De Giovanni, Maurizio «L’automne du commissaire Ricciardi»(2015)

De Giovanni, Maurizio «L’automne du commissaire Ricciardi»(2015)

Série :  Commissaire Ricciardi  (Naples 1931)

4ème  enquête

Résumé : Les nuages sont bas sur la ville de Naples.  Durant la semaine qui précède le jour des Morts, on retrouve le cadavre d’un enfant. C’est un scugnizzo, un gamin des rues surnommé Tette. On pense d’abord qu’il est mort de malnutrition, mais il se révèle qu’il a ingéré de la mort aux rats.  L’enfant avait été recueilli dans un foyer catholique où les mauvais traitements sont monnaie courante.  Le commissaire Ricciardi (qui semble avoir perdu son don de communication avec les morts) et son adjoint Maione vont avoir le plus grand mal à enquêter sur ce décès suspect car la ville s’apprête à recevoir le Duce et la Questure préférerait classer l’affaire.  Avec ce dernier volume du cycle des « Saisons » du commissaire Ricciardi, Maurizio de Giovanni continue de dépeindre l’Italie fasciste et s’intéresse ici à sa police secrète.  Quant à la vie amoureuse du commissaire, elle se complique car il commence à entretenir une correspondance galante avec sa mystérieuse voisine d’en face tandis que Livia (rencontrée dans L’Hiver) se fait de plus en plus pressante…

 

Mon avis : « La mort était un passager du tram : c’était son jour. » Naples en automne, pendant la semaine de la Toussaint, se décline en dégradé de gris, sous la pluie. Gris du ciel, gris des rues, gris de l’âme. Le voile de la mélancolie recouvre tout. Dans une semaine, Naples s’apprête à recevoir le « Duce » … Et il faut que Naples soit une ville exemplaire. Surtout pas de vagues, pas d’enquêtes en cours.

Mais le commissaire Ricciardi ne l’entend pas de cette oreille. Un enfant des rues est retrouvé mort et le Commissaire ne l’entend pas. Un enfant c’est sacré. On ne peut pas le laisser comme ça, ne pas enquêter, ne pas lui rendre justice. Un enfant c’est précieux, même si c’est un enfant abandonné…

Est-ce une enquête sur un crime ? C’est plus que tout une enquête sur Naples, sur la solitude, sur la société. Encore un merveilleux moment d’humanité… Et une description poétique d’une ville bien sombre…

 

Extraits :

[…] cette rue en disait long sur la ville. Elle en disait tout.

Et elle changeait continuellement, saison après saison, offrant l’été une image torride où la saleté fermentait sous l’effet de la chaleur, ou, au printemps, un tableau coloré rempli des parfums répandus par les vendeurs de fleurs et de fruits qui proposaient leurs marchandises au passage des citoyens aisés ; ou bien une fausse impression de calme l’hiver, malgré les affaires louches qui se tramaient dans les « bassi » proches de la rue principale, à l’abri du vent glacial qui soufflait sans relâche.

À présent, à cause de cet automne pluvieux, la longue avenue était parcourue d’innombrables ruisseaux provenant des ruelles adjacentes, emportant vers une mer hors d’atteinte les déchets et la saleté de la colline lointaine.

[…] l’amour avait peut-être fait davantage de victimes que la guerre. C’est bien ce qu’il avait fait, il en était certain.

« Comme d’habitude. Plus forte que la curiosité, c’est bien la peur des ennuis, dès qu’on voit arriver la police »

Il n’avait ni vices, ni amis, ni femmes. Un homme sans vice, pensait-il, ne pouvait pas avoir de grandes vertus.

Il comprit que la solitude était une maladie qui n’épargnait pas les riches, et qui, après l’enfance, accompagnait l’âge mûr puis la vieillesse.

Cette pluie, cette pluie qui n’en finit pas et qui pénètre dans les os et augmente la tristesse…

La pluie jouait bien son rôle : les poumons, les bronches, les os absorbaient l’humidité comme des éponges et s’altéraient gravement.

Des gens qui traversaient la vie en prenant tout sur leurs épaules, sans avoir assez de force pour le faire.

Personne n’avait de secret pour personne : on ne rencontrait jamais d’inconnu, et quand cela arrivait, on le regardait comme un monstre à deux têtes, jusqu’à ce qu’il se sente gêné et finisse par s’en aller ; et tout le monde était content. On n’avait pas besoin d’étranger, au pays.

Elle m’a dit que la vie passe et que ce qui est passé ne revient jamais.

Le premier matin de froid a une saveur et une couleur qui n’appartiennent qu’à lui. Parce que le froid arrive toujours la nuit, quand les gens dorment, pour les prendre par surprise ; et il arrive juché sur les ailes du vent.

Pour ne pas changer, il pleuvait ; mais la pluie ce matin-là jouait le rôle d’un décor. Fine, constante, elle rendait l’air gris et les âmes grises.

« Nous concluons toujours nos rencontres par des recommandations réciproques de prudence. C’est bien signe que quelque chose ne tourne pas rond. »

Il aurait écouté ses derniers mots, comme toujours incohérents à ce moment-là, confirmant une fois de plus comment, lorsque l’on meurt, on s’achemine vers le néant en regardant derrière soi.

C’est le soir, désormais. C’est l’heure où les couleurs disparaissent avant la lumière. On y voit encore mais tout est gris.

Un voleur de la pire espèce, parce que tu as l’air honnête. Moi, j’ai presque de l’estime pour ceux qui sortent la nuit, vêtus de sombre, avec leurs armes. On les attrape et on les fiche au trou, on fait les gendarmes et eux les voleurs. Ils ne nient pas les faits, et une fois qu’on les tient, ils se font une raison. Ce sont des voleurs, ils font leur métier de voleur. Mais les types comme toi, au contraire, sont la ruine de ce pays. Ils font semblant d’être honnêtes, alors qu’en réalité, ils sont complètement pourris.

Les enfants de la rue sont les enfants de quelqu’un, sont les enfants de tout le monde.

Le dimanche sous la pluie ferme les portes. Il pénètre par les interstices des volets, inonde les murs et le sol, il remonte jusqu’à ton âme, et serre ton cœur dans son poing. Le dimanche sous la pluie est habile à jouer avec l’espérance et la solitude.

bien qu’étant passée de l’état de tempête à celui d’un sourd bruit de fond, la douleur ne semblait pas l’avoir abandonnée

La fièvre montait et il avait l’impression de marcher dans un rêve.

À l’aube, la pluie fit une trêve, se transformant en une myriade de gouttelettes suspendues dans l’air froid. Comme si elle avait eu conscience qu’il s’agissait d’une journée triste, elle avait paré la ville d’un gris mélancolique.

Toutes les deux rattachées à la vie par des tâches qui, au cours du temps, leur semblaient toujours plus inutiles. C’est l’amour, pensa-t-il, qui vous retient à la vie ou vous en écarte. Sans amour, vivre ou mourir, c’est exactement la même chose.

Ma dernière pensée, à laisser pour qu’on s’en souvienne.

 

Sur le blog : article sur la série des enquêtes du Commissaire Ricciardi

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