Curiol, Céline «Les vieux ne pleurent jamais» (01.2016)

Curiol, Céline «Les vieux ne pleurent jamais» (01.2016)

Auteur : Céline Curiol est née à Lyon en 1975. Diplômée de l’École supérieure des techniques avancées et de la Sorbonne, elle quitte la France et s’installe à New York. Là, elle devient correspondante pour la BBC et Radio France, se met à écrire et tente de gagner sa vie en travaillant notamment à l’ONU.

Elle publie son premier roman à trente ans, ce livre intitulé Voix sans issue (Actes Sud, 2005 ; Babel n° 782) est alors traduit dans une douzaine de langues.

Résumé : À soixante-dix ans, Judith Hogen vit désormais seule. Actrice à la retraite, elle a cessé de fréquenter les scènes artistiques new-yorkaises et se contente de la compagnie de sa voisine, Janet Shebabi, une femme de son âge fantasque et malicieuse.
Trouvant un soir entre les pages d’un roman de Louis-Ferdinand Céline une vieille photographie, Judith est transportée cinquante ans en arrière et soudain submergée de tendresse et de ressentiments. Face à ce visage longtemps aimé, elle se surprend à douter des choix du passé.
C’est ce moment que choisit Janet pour lui proposer de partir, de s’embarquer dans un voyage organisé aussi déroutant que burlesque au cours duquel s’établit entre elles un compagnonnage heureux hors des convenances de l’âge.
De retour à Brooklyn, Judith doit bien admettre que la raisonnable passivité que lui impose la société devient insupportable. Elle décide de repartir en voyage, dans son pays natal, cette France quittée dans les années soixante, là où demeure cet homme, celui de la photo, ce héros.

Céline Curiol convoque ici avec humour les paradoxes de l’âge à travers le mystère de la permanence, de la persistance des liens entre les êtres. Qu’ils soient amis, frère et sœur ou amants, que reste-t-il de ces attaches qui les construisent, les rassurent ou les abîment ?
“D’abord, je me suis mise à les observer sans trop savoir ce qui motivait ce désir. Ça a commencé par ma mère, quelque temps après qu’elle eut perdu son mari, mon père. J’essayais de deviner si un changement fondamental s’était produit en elle, avec les pertes et les années. Puis il y en eut d’autres, dans la rue, au cinéma, au restaurant, dans les bus et les trains, femmes, hommes, discrets, retors, pétillants. J’observais leurs gestes, leurs expressions, leurs habitudes, et avec eux les autres se comporter, inattentifs ou brusques. D’ailleurs, quand je parle d’eux, c’est peut-être de vous et tant mieux. Ma curiosité sur le qui-vive, je voulais sentir et comprendre, savoir ce qu’est cette chose dont les images publicitaires vantent les mérites mais dont on ne parle qu’à distance. Vieillir… inéluctable, imprévisible, menaçant, mais qu’était-ce vraiment ? Le drame de la condition humaine ?
Ingénue du haut de mes quarante ans, j’ai pris les devants, attirée, comme je l’ai souvent été dans mon travail d’écrivain, par ces « concepts généraux » qu’on lance à tort et à travers dans le flot des conversations, nous en servant comme de motifs et de garants alors que nous n’osons les sonder davantage de peur de ne pas nous y retrouver. Ce fut l’Amour pour Exil intermédiaire, l’Étrangeté pour L’Ardeur des pierres, la Dépression pour Un quinze août à Paris. Aujourd’hui le Vieillissement… dans un monde où les rêves de jeunesse éternelle sont un moteur d’espoir et de consommation, où la sexytude a supplanté toutes les sagesses.
Le roman que j’ai voulu écrire est celui d’une quête, non de vérités, toujours élusives, mais de fraternité. C’est le roman d’une résistance contre les attentes que notre apparence induit chez les autres. Que vaut le temps s’il n’est que l’érosion de nos plus sûres forteresses ? Que vaut la vie si l’on ne se sent plus à quiconque nécessaire ? D’une rive à l’autre de l’Atlantique, Les vieux ne pleurent jamais est une histoire de rupture et de fuite, d’amour et de préjugés, aussi banale et vitale que toutes les histoires de famille.” (Source Actes Sud)

Mon avis : Si vous aviez bien aimé Thelma et Louise”, le livre devrait vous plaire. C’est un retour sur le passé, une réflexion sur le temps passé, sur le présent, sur le fait de se laisser vieillir ou de décider d’aller de l’avant. Non on ne doit pas se laisser marcher dessus avec commisération sous prétexte qu’on a pris de l’âge. Et surtout on ne doit pas avoir peur d’exister ! de vivre. On ne doit pas abdiquer devant le plus jeune. C’est aussi une réflexion sur le fait qu’on ne doit pas laisser des non-dits et qu’il faut parler avant qu’il ne soit trop tard. C’est aussi l’importance d’avoir une voisine… et aussi prendre conscience de ce que les gens qui nous entourent peuvent se révéler très précieux ; il faut aller au-delà des apparences, se faire violence, sortir, ne pas se laisser enterrer vivants ! Oser ! En plus il y a beaucoup d’humour ! La vision des sorties et des voyages organisés en groupe pour le 3ème âge est à tomber ! Moi qui suis individualiste, le récit me fait hurler de rire et dire « jamais » !!) … la remise en question d’une vie, l’envie de renouer avec le passé, de comprendre pour partir l’esprit serein… Très joli moment de lecture.

Extraits :

Je n’ai rien contre les mots. Pourtant lorsqu’ils cascadent de façon aussi imprévisible, j’ai l’impression d’être étourdie, comme si quelque chose dans mon cerveau se mettait à tournoyer à trop grande vitesse, un peu comme si j’avais bu une liqueur de fruits

Rien ne meurt avant d’avoir perdu toute possibilité d’être…

À nos âges, tout déménagement est une prouesse, un sérieux chamboulement qui paraît souvent aussi absurde que dispendieux au soir d’une vie qui doit, pour ne plus être dilapidée, se recourber sur ses acquis

Le livre m’attendait ; j’ai senti l’envie frémir, une envie dont je n’avais plus ressenti la caresse rassurante depuis des lustres, l’anticipation bienheureuse qui précède le retour à une lecture interrompue

Oui, il y avait une injustice à vieillir femme, car la féminité, ou plutôt ce que l’époque moderne désignait ainsi, résistait mal à la dégradation des apparences, au contraire de la virilité dont les marques du temps ne brouillaient pas tant l’expression

Elle avait été une clairière où je savais que le temps pouvait se gâter à tout moment, la foudre s’abattre, où j’avançais à découvert, par timides tentatives, mais où il était possible d’éprouver inopinément du réconfort

les trois D. Docilité, domesticité, délicatesse.

les pigeons étaient des oiseaux et les oiseaux, les uniques descendants des dinosaures, alors tu te rends compte, respect !

Les gens qui détestent qu’on leur coupe la parole sont des emmerdeurs

Profiter, oui, pardon, j’étais arrivée à l’âge où ma fonction sociale première était de profiter, y compris de la vacuité ; j’étais censée être devenue, tonnait l’opinion générale, sage, philosophe, diplomate… et insensible au passage

Je ne m’étais jamais permis de critiquer la débauche de couleurs et de pittoresque dont elle faisait preuve en se vêtant, mais je demeurais trop européenne pour pouvoir partager son goût, conditionnée par la certitude qu’au final, l’élégance demeurait le seul attribut des vieillissantes comme nous

Face à la nouveauté, ils se retrouvaient démunis, sans aucun rituel pour canaliser leurs impressions de ce qui différait de l’ordinaire ; ils n’avaient plus que ces gestes, lever l’appareil, viser, déclencher, valider. Ainsi croyaient-ils emporter avec eux un rectangle de réel en l’enregistrant sur une carte mémoire ; ils croyaient se fabriquer facilement des souvenirs en rafales. Lever l’appareil, viser, déclencher, valider et ainsi de suite… à peine confrontés à l’ailleurs, ils n’avaient qu’une hâte, y poser leur cadre

Par intermittence, j’essayais donc de m’occuper, ou plutôt de me perdre dans des tâches anodines, des projets simples de rangement et de nettoyage, assignée à résidence la majeure partie de la semaine

Aux infos, tout était grave n’avait-elle jamais remarqué. Mais elle ne répondit pas, désormais hypnotisée par la voix résolue de la diseuse de vérités

Qu’une parole nous retourne le fond des tripes et toute répartie semble brusquement impossible, dérisoire. Le minibar ronronnait dans un coin de la chambre, une voiture klaxonna lointaine, j’écoutais les émanations sonores rassurantes du dehors en songeant à ce que je pouvais bien être si je n’étais plus une femme… Juste une vieille ? Juste une veuve ? Si l’on se dit que c’est fini alors autant arrêter tout de suite

Chacun n’était pas pour l’autre une personne ponctuelle, dotée d’un seul âge et d’un seul aspect, mais une personne plus vaste, qui commandait tout un passé d’attitudes, d’empreintes visuelles, olfactives, auditives récoltées au cours des années. Dans l’intimité, les traces de nos anciens visages chez l’autre subsistaient

Lorsque j’ai ouvert la porte, l’intérieur de la maison m’a semblé d’un calme trop profond, comme si en l’absence de tout bruit dans ce lieu clos, le silence saturait l’air des pièces

l’amertume n’avait pas un goût amer mais était terriblement visqueuse lorsqu’elle se mettait à suppurer

Si, à partir de mes cinquante ans, je n’avais plus croisé de miroirs, j’aurais pu jurer que j’avais peu vieilli

je passai plusieurs journées sans que parole ne franchît mes lèvres ; d’abord, ce fut un peu oppressant cet isolement puis il me permit d’atteindre un état de calme dans lequel je percevais plus distinctement la drôle de logique de mes petits bavardages intérieurs

La France était restée pour moi une nation de paradoxes, discours d’un côté, agissements de l’autre, en décalage, voire en contradiction

Rien ne justifiait objectivement l’intrusion que j’étais en train de commettre. D’autant que de nos jours, personne ne débarquait plus à l’improviste chez autrui ; ce genre de surprises était passé de mode. On téléphonait, on textotait, on e-mailait dans une frénésie de compte rendu permanent, je suis là, et toi, je vais faire ceci, cela, et toi, entendait-on clamer les porteurs de portables dans leurs appareils de survie. Planification excessive néanmoins modifiable et modifiée à souhait par messages intempestifs

Des décisions avaient été prises en vertu de calculs qui avaient pâti de l’omission de certains paramètres ; peurs et angoisses avaient exercé leur subreptice influence et le gouvernail de l’émotion avait transmis en catimini ses directions majeures. Ni l’une ni l’autre n’aurions pu prévoir ce que nous nous entendions raconter. À en croire nos récits, le hasard semblait pourtant n’avoir tenu qu’une petite place dans nos vies

… le temps s’écoulait par petits bouts. Il était 10 h 00, 10 h 03, 10 h 05, 10 h 08 et je redoutais que la pile de ma montre soit en train de rendre l’âme mais, dès que je cessais de les reluquer et parvenais à me laisser absorber par ce que je faisais, les aiguilles sautaient enfin un peu plus loin

Ah que le regret est une sale teigne qui, si l’on commence à le gratter, démange encore pire

Tu veux que je te dise, vieillir, c’est s’effacer ; on s’affaiblit et d’un point de vue purement animal, cela veut dire que l’on se retrouve, si l’on ne fait pas gaffe, à la merci des forts… quand je te regarde, je vois tout ce que j’ai perdu, c’est fascinant et pénible à la fois. Et puis, la façon dont on finit par être traité, il y a quelque chose d’abêtissant là-dedans

Le sexe, la drogue, la violence, la passion amoureuse, l’ambition, finis, niet, même en rêve. En revanche, nous revenaient la sagesse et surtout, surtout, la modération. Petites habitudes, petites envies, petits besoins, petits gestes, un ramassis de petits bouts. Voilà ce que nous sommes aux yeux d’une société présomptueuse qui ne jure que par le neuf. On nous transformait en Lilliputiens puisqu’il fallait tenir le moins de place possible, critiquer le moins possible les changements que les tenants du pouvoir s’évertuaient à faire rimer avec progrès

Se relever comme il fallait se relever chaque fois que l’on tombait, n’était-ce pas l’une des premières leçons de l’existence ? Comme quiconque je l’avais apprise, culbute après culbute, gadin après gadin, croûtes et bleus portés aussi fièrement que les étoiles du mérite ; avant même de savoir penser, de savoir parler, je m’étais relevée, remise sur pieds, tant et tant de fois et sans réfléchir, sans interroger les raisons de cette nécessité primordiale, à moins que le corps dès le départ n’ait exigé impérieusement par voies silencieuses une remise à la verticale, et à force, maintenir cet équilibre, debout, était devenu habitude, ne requérant plus d’effort

N’était-ce pas d’ailleurs un moyen de narguer la vieillesse que de s’agiter, de galoper autour du piquet de sa propre indispensabilité

On voyageait sac au dos non sac au bras. Impressions et images étaient les biens précieux à rapporter d’un périple, jamais, au grand jamais, un modèle rare de chez Armani ou Ralph Lauren dont nous aurions rougi. Peut-être l’âge m’entraîne-t-il à magnifier le passé, et néanmoins… L’aventurier contemporain a atteint un tel degré de sophistication qu’il en a perdu l’originalité de ses rêves

Quelle conviction nous entraîne à émettre une parole ou à l’inverse l’empêcher de naître ? La peur ou l’instinct de conservation

les plissements nerveux de ses traits sont comme les sursauts des mots que retient sa langue par crainte de leur fracas extérieur

le sentiment d’indignation qui l’agitait : par sa question, il s’était senti réduit à une appartenance nationale, cantonné de force parmi ses pairs stigmatisés, les parasites, les immigrés. D’accord, reprenait-il, il avait bien failli la perdre cette nationalité bâtarde mais les siens s’étaient battus comme de pauvres hères pour qu’on ne les entube pas, après avoir pompé les forces du paternel pendant plus d’une dizaine d’années, bien exploité ses bras, ses mains, ses jambes, voilà qu’on leur annonçait qu’ils n’étaient plus français, ah non monsieur, fini, terminé, les accords d’Évian étaient passés par là, ils étaient é-tran-gers. Du jour au lendemain, des immigrés, et comme tous les immigrés, n’était-il pas mieux qu’ils rentrent chez eux

je m’étais soudain rendu compte que je ne percevais plus ces événements du dedans mais telles des images animées, comme si j’avais été spectatrice de mes propres souvenirs

 

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