Jeancourt Galignani, Oriane «L’audience» (2014)

Jeancourt Galignani, Oriane «L’audience» (2014)

Auteur : Critique littéraire, rédactrice en chef littérature du magazine Transfuge depuis 2011. « L’audience » est son deuxième roman, après « Mourir est un art, comme tout le reste » publié en 2013

Résumé : Dans une petite ville texane, Deborah Aunus, une jeune enseignante, mère de trois enfants, attend en silence le verdict de son procès. Elle est accusée d avoir eu des rapports sexuels avec quatre de ses élèves. Tous étaient majeurs. Pourtant, au Texas, il s agit d un crime passible d’emprisonnement depuis 2003. Mais pourquoi l’accusée s’obstine-t-elle à se taire ? Pourquoi son mari, combattant en Afghanistan, se montre-t-il si compréhensif ? Pourquoi les déclarations de sa mère l’accablent-elles ?

Un récit implacable, écrit d’une pointe sèche et précise, journal d un procès où la vie privée d’une femme est livrée en pâture à la vindicte populaire, et sa liberté sexuelle pointée comme l’ennemie d’une société ultrapuritaine. Construit à partir d’un fait divers qui a bouleversé l’Amérique, ce huis clos haletant donne lieu à un roman aussi cru que dérangeant.

Paru chez Albin Michel puis au Livre de poche – Mai 2016 – 288 pages

Mon avis : Lisez ce livre ! et j’espère que vous allez bondir comme moi ! J’avais entendu parler de ce livre à sa sortie. Maintenant que l’Amérique profonde et puritaine se révèle au monde dans sa grande et angoissante ampleur, cette lecture est plus que jamais d’actualité et fait froid dans le dos. J’ai ressorti les notes prises lors de l’écoute d’une interview de l’auteure et je vous les livre mêlées à mon commentaire.

L’action se déroule au Texas, dans une Amérique profonde et repliée sur elle-même. Une Amérique où la religion est devenue moralisatrice et non plus une attitude de tolérance, de compréhension, de pardon.

L’histoire n’aurait pas pu se dérouler ailleurs car en 2003 le néo puritanisme texan fait voter une loi qui condamne les rapports entre professeurs et élèves – même si les élèves sont majeurs. Le roman a été inspiré par un fait divers : un procès qui s’est tenu en 2012. Une femme a été jugée pour des faits similaires et au Texas, cela n’a choqué personne… C’est donc un roman contemporain et local qui ne pouvait se dérouler qu’au Texas et à l’ère des réseaux sociaux et de la diffusion instantanée et universelle de l’image. Le Texas, cet état conservateur, pays de cowboys et de rodéo, de personnages rudes qui tous portent une arme ; ce pays de supporters d’équipes de sportifs locaux, que l’on encourage à la bière et en chansons… Un Etat où la liberté individuelle de la femme est un crime…

Dès les premières lignes du livre, on est au spectacle… Nous sommes – à travers les yeux d’un enfant malade de 5 ans, spectateur naïf, qui nous propulse dans le rôle de voyeur – devant le retransmission télévisée d’un procès filmé. En effet c’est une approche par l’image que nous propose l’écrivaine, tout au long du livre. On regarde, on juge, on est jugée selon le regard qui est posé (la caméra, les protagonistes, les spectateurs) sur ce qui se passe dans la salle du tribunal et lors de scènes de sexe. L’image est partout, comme dans notre société contemporaine : les vidéos, les images en ligne, les texto, les réseaux sociaux. Sans l’image, la rumeur, Internet et les téléphones portables, cette histoire n’aurait pu exister.

Le roman se déroule sur les 4 jours que va durer le procès. Les personnages : l’accusée, sa famille (mari, enfants, sa mère), ses collègues, les voisins, les juges, la procureure, les politiques, la presse et les 4 jeunes amants.

Dans le roman la prof est décrite comme une femme ronde et pulpeuse, plus à la mode au XIXème que maintenant. Une femme digne, qui ne va pas se dévoiler intellectuellement et qui restera silencieuse quand elle sera livrée en pâture aux jurés et au public. Son crime : le sexe et le fait d’assumer totalement ce qu’elle est. Car c’est de sexe qu’il s’agit : de sexe et de désir et en aucun cas d’amour. De sexe entre adultes consentants mais qui sont dans la configuration prof/élève. Contre nature diront les braves gens du Texas … Se livrer à pareille dépravation alors qu’on est mariée avec un homme qu’on aime et qu’on a 3 enfants ! Mais un tel personnage est un danger public !

En toile de fond, il faut se reporter 150 ans en arrière et se remémorer les personnages du roman « La lettre écarlate » de Nathaniel Hawthorne, publié en 1850 à l’époque du bon puritanisme. Tout comme d’Hester Prynne (relevez le nom de famille) de la lettre écarlate, Deborah va choisir le silence.

Le roman dépeint une société nuisible et moralisatrice qui met en accusation une femme et va s’acharner sur elle. C’est une critique des politiques, de la lâcheté de personnes concernées. C’est aussi une condamnation des femmes qui sont de plus en plus souvent à la tête des partis néo-puritains dans le monde actuel et qui sont nettement plus mauvaises que les hommes, sous le couvert de la religion et de la « protection » de l’enfance… Et l’on en vient à se demander si on fait le procès d’un acte ou d’une personne peu sympathique.

L’enfant est là au début et à la fin de l’histoire ; c’est l’enfant innocent d’une femme « honteuse » ; il représente l’amour pur et total. Qu’il soit fragile et aie besoin de sa mère, tout le monde s’en contrefiche… Ah ! elle est belle la notion humaniste de la société bien-pensante !

Extraits :

C’est chouette les jours spéciaux, ceux où on ne va pas à l’école, où on traîne pour s’habiller, mange des gâteaux au lit. Seulement, ce matin, on dirait un spécial spécialement spécial. Un spécial de tornade ou de nuit sans lune.

Selon les mots, le visage de la dame au chignon s’émiette ou se recompose.

A passé un chemisier à gros nœud de satin, comme une hélice collée à la poitrine.

Assister à la chute n’a pas de prix.

Parce qu’elle est la plus jeune prof du lycée, elle veut être la plus sympathique. « La plus cool des profs », dit-on d’elle dans la cour.

On sait bien qu’ici les murs ont des yeux.

Même chauffée à blanc, sa peau ne rougit pas. Ils veulent sa honte, se dit-elle, ils n’auront que sa peur

Elle souffle, se vide. Sa nuque se raidit de courage. Elle tiendra l’audience de demain et des jours suivants, elle n’en doute pas. Sait ce qu’elle peut endurer.

Elle pose les jambes sur la moquette, n’allume pas, cherche à se souvenir à quoi correspondent les ombres qui l’entourent. La chaise bossue, les étagères, leur odeur de vernis et de poussière, la moquette qui râpe et le fauteuil qui veille ; sa chambre réintègre sa mémoire.

j’ai peut-être grandi parmi des gens qui se racontaient trop d’histoires, ça me rend un peu nerveuse quand on parle de romans.

La procureure a le coupable et le mobile, ne manque que le crime !

Il reconnaît cette féroce énergie qui l’habille, seconde peau ignifugée

à un moment du procès, il exhiberait cette foi nouvelle qui l’habite, comme une maladie de peau qu’il serait fier d’avoir rapportée d’un voyage dans la jungle.

Terreur de ce « swingers » qui fait d’eux un couple nageant d’un bord à l’autre des possibilités sexuelles. Ce mot gronde comme la vague prête à l’emporte

chaque famille texane ne retiendra que les mots « couple libre » et « swinger », cherchant parfois sur Wikipédia pour en saisir les nuances.

– Le risque correspond au hasard et non à l’incertitude. Le hasard peut être évalué, pas l’incertitude.

– Il n’y a pas de risque sans possibilité de ruine.

Le risque est une espérance, une espérance mathématique. Celle qui nous pousse à croire à une probabilité de hasards qui nous offrirait autre chose que l’équation de départ.

Les moutons, lorsqu’on les affame, s’entredévorent.

L’enfant reconnaît quelques lettres, le A chapeau pointu, le P à la grosse tête, le B qui ballonne. Ces hiéroglyphes le narguent, lui racontent un avenir dont il ne saisit rien.

5 Replies to “Jeancourt Galignani, Oriane «L’audience» (2014)”

    1. C’est pas un conte de fée ! Plutôt un choc ! mais je pense que c’est révélateur d’une mentalité que j’exècre et qui est de plus en plus répandue !

  1. pour être honnête, j’étais très hésitant mais ta présentation et ton engouement ont fini par me convaincre. trés bien vendu !
    je repasserai confirmer mon avis. a bientot

    1. j’attends avec impatience ton feed-back . C’est mon libraire qui me l’avait recommandé à sa sortie et je lui ai fait confiance.

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