme en juste tout ce qu’il fait.

Je resterai immobile, j’attendrai, je me montrerai, mais je serai comme ces étoiles qui sont déjà mortes et qui pourtant continuent à briller parce qu’elles sont très éloignées.

tout le monde a le droit d’être agressif, me disais-je, et elle s’en prenait à moi parce qu’elle n’avait que moi sous la main.

j’ai toujours essayé de faire du mieux que je pouvais, bien sûr, et dans certains cas, j’ai été obligé de bien faire, sous peine de perdre estime, argent et même affection, mais je n’ai jamais pensé un instant à flirter avec la perfection

il ne faut jamais oublier que le temps ne s’écoule que dans un sens, et que ce qu’on voit en le remontant est trompeur. Le temps n’est pas un palindrome : en partant de la fin et en le parcourant à l’envers dans son entier, il semble prendre d’autres significations, inquiétantes, toujours, et il ne faut pas se laisser impressionner.

VAMNCSH. Vingt Avril Mille Neuf Cent Soixante-Huit. Sa date de naissance.

« Les mauvais rêves ne semblent jamais être des rêves, dis-je. Puis on se réveille et ils s’évanouissent pour toujours. »

Je ne dois pas oublier que je ne suis pas eux. Je dois écouter et observer, détaché. Je dois survoler. Je dois noter les détails, m’acharner sur l’inessentiel, me distraire.

Aucune douleur : je continue à me sentir comme quelqu’un qui est tombé du toit et qui, après s’être relevé indemne, ne cesse de se palper, incrédule

Entre nous deux, il n’y a jamais eu de véritable problème, voilà, et c’est peut-être ça le problème : nous étions trop semblables pour ne pas nous sentir obligés de saisir le moindre prétexte de nous montrer différents ;

Il voudra discuter, objecter. Mieux vaut que j’éteigne mon cerveau.

— Je ne sais pas comment, mais c’est comme si elle avait trouvé un équilibre à elle, absurde, imprévisible, et qu’elle vivait sur cet équilibre, jour après jour, en évitant le problème.

Je ferai attention. Comme si je marchais sur de la neige fraîche.
— C’est tout à fait ça. Voilà comment il faut faire avec elle. Marcher sur la neige fraîche.

l’effort pour soutenir son regard produit instantanément une étrange sensation liquide, comme si toutes les défenses tombaient, que l’instinct de conservation disparaissait devant une passivité mortelle et que soudain l’éventualité d’être, mettons, étendu sur un divan et dévoré vivant sans opposer de résistance, n’était pas si lointaine.

C’est pourquoi, reprend-elle, elle se limitera à nous proposer une brève introduction, et sera ensuite à notre disposition pour – et là, apportant une contribution exemplaire, pavlovienne, à notre soirée, le micro rend l’âme. Il meurt de cette façon péremptoire qu’ont les objets de nous claquer d’un coup entre les doigts, en nous signifiant que cette fois, il ne s’agit pas d’un caprice, d’un défaut auquel on peut remédier en bricolant, ou d’une panne qu’on peut réparer, mais bien du fameux Événement Inéluctable qui tôt ou tard survient pour tout objet en fonctionnement dans notre univers. Une mort, justement : un trépas.

Travailler sur la façon de présenter la mort aux enfants revient à travailler sur la façon dont nous la présentons à nous-mêmes : tout est là.

Ce genre de formulation. Le je me demande est un message hypnotique, il arrive directement à l’inconscient. Je me demande. Nous devons lui montrer toute notre incertitude, toute notre imperfection pour qu’il ne croie pas qu’il n’est pas à la hauteur. L’inconscient de l’enfant, cette splendeur phénoménale qui est en lui, est encore ouvert, à tous les vents, et les sentiments le blessent.

« il faut faire très attention à ce qu’on dit aux enfants car les enfants y croient »

L’école sombre est une masse imposante, romantique. Je ne l’ai jamais vue ainsi : elle a un aspect inutile et désolé, on dirait un jouet cassé comme tout ce qui appartient aux enfants et que les enfants délaissent. Elle tient debout, c’est tout, pur produit de forces vectorielles, comme avalant le temps qui la sépare de sa gloire diurne. Tout semble la soutenir dans son effort silencieux pour arriver à demain : l’absurde tranquillité estivale de cette nuit d’octobre, les arbres, le square, la rue, les immeubles en face, les voitures garées – sur lesquelles règne la C3 blessée que personne ne réclame.

La vérité est que le monde est une balle magique, mon pote, et c’est la seule raison pour laquelle l’eau ne sort pas des océans pendant que la terre tourne.

j’ai mis des sous-vêtements et une chemise propres, un complet gris impeccablement repassé, des chaussures cirées, ma plus belle cravate, et ainsi, en m’appuyant sur ce dont je peux disposer de mieux, j’ai trouvé le courage de continuer. C’était une espèce de leurre, bien sûr, mais ça marchait : l’habit faisait le moine.

Nous étions seuls, le temps qui devait passer et moi.

Il remplit les assiettes : d’abord la mienne, une portion énorme, puis la sienne, une portion énorme. Je sais ce qu’il en est : le culte bien romain de l’abondance, la quantité qui devient qualité. Les Milanais s’en abstiennent : ils y voient de la vulgarité.

hier, devant cet homme, il y avait encore le passé, ligoté et bâillonné, qui lui infligeait ses plaintes sinistres ; et maintenant, il y a l’avenir, et c’était ça la grande machine dont les déménageurs étaient les engrenages : l’avenir, son avenir.

j’avais disparu de la circulation, optant pour la fuite – à l’époque c’était facile, il n’y avait pas de téléphones portables –,

Tu te souviens qui tu écoutais à son âge ?
— Moi ? J’écoutais Pino Daniele.

— Halloween n’est pas la fête des morts.
— C’est la fête des morts, des sorcières et des fantômes.
— C’est Samain, l’ancien jour de l’An celte. Cette fête est un exorcisme contre l’hiver et les famines, et plus tard les Irlandais émigrés en Amérique l’ont combinée avec la légende de la lanterne de citrouille, les masques et les farces.

Ça s’est trouvé comme ça. Il faut aussi faire confiance à la pente que prend le monde, de temps en temps, non ?

La plupart du temps, le seul ordre que nous concevions est la répétition à outrance des mêmes gestes, accomplis de la même façon, au même endroit et à la même heure ; seules des contraintes extérieures nous obligent à changer, mais nous nous adaptons au changement et nous recommençons à nous répéter dans nos nouveaux gestes.

Soudain, l’habitacle s’est resserré comme si mon Audi était devenue une Panda.

il ressemble vraiment à Marlon Brando : mêmes cheveux blancs en bataille, même mélange inhumain de magnétisme animal et de masse corporelle.

Et là, un gallicisme lui échappe, infatto au lieu de infatti, ce qui, pour un espion, pourrait signifier la mort.

le doute angoissant, quotidien de ne pas avoir été assez prudent, ou habile, ou prévoyant, ou rapide,

Pour elle, ça a tout l’air d’être un moment magique, une régression dans cette enfance qu’elle s’apprête à quitter : agir sans penser, éprouver de la joie, des émotions, du plaisir, sans se soucier une minute de l’après : ce serait un crime de le lui gâcher.

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