Maugenest, Thierry «La cité des loges» (2016)

Résumé : Venise, automne 1732. Les uns après les autres, des acteurs de la Commedia dell’arte disparaissent en pleine représentation. Pour Zorzi Baffo, le chef de la police criminelle, ce nouveau mystère pourrait être lié au destin tragique d’une jeune comédienne de passage dans la ville.

Egaré dans les arcanes des scènes et des coulisses vénitiennes, l’enquêteur fait appel à Carlo Goldoni, dramaturge en pleine gloire, qui fut autrefois son adjoint à la chancellerie criminelle.

La découverte d’un théâtre clandestin d’un genre très particulier précipite les deux hommes au cœur d’une affaire plus sombre encore… Sexe, théâtre et politique… les clefs de la Venise dépravée et libertine du XVIIIe siècle.

Mon avis : « 2ème livre que je lis de cet auteur, après «Venise.net ». Toujours à Venise donc, au XVIII siècle … mais on passe du domaine de la peinture du XVIème siècle (Tintoretto) à celui du théâtre en compagnie de Carlo Goldoni. A noter que Zorzi Baffo est aussi un poète satyrique vénitien qui a bien existé. La Venise du XVIII, c’est celle de Goldoni, Casanova, Canaletto, Vivaldi… Dans cette aventure, nous évoluons dans les coulisses du Théâtre, en compagnie d’un Goldoni qui fait passer le monde de la commedia dell’Arte au théâtre sans masques. Une fois encore l’intrique passe pour moi au second plan bien qu’elle soit bien ficelée. L’emporte l’intérêt du contexte historique qui nous dépeint les mœurs et coutumes de la Venise de l’époque. Si dans la vraie vie Goldoni n’a pas été policier, il a en revanche suivi des études de droit et exercé en tant qu’avocat : son intérêt dans les causes de justice n’est donc pas inventé par l’auteur.

 

Extraits :

Pour capter l’attention du public, Carlo Goldoni sait aussi qu’il peut compter sur l’effet de surprise que va susciter l’apparition d’acteurs sans masque. Alors que les théâtres de Venise se sont déjà habitués à cette nouveauté, les scènes des grandes villes italiennes continuent d’accueillir les figures traditionnelles de la commedia dell’arte, avec leur visage figé de cire ou de papier mâché. Mais, partout où il se produit, Carlo entend exporter sa révolution. Il veut en finir avec l’univers sclérosé des farces et donner plus d’expressivité à chacun de ses personnages.

Autour de lui, Venise, dans ses brumes, ne se dévoile que par petites touches aux couleurs assourdies.

Un traducteur ? répète l’enquêteur avec un rire ironique. Fais croire ça à ton imprimeur, mais pas à moi ! Que tu trahisses tes lecteurs et que tu trompes M. de Voltaire m’importe peu cependant : tant que tu seras un bon informateur, tu pourras compter sur mon silence.

Depuis qu’ils ont abandonné les masques de la commedia dell’arte, les membres de la troupe de Carlo jouissent d’une nouvelle notoriété. Leur public d’un soir, après la fin de la représentation, reconnaît aisément celles et ceux qui les ont fait rire et tenus en haleine pendant plus d’une heure.

Des nappes de brume s’élèvent des canaux, s’infiltrent dans les ruelles et saturent l’air au point de rendre ce froid automnal plus glaçant que les frimas de l’hiver. Le brouillard, cette nuit-là, semble assourdir la rumeur de la ville, comme si l’épaisseur de l’air retenait les bruits, alors qu’en vérité ce sont bien les hommes qui parlent moins fort, les pas qui se font plus prudents, les bateliers qui ralentissent leur allure par crainte des chocs. Venise tout entière semble chuchoter et s’amollir.

la brume est la parfaite expression de l’esprit de Venise, une ville encline au secret, à la dissimulation, où les espions des inquisiteurs d’État sont partout, où les habitants se méfient de tout, chiffrant courriers et messages, parlent bas, où les idées, les projets politiques sont entourés de secrets, et où les esprits, à l’inverse des corps, ne se mettent jamais à nu.

Contrairement au reste de la cité, écrasée de silence, les rives de la lagune sont toujours plus bruyantes les jours de mauvais temps. Les cornes de brume ne cessent de gémir tandis que les cris des marins se répondent afin d’éviter les abordages.

La brume n’a rien de poétique, je la trouve juste froide. L’esprit n’est pas libre lorsque le corps grelotte, et les nudités féminines, dans les palais chauffés, sont bien plus dignes de m’inspirer des vers que ce crachin…

l’hospice Santa Chiara. Ce bâtiment, qui fut jadis un couvent de sœurs bénédictines, accueille désormais des pensionnaires de tout âge, jugées folles ou hystériques. Les autorités de la République ont confié la direction de l’établissement à Veronica Querino, l’une des premières femmes à avoir étudié la médecine à l’université de Padoue.

acqua alta. Depuis le lever du jour en effet, les Vénitiens de souche, habitués depuis toujours à relever la conjonction de la pleine lune et du vent du sud, redoutent que la lagune ne déborde une fois de plus dans la ville.

« Mes comédies devront faire rire selon des règles claires. La première d’entre elles est la suivante : les gens du peuple ont des défauts, les bourgeois ont des travers, les aristocrates ont des vices. »

Tu ne les entends pas ?
– Non, la fenêtre est fermée…
– Pourtant, toutes ces voix résonnent à mes oreilles. Je n’entends qu’elles. Chacun de ces êtres désire prendre vie dans une comédie. Une vie nouvelle qui franchira les siècles. Ils ne demandent qu’à faire rire à gorge déployée et à captiver les foules.

 

 

En savoir plus sur Goldoni : http://www.e-venise.com/litterature/carlo-goldoni-venise.htm

Image : Théâtre San Samuele

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