Rushdie, Salman «Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits» (09.2016)

 

Auteur : Issue d’une famille aisée, Salman Fredich Rushdie quitte son pays à l’âge de treize ans pour vivre au Royaume-Uni. Il y étudie à la Rugby School puis à King’s College, Cambridge. Il travaille un temps comme publicitaire chez Ogilvy & Mather. Sa langue maternelle est l’ourdou, mais la majeure partie de son œuvre est écrite en anglais. En 1988, la publication des Versets sataniques soulève une vague d’indignation dans le monde musulman. En novembre 1993, à la suite d’une vague d’assassinats d’écrivains en Algérie, il fait partie des fondateurs du Parlement international des écrivains (International Parliament of Writers), une organisation consacrée à la protection de la liberté d’expression des écrivains dans le monde. L’organisation est dissoute en 2003 et remplacée par l’International Cities of Refuge (ICORN).

Ses écrits : Grimus, 1975, science-fiction ; Les Enfants de minuit (1981) – Prix Booker – La Honte (1983) – Les Versets sataniques (1988) – Le Dernier Soupir du Maure (1995) – Haroun et la mer des Histoires (1991) – La Terre sous ses pieds (1999) – Furie (2001) – Shalimar le Clown (2005) – L’Enchanteresse de Florence, (2008) – Autobiographie : Joseph Anton (2012), Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, (2016 – (en) The Golden House, Random House, 2017 ( liste non exaustive)

Résumé : Quand il advient – tous les quelques siècles – que se brisent les sceaux cosmiques, le monde des jinns et celui des hommes entrent momentanément en contact. Sous apparence humaine, les jinns excursionnent alors sur notre planète, fascinés par nos désirables extravagances et lassés de leurs sempiternels accouplements sans plaisir.

Venue une première fois sur terre au xiie siècle, Dunia, princesse jinnia de la Foudre, s’est éprise d’Ibn Rushd (alias Averroès), auquel elle a donné une innombrable descendance dotée de l’ADN des jinns. Lors de son second voyage, neuf siècles plus tard, non seulement son bien-aimé n’est plus que poussière mais les jinns obscurs, prosélytes du lointain radicalisme religieux de Ghazali, ont décidé d’asservir la terre une fois pour toutes. Pour assurer la victoire de la lumière sur l’ombre dans la guerre épique qu’elle va mener contre les visées coercitives de ses cruels semblables, Dunia s’adjoint le concours de quatre de ses rejetons et réactive leurs inconscients pouvoirs magiques, afin que, pendant mille et une nuits (soit : deux ans, huit mois et vingt-huit nuits), ils l’aident à faire pièce aux menées d’un ennemi répandant les fléaux du fanatisme, de la corruption, du terrorisme et du dérèglement climatique…

Inspiré par une tradition narrative deux fois millénaire qu’il conjugue avec la modernité esthétique la plus inventive, Salman Rushdie donne ici une fiction aussi époustouflante d’imagination que saisissante de pertinence et d’actualité.

Actes Sud – septembre 2016 – 320 pages

Mon avis : Salman Rushdie est un auteur que j’aime beaucoup. J’aime les contes, j’aime les fables et sa façon de nous amener à comprendre le monde via les fables m’enchante. Je dois reconnaitre que j’ai calé dans la lecture de « Les Versets sataniques » (j’ai abandonné après cent pages…) .. Un énorme coup de cœur pour la fresque brillante «Le Dernier Soupir du Maure » ; j’ai adoré le livre qu’il a écrit pour son fils « Haroun et la mer des Histoires » ; tombée aussi sous le charme de « L’Enchanteresse de Florence ». Le pavé « La Terre sous ses pieds » et son « Autobiographie : Joseph Anton » sont dans ma PAL… Mais place au monde des djinns…

Commentaire fondé sur l’écoute d’une interview de l’auteur…

A savoir : Rushdie doit son nom à Averroès (Ibn Rushd)

Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits … soit 1001 nuits … Ce Roman et le témoin de notre époque, le retour de la religion à outrance racontée avec beaucoup d’humour par le biais du conte. Un conte pour adultes (contrairement à « Haroun et la mer des Histoires »). Les mauvais djinns vont envahir la planète, la princesse Djinn affronte les créatures du mal qui détruisent sans raison, juste pour détruire. C’est la célébration de la diversité, de la fantaisie, de la liberté, du mélange multicultures. C’est un roman violent engendré par une guerre idéologique entre deux philosophes du XIIème qui vont s’affronter. Averroès versus al-Ghazali. Mots et idées gouvernent la marche du monde ; le terrorisme est étroitement lié au manque de liberté sociale. Parabole du bien et du mal. Et ce qui va sauver la planète c’et en grande partie que le mal est limité intellectuellement.

Un des personnages du livre : le destin … le bon moment avec la bonne personne. Et avec une petite intervention des bons Djinns…la magie peut opérer. Entrons ans la danse avec les humains, la Princesse, les déesses, les djinns… Laissons nous prendre par la main et lévitons…

Extraits :

Il employait des mots que bon nombre de ses contemporains trouvaient choquants parmi lesquels “raison”, “logique” et “science” qui étaient les trois piliers de ses idées occultes les plus cachées, précisément celles qui avaient fait brûler ses livres.

Elle laissa l’histoire l’abandonner sans tenter de s’y raccrocher, comme les enfants laissent passer un grand défilé en le gardant dans leur mémoire, le transformant en souvenir inoubliable, se l’appropriant

son adversaire et lui poursuivirent leur dispute au-delà de la tombe, car les polémiques des grands penseurs ne connaissent point de terme, l’idée même de la discussion étant un instrument destiné à ouvrir l’esprit, le plus efficace des instruments, né de l’amour de la connaissance, autrement dit : de la philosophie.

La corde qui amarrait nos ancêtres à la réalité lâcha et en entendant les éléments hurler à leurs oreilles il leur fut aisé d’imaginer que les failles du monde s’étaient rouvertes, que les sceaux avaient été brisés et que le ciel regorgeait de sorcières ricanantes et de cavaliers sataniques chevauchant les nuages en furie.

Ryonosuke Shimura qui lui apprit que le jardin était l’expression visible de la vérité intérieure, l’endroit véritable où les rêves de notre enfance se heurtent violemment aux archétypes de notre culture et créent de la beauté. La terre peut bien appartenir au propriétaire terrien mais le jardin appartient au jardinier. Tel était le pouvoir de l’art des jardins.

Les années passèrent. Ils n’eurent pas d’enfant. Ella était stérile. Et c’est peut-être pour cela qu’elle aimait l’idée qu’il fût jardinier. Il y avait au moins des graines qu’il pouvait semer et voir se transformer en fleurs.

Dans ses rêveries il se plaçait souvent parmi les plantes sans racines, les épiphytes et les bryophytes, qui doivent s’appuyer sur les autres, incapables qu’elles sont de vivre par elles-mêmes.

“Si le meilleur des mondes possible est celui dans lequel on peut dérober les idées d’un autre penseur, écrivit-elle, alors peut-être vaut-il mieux accepter le conseil de Candide et se retirer pour cultiver son jardin.”

son attitude rabat-joie était liée à l’absence d’une petite amie, qu’elle était tout à la fois un effet de ladite absence et en partie la cause.

Quand Alice tomba dans le terrier, ce fut par accident mais quand elle franchit le miroir, ce fut un acte qu’elle avait librement décidé d’accomplir et de loin bien plus courageux.

Dans ce temps inexistant, il eut le temps de comprendre qu’il venait de s’embarquer dans le système de transports de ce monde qui se cache derrière le voile de la réalité, ce métro sous-cutané qui circule juste sous la peau du monde qu’il connaissait et dans lequel on peut trouver des êtres comme le jinn obscur et il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il allait rencontrer encore, êtres ou objets se déplaçant à une vitesse supraluminique, c’est-à-dire plus rapide que la lumière, dans cette espèce de pays hors lois pour lequel le terme de pays ne semblait pas très approprié. Il eut le temps de formuler l’hypothèse que pour on ne sait quelle raison irrationnelle ce réseau de déplacement souterrain du Monde Magique avait été longtemps coupé de la terre ferme mais qu’il venait de faire irruption dans la dimension de la réalité pour provoquer autant de miracles que de désastres chez les humains.

l’existence est purement une affaire d’être, pas de devenir.

La manière humaine était lefaire, la réalité humaine était l’altération, les êtres humains ne cessaient de grandir ou de se ratatiner, de faire des efforts et d’échouer, de désirer ardemment et de jalouser, d’acquérir et de perdre, d’aimer et de haïr – d’être, somme toute, intéressants, et lorsque les jinns eurent la possibilité d’emprunter les failles entre les mondes et de se mêler aux activités humaines, quand ils purent embrouiller ou démêler la toile humaine, accélérer ou freiner les métamorphoses sans fin de la vie humaine, des relations et des sociétés, ils se sentirent paradoxalement plus eux-mêmes qu’ils ne l’avaient jamais été dans le Monde Magique.

Comme si une histoire s’accouplait avec son lecteur pour produire un nouveau lecteur.

C’était la résilience qui chez les humains représentait leur meilleure chance de survivre, leur capacité à regarder en face l’inimaginable, l’invraisemblable, le jamais-vu.

Le triomphe de l’irrationalité destructrice se manifeste sous la forme d’un dieu destructeur irrationnel.

chaque famille est prisonnière de son histoire familiale, chaque communauté est enfermée dans le récit qu’elle se fait d’elle-même, chaque peuple est la victime des versions personnelles de l’histoire et il est des régions du monde où les récits se heurtent et se font la guerre lorsque deux ou davantage de récits incompatibles luttent pour, si l’on peut dire, conquérir l’espace de la même page.

Un profond sentiment de pessimisme se répandit à mesure que la jeune génération comprenait que bien-être, aisance, gentillesse et bonheur n’étaient que des mots qui n’avaient aucun sens dans le monde tel qu’il était.

 Si l’on veut comprendre comment il se fait que tant de ces esprits extrêmement puissants se soient si souvent fait enfermer dans des bouteilles, des lampes et tout le reste, la réponse tient à l’immense indolence qui se saisit d’un jinn après pratiquement chacun de ses actes. Ils dorment beaucoup plus longtemps qu’ils ne veillent et pendant leurs périodes de sommeil ils sont si profondément assoupis qu’on peut facilement les attraper et les fourrer dans quelque récipient enchanté sans même les réveiller.

La raison peut s’accorder un petit somme mais l’irrationnel est plus souvent comateux. À la fin c’est l’irrationnel qui sera pour toujours enfermé dans le monde des rêves tandis que la raison triomphera.

“vieux”. Les hommes, à l’instar des bougies vite consumées qu’ils étaient, n’avaient aucune idée de ce que signifiait ce mot.

Nous avons déjà évoqué le talent qu’ont les djinns de murmurer, de maîtriser et de contrôler la volonté des hommes en chuchotant des formules magiques tout contre leur poitrine.

L’amour, c’est le printemps après l’hiver. Il vient soigner les blessures de la vie infligées par le froid hostile. Quand cette chaleur naît dans le cœur, les imperfections de l’être aimé comptent pour rien, moins que rien, et le pacte secret avec soi-même se signe facilement. La voix du doute est réduite au silence. Plus tard, lorsque l’amour se meurt, ce pacte secret apparaît comme une folie, et pourtant, une folie bien nécessaire, née de la croyance des amoureux dans la beauté, c’est-à-dire dans la possibilité de cette chose impossible, l’amour véritable.

il aurait voulu avoir des racines largement déployées dans chaque centimètre de son sol perdu, de sa chère maison perdue, il aurait voulu faire partie de quelque chose, être lui-même, suivre la voie qu’il n’avait pas prise, vivre dans son contexte au lieu d’effectuer ce voyage vide de l’immigrant

En parvenant jusqu’à nous, les histoires se dépouillent de l’époque et du lieu, perdent la spécificité de leur origine mais gagnent la qualité de pures essences et deviennent simplement elles-mêmes

Ce sont les êtres humains qui sont prisonniers des pendules, la durée de leur vie étant si terriblement courte. Un humain n’est guère que l’ombre d’un nuage qui file rapidement, emporté par le vent […]

Le Bien et le Mal, le goût du rationnel sont les parasites des hommes, comme les puces pour les chiens,

c’était là ce que la vie lui avait toujours réservé, l’incertitude d’exister, la perplexité face au changement : il s’était endormi dans une réalité et se réveillait dans une autre.

Mais il est un point sur lequel tout le monde est d’accord : raconter le passé, c’est aussi raconter le présent. Raconter quelque chose d’imaginaire, c’est aussi raconter la réalité. Si ce n’était pas le cas, l’entreprise serait vaine, or nous nous efforçons dans notre vie quotidienne d’éviter autant que possible les activités inutiles.

Toutes nos histoires se racontent plus vite désormais, nous sommes drogués à la vitesse, nous avons oublié le plaisir de prendre son temps, de musarder, de flâner, les romans en trois tomes, les films de quatre heures, la série télévisée en treize épisodes, le plaisir de ce qui dure longtemps, de ce qui persiste. Fais ce que tu as à faire, raconte ton histoire, vis ta vie, dégage vite fait, hop là.

Nous vivons dans ce qu’on pourrait appeler le Temps du Devenir. Nous naissons, devenons nous-mêmes et, lorsque le Destructeur des Jours vient nous chercher, nous cessons d’exister et il ne reste que poussière. De la poussière qui parle, en ce qui me concerne, mais de la poussière tout de même.

Le temps de Dieu, lui, est éternel : c’est juste le Temps de l’Être. Le passé, le présent et le futur pour lui existent ensemble et ces mots mêmes, passé, présent, futur, cessent d’avoir un sens. Le temps éternel n’a ni commencement ni fin. Il ne bouge pas. Rien ne commence. Rien ne finit. Dieu, dans son propre temps, ne connaît ni fin poussiéreuse, ni force de l’âge bien enveloppée, ni débuts vagissants. Il est, point final.

La peur est le destin de l’homme. L’homme naît dans la peur, la peur du noir, de l’inconnu, des étrangers, de l’échec, des femmes. C’est la peur qui l’amène vers la foi, non parce qu’il y trouve un remède mais parce qu’il accepte le fait que la crainte de Dieu est le sort naturel et légitime de l’homme.

 

Infos :

Ibn Rochd de Cordoue (Ibn Rushd)[], plus connu en Occident sous son nom latinisé d’Averroès : https://fr.wikipedia.org/wiki/Averro%C3%A8s

Abû Ḥamid Moḥammed ibn Moḥammed al-Ghazālī (1058-1111), connu en Occident sous le nom d’Algazel, est un soufi d’origine persane. Personnage emblématique dans la culture musulmane, il représente la mystique dogmatique. : https://fr.wikipedia.org/wiki/Al-Ghaz%C3%A2l%C3%AE

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