Curiol, Céline «A vue de nez» (11.2013)

Curiol, Céline «A vue de nez» (11.2013)

Auteur : Céline Curiol est née à Lyon en 1975. Diplômée de l’École supérieure des techniques avancées et de la Sorbonne, elle quitte la France et s’installe à New York. Là, elle devient correspondante pour la BBC et Radio France, se met à écrire et tente de gagner sa vie en travaillant notamment à l’ONU. Elle publie son premier roman à trente ans, ce livre intitulé Voix sans issue (Actes Sud, 2005 ; Babel n° 782) est alors traduit dans une douzaine de langues. En 2016 elle publie «Les vieux ne pleurent jamais»

Paru dans La Collection « Essences » d’Actes Sud – Novembre 2013 – 144 pages

Résumé : Que révèle une odeur, son immédiat pouvoir sur la mémoire de l’écrivain, quel est cet indicible qui convoque les images… Au fil de cinq histoires entre fiction et non-fiction, Céline Curiol explore avec malice le cheminement de son imaginaire soumis à l’étude d’un motif olfactif.

Mon avis : Voyage imaginaire au pays de notre mémoire, de notre moi intérieur… les chemins parcourus, les rues arpentées, les escaliers montés et descendus, les portes ouvertes ou fermées, les ponts, les passerelles, les funiculaires.. les liens réels, imaginaires, imagés, olfactifs entre les sensations, entre les endroits.. Un sens en appelle un autre.. la vue, le toucher, l’odorat se répondent…  Un sentiment  se rappelle à notre souvenir, devient  refuge, bien-être, bonheur, angoisse… Une odeur convoque un tableau, une image, un souvenir, un instantané du temps passé.. Des odeurs indéfinissables, qui évoquent quelque chose en nous, mais qui ne sont pas transmissibles, pas explicables, impossibles à décrire avec des mots…

Un parfum, l’évocation de l’instant présent.. le souvenir du passé.. et une fragrance qui nous définit, que nous choisissons pour nous décrire à l’autre.. une note parfumée, comme une note de musique, qui tinte dans la mémoire et nous relie à l’autre….. Une possibilité de se montrer comme on souhaite qu’on nous perçoive, en occultant l’odeur de notre vie de tous les jours… Une odeur, lien social ou culturel… qui nous caractérise… qui nous colle une étiquette … Et aussi ces gestes qui ne correspondent à aucune odeur spécifique et identifiable…

Le monde des odeurs et des couleurs m’a toujours plu. Depuis toute petite je collectionne les miniatures de parfums.. comme ma maman avant moi… alors bien sûr que cette petite collection « Essences » me ravit et Céline Curiol fait partie des petits livres de cette collection qui parle à mon imaginaire en ravivant la mémoire des instants passés, convoqués par la magie olfactive….

Extraits :

Quelque part dans Paris étaient cachés des arrondissements de Lyon au centre desquels s’étendaient des quartiers entiers de Buenos Aires dont les rues conduisaient en se démultipliant aux avenues de New York qui bifurquaient vers plusieurs voisinages à la périphérie de Kyoto

J’ai parcouru des rues sans jamais songer à en compter le nombre.

Mes grands-parents avaient deux chiens, l’un en vie, l’autre en tissu et mousse ; ils allongeaient le second devant la fente, la fente menaçante de leur porte d’entrée, les jours d’hiver, pour que le long boudin mou aux yeux de perle et oreilles de feutrine garde la chaleur à l’intérieur. Les deux chiens avaient d’ailleurs un nom chacun

Tendu entre deux rives, deux bords, tel l’avant-bras d’un géant si patient qu’il sait demeurer parfaitement immobile. Le pont ouvre un nouvel horizon aux humains trop petits pour franchir sans aide la largeur d’une faille terrestre.

Combien de rues, d’escaliers, de portes empruntés, combien de rivières ou de ravins franchis ?

Il faut avancer par touches de souvenir, par approximations circulaires, par descriptions patientes afin d’étendre le champ d’investigation. Cependant, à mon grand désarroi, une chose me demeure inaccessible : ce que sentaient ces endroits.

la mise en mémoire des sensations olfactives n’est pas facilitée par un lexique stabilisé comme il en existe pour décrire les couleurs.”

Imperceptible au premier abord, elle nous guide pourtant, nous tente, nous chavire, nous dissuade. Celle dont nous prendrons lentement conscience, au moment où elle nous pénétrera, nous éprouvera, que nous saurons sans hésitation bientôt repérer, associer à cet inconnu, l’odeur qui sera elle ou lui, nous deviendra familière, de plus en plus essentielle.

C’est l’odeur du passé, celle qui nous aborde à contre-courant pour nous prendre en traître, qui nous saisit à la gorge sans offrir de repli, de protection, faisant tout remonter, revenir, en parfait état d’évocation. Intacte, image sur image, arrêt continu, regards et voix des perdus demeurés dans les entrailles de nos mémoires.

C’est l’odeur d’ici, celle qui appartient à ce lieu d’habitudes.

C’est l’odeur des épices, claquante, savoureuse, addictive, qui fait monter l’eau à la bouche. Par petites touches, chacune trace son chemin dans les coulisses de la mémoire olfactive. Le cumin qui caresse, le thym qui pétille, l’aneth qui assouplit, la coriandre qui éveille, le gingembre qui attise, le persil qui berce, le piment qui sidère, le poivre qui agace, la cannelle qui trompe, le clou de girofle qui dérange, la moutarde qui surprend, le fenouil qui charme, le safran qui sublime, la vanille qui enjôle, le pavot qui se cherche.

Ombre et lumière, froid et chaud, chocs lumineux et thermiques. Regardez le film, inspirez…

Il y avait chez eux une odeur bien particulière. Ça sentait quoi exactement? Ça sentait le vieux.

Qui suis-je ? Je suis ce parfum que j’ai fait mien. Joyeux, envoûtant, ténébreux, buté, subtil, apaisant, insolite… tous les adjectifs que vous lui appliquerez m’iront très bien. Je suis lui, il est moi, puisque je l’ai choisi.

Manifestation de l’éphémère, on le croit oublié, mais son empreinte bien vite se révélera tenace, à l’instar d’une drogue dont aucune autre ne sera jamais capable d’avoir effet semblable.

Entre l’ici et l’ailleurs, le présent et le passé, l’autre et le moi, le parfum va et vient.

Dès lors que nous avons senti la chose, nous nous empressons de lui adjoindre une image.

Le parfum conduit, le parfum emporte ; vers un ailleurs indistinct, vers un visage nébuleux, un autre souvenir. Il est une liaison secrète, une passerelle.

Après le piano à cocktails, voici l’orgue à parfums.

Par l’acquisition de cette composition inusitée, je me sens autre et me sauve.

Dis-moi ce que sent ta maison et je te dirai quel rang social est le tien ?

L’encens est le support ancestral des pratiques spirituelles

C’est d’ailleurs au Japon qu’a été conçu un emploi particulier de l’encens : au XIVe siècle, une discipline en a fait son objet, le koh-do.

Le pouvoir d’évocation des odeurs connues est sans limite.

Ainsi pouvait se caractériser l’odeur du bonheur : elle est celle qui déclenche, chez l’être, un prenant sentiment d’intégrité et lui offre la certitude de sa propre continuité.

Le problème vient du fait que les odeurs n’ont pas de temporalité.

Si on ne leur prête pas attention, on les oublie vite. Comme notre vocabulaire pour les décrire n’est pas très riche, on dépasse rarement le seuil de mémorisation.

La Collection « Essences » d’Actes Sud (voir page sur le blog)

Photo : Pont de la Caille à Cruseilles

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