Dupond-Moretti, Eric « Bête noire » Condamné à plaider (2012)

Auteur : Éric Dupond-Moretti, né le 20 avril 1961 à Maubeuge sans doute le meilleur avocat d’assises de sa génération. ssu d’une famille modeste, Éric Dupond est le fils unique de Jean-Pierre Dupond, ouvrier métallurgiste originaire de l’Avesnois, et d’Elena Moretti, femme de ménage d’origine italienne. Ses grands-parents paternels, Achille et Louise, sont également ouvriers. Il perd son père à l’âge de quatre ans, sa mère l’élève alors seule. Comme plusieurs grands pénalistes orphelins de père (Robert Badinter, Georges Kiejman, Hervé Temime), son enfance est marquée par ce sentiment d’injustice. Il fait ses études secondaires au lycée catholique Notre-Dame, à Valenciennes, où il obtient son baccalauréat.
Sa vocation d’avocat puise ses origines dans une histoire familiale, son grand-père maternel, immigré italien, est retrouvé mort en 1957 dans des conditions suspectes, le long d’une voie ferrée. Son oncle porte plainte afin qu’une enquête soit ouverte mais rien n’est fait. Cette injustice, un mystère de plus, le décidera à choisir la voie du droit. Dupond-Moretti dira : « Je pense que c’est à l’origine de cette vocation. Cela y participe à l’évidence » Ce pénaliste hors pair, qui fuit les mondanités et habite dans une ferme près de Lille, a déjà obtenu plus de cent acquittements (la « boulangère » d’Outreau, Jean Castela, « commanditaire présumé » de l’assassinat du préfet Claude Érignac, entre autres…).
En 2017, il a publié un deuxième livre, « Directs du droit » toujours chez Michel Lafon.

Stéphane Durand-Souffland, avec lequel il a écrit ce livre, est le chroniqueur judiciaire du Figaro depuis janvier 2011. – Michel Lafon, 240 pages, avril 2012

 

Résumé : Encensé par ses admirateurs, critiqué par beaucoup de magistrats, la « Bête noire » des prétoires s’explique pour la première fois.
Non, il n’est pas fasciné par le mal, mais il défend autant la présomption d’innocence que le droit – pour les criminels de tout bord – à une juste peine qui ne varie pas du simple au double d’une cour d’assises à l’autre.
Non, il n’est pas l’ennemi des magistrats, mais il s’interroge sur l’absence de la notion d’humanité dans leur serment, alors qu’elle figure dans celui des avocats. Car ceux qui lui confient leur destin sont aussi des êtres humains, dont la ligne de vie a parfois de quoi inspirer aux jurés une certaine clémence.
Non, il n’est pas contre l’État, mais il est souvent révolté par le fonctionnement de la Justice. Comme personne ne l’a fait auparavant, il raconte les petits arrangements, les influences et les pièges qui peuvent biaiser un verdict. À travers les anecdotes et les souvenirs édifiants des grands procès d’assises auxquels il a participé, il dresse le portrait d’un système judiciaire implacable, au sein duquel la défense n’est guère que tolérée, même quand elle tente désespérément d’éviter les erreurs judiciaires.
« J’ai décidé de devenir avocat à quinze ans. C’était le 28 juillet 1976 et j’avais entendu à la radio que Christian Ranucci, l’homme du « pull-over rouge », avait été exécuté à l’aube. Ce n’est pas le récit d’une vocation que je fais ici, mais d’une sorte de fatalité. Je suis condamné à plaider. »

Mon avis :  Je trouve ce Monsieur tout à fait exceptionnel et admirable. Qui croit en l’importance de son métier. Un homme vrai, qui n’est pas trop aimé dans le monde de la Justice car il dénonce. Il n’est pas né dans la soie, il est devenu avocat pénaliste par conviction, il est plus pastis que champagne, plus paté que petits fours…  Il aime le surnom « acquittador » qui fait penser au verbe adorer… En revanche il n’apprécie pas sa déformation en la version guerrière « acquittator ». Et après avoir fait un peu sa connaissance au travers de ses pages, je ne peux que l’admirer encore davantage ! Si seulement les politiques lisaient son bouquin, ils ouvriraient peut-être un peu les yeux…

Extraits

Faut-il être malade pour être un bon médecin ? L’avocat n’est pas un moraliste : il a fait des études de droit

La nuit épaissit l’angoisse qui précède le prononcé du verdict.

Les jurés n’ont pas à motiver leur décision. L’article 353 du Code de procédure pénale, l’un des plus beaux textes de droit qui ait jamais été écrit, est ainsi rédigé : « La loi ne demande pas compte aux juges des moyens par lesquels ils se sont convaincus, elle ne leur prescrit pas de règles desquelles ils doivent faire particulièrement dépendre la plénitude et la suffisance d’une preuve ; elle leur prescrit de s’interroger eux-mêmes dans le silence et le recueillement et de chercher, dans la sincérité de leur conscience, quelle impression ont faite, sur leur raison, les preuves rapportées contre l’accusé, et les moyens de sa défense. La loi ne leur fait que cette seule question, qui renferme toute la mesure de leurs devoirs :“Avez-vous une intime conviction ?” »

Il suffit d’un « non » à la question portant sur la culpabilité pour que les autres soient sans objet. Un petit « non », et l’acquittement est inéluctable.

Le procès met à nu l’accusé. Dans le box, ce n’est pas un homme qui se tient, mais un écorché.

Rares sont les êtres dont on ne peut dire aucun bien ; nombreux sont ceux qui ne connaissent d’eux-mêmes que leur face la plus noire.

J’ai peur d’avoir mal fait mon métier, mais plus encore de l’avoir bien fait et que cela n’ait servi à rien.

Contrairement à une idée reçue, l’avocat n’est pas le béni-oui-oui de celui qu’il défend. Ou alors il devient son complice en robe noire et ne le sert en rien.

si personne ne défend les assassins, il n’y a plus de justice, seulement une vengeance légale.

L’innocent, qui se sait injustement renvoyé devant les assises, sent que le moindre mot, le moindre clignement d’yeux peut être interprété à son détriment. La peur de l’innocent est plus grande que celle du coupable.

À force de se servir des victimes à des fins électorales, avec l’appui des médias, on a créé une nouvelle catégorie sociologique : la Victime.

Comme Voltaire, nous autres pénalistes savons tous que « le contraire est toujours vrai ».

Les pénalistes ont un sentiment particulièrement aigu de la fragilité des personnalités, et ne font pas profession de se vautrer dans la morale alors que l’époque nous y invite tous. C’est une forme de résistance.

Quel homme ne reconstruit-il jamais ses souvenirs, gommant un peu ce dont il est le moins fier, accentuant un peu ce qui peut donner de lui une image moins détestable ?

Rien n’est plus éloquent que le silence, aux assises comme dans tous les lieux sacrés.

Mais, comme l’a écrit Dominique Coujard, ancien président de la cour d’assises de Paris, comment peut-on se comporter en arbitre quand on arbore le même maillot que celui d’une des équipes – celle de l’accusation, bien évidemment ?

La manière dont les questions sont posées est capitale. Demandez à un curé si l’on peut fumer en priant, il vous répondra non. Mais demandez-lui si l’on peut prier en fumant, il répondra oui.

seule une procédure irréprochable rend la peine sinon juste, du moins justifiée. Du droit, rien que du droit. Parce que, en matière judiciaire, la morale a souvent le visage des évidences trop faciles et les oripeaux de la présomption de culpabilité.

la France, pays des Droits de l’homme, de Montesquieu, Voltaire et Zola, est l’un des États les plus condamnés par la Cour européenne pour les dysfonctionnements de son système judiciaire

« Quand les experts sont payés comme des femmes de ménage, on a des expertises de femmes de ménage ! » Je lui rétorque que ma mère a toujours très bien fait son travail – elle était authentiquement femme de ménage.

J’en reviens à l’absence totale de culture du doute. En France, la présomption d’innocence est un leurre absolu. La parole de l’accusateur pèse cent fois plus lourd que celle de l’accusé.

Au quotidien, l’accusation se contente souvent du plus facile : elle se nourrit du malheur des victimes.

L’autre allié naturel du parquet, c’est la récidive, ou plutôt le fantasme de la récidive systématique, d’autant plus facile à évoquer que les médias le nourrissent généreusement. Or les chiffres montrent ce que le simple bon sens pourrait révéler : les criminels qui ne sévissent qu’une fois sont infiniment plus nombreux que ceux qui recommencent.

Je pourrais raconter mille histoires où la misère a soufflé, comme un vent mauvais, sur le destin d’un homme ou d’une femme dont j’ai croisé le chemin. Misère financière, misère sentimentale, misère existentielle… peu importe : l’injustice sociale, dans certains cas, transforme un malheureux en accusé.

Cioran : « Chacun s’accroche comme il peut à sa mauvaise étoile. »

Ma mère est devenue femme de ménage puis « technicienne de surface » sans que sa fiche de paie ne profite de cette promotion linguistique…

Marc Bonnant, ancien bâtonnier de Genève, époustouflant d’éloquence, estime, lui, que la justice doit célébrer le culte d’Éris, la déesse grecque de la Discorde.

La carrière d’un pénaliste ne peut pas se construire sans les médias : avant Dreyfus, déjà, les avocats ont eu besoin de la presse – ou du livre quand il n’y avait pas de journaux. Le tout est de savoir quelles limites on impose, quelle image on veut transmettre.

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