Bonnot, Xavier-Marie «Nefertari Dream» (2020)

Bonnot, Xavier-Marie «Nefertari Dream» (2020)

Auteur : Xavier-Marie Bonnot est un écrivain et réalisateur français né en 1962.Passionné d’Histoire, il entreprend des études dans cette spécialité, il passe son doctorat, y ajoute la sociologie et poursuit avec un Master de Littérature Française. Il suit une formation de reporter-journaliste qui l’amène tout naturellement à la réalisation de films documentaires dans divers domaines. Citons entre autres films « docu », « Les prêtres pédophiles » pour Arte, « Les hommes de l’anti-gang » pour TF1, « The french Connection » pour Universal, « Vietnam, the day of independance »…
Il produit aussi des films documentaires destinés à l’information sur et pour quelques institutions nationales comme « La Cour des Comptes », « Electricité de France », « Le Ministère de l’Agriculture », etc.
Lui vient alors l’idée d’écrire un livre. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, alors que Xavier-Marie Bonnot s’est établi depuis 1992 à Paris, où il vit toujours avec sa famille, il situe l’action de ses romans à Marseille.
Les romans noirs de Xavier-Marie Bonnot se situent dans des univers rarement visités par le genre policier. Que ce soit la préhistoire, l’opéra, le druidisme ou les arts premiers, l’auteur porte un regard sans concession sur la société, la violence et les angoisses sociales qui la travaillent. Il analyse à travers des plongées dans l’histoire, souvent sur le mode d’allers-retours entre présent et passé, le crime sous ses formes les plus enfouies, mais toujours en humaniste.
En 2015, il change d’univers en publiant « « La Dame de pierre (2015) puis « La Vallée des ombres « (2016), deux romans noirs qui abordent des sujets tels que l’homophobie et les désillusions d’une génération née des années 1980.
En 2017, il publie « Le Dernier violon de Ménuhin », une ode à la musique, au violon et un regard poignant sur la fin d’un artiste. En 2018, « Le Tombeau d’Apollinaire » obtient le prestigieux Prix du roman historique décerné par les Rendez-vous de l’histoire de Blois. En 2020, il publie « Nefertari Dream »

Belfond – o5.03.2020 – 349 pages

Résumé : La grande reine Nerfetari, il y a 3 300 ans, aurait-elle pu imaginer les femmes de son pays voilées, excisées, citoyennes de deuxième classe ? Rodolphe Cordier, archéologue, vit non loin de Nefertari Dream, un bazar à touristes sur la rive ouest du Nil qui vend de l’antique en toc et du faux rêve. L’Egypte de Rodolphe n’est pas celle des boutiquiers, mais de la civilisation millénaire à laquelle il a consacré ses recherches.
Tout à sa passion, il évite de regarder en face le pays pauvre qui l’entoure, ce peuple qui marchande son patrimoine et plie sous une dictature féroce et la barbarie du terrorisme… jusqu’au jour où sa route croise celle de Noah, jeune archéologue égyptienne née à deux pas de la tombe de la grande reine Néfertari. Au même moment, le printemps égyptien enflamme la place Al-Tahrir, au Caire. Noah, la rebelle, y retrouve Amina, son amie d’enfance devenue médecin et militante islamiste.
Tandis que le peuple se soulève et renverse un tyran, Rodolphe découvre ce qu’il n’attendait plus dans une falaise de la vallée des Reines. Mais la révolution menace de tout balayer, Amina est arrêtée et Noah, gravement blessée… Récompensé par le prix du Roman historique des rendez-vous de Blois 2019 pour Le Tombeau d’Apollinaire, Xavier-Marie Bonnot, avec toute la poésie et la puissance de son écriture, signe un grand roman sur l’Egypte.

Mon avis :
Passé un bon moment dans cette Egypte que j’aime. C’est le roman des différences : Le Caire et Louxor, l’Egypte et la France, Une Egypte en proie à la révolution, une Egypte qui voit les frères musulmans monter en puissance, une Egypte où le fanatisme gagne du terrain… Une Egypte divisée entre tradition et modernité, entre coutumes et renouveau, entre fanatisme et liberté, entre coptes et musulmans.
Bien que Noah et Amina aient grandi ensemble à Louxor, l’adolescence les sépare, leurs chemins divergent. L’une veut devenir égyptologue et étudier à Paris, l’autre s’enfonce dans la religion et souhaite détruire tout le passé.
Le Caire se soulève et manifeste sur la Place Tahrir (Place de la libération)
A Louxor on détruit le village de Gourna, on sacrifie une partie du paysage de toujours, on rase les maisons, on détruit des commerces, on déplace les habitants ; un égyptologue découvre une tombe inviolée, celle de la reine Henout-mi-rê et nous fait partager sa découverte (j’ai comme un léger doute sur la date de la découverte de la tombe…mais c’est un roman.. voir lien en bas de page).
On est à Louxor, mais pas dans le Louxor des touristes :on vit l’envers du décor et c’est un vrai plaisir de découvrir encore et toujours un petit coin d’Egypte.
Et au milieu de tous ces bouleversements, dans ce pays déchiré par la révolution, les attentats, la violence, la répression, il y a une histoire d’amour entre deux personnes que tout oppose : la religion, l’âge…  Je me suis laissée entrainer dans les rues du Caire et dans les ruelles de Louxor, j’ai bien aimé les personnages, j’ai été touchée par la relation entre Noah et Amina, j’ai été horrifiée par la description de la terreur que font régner les politiques et la police (mais ce n’est un secret pour personne ) .
On relèvera également l’hommage à la chanteuse Oum Kalthoum, également orthographié Oum Kalsoum et les paroles de ses merveilleuses chansons citées dans le roman.
Ce livre est sorti à un mauvais moment. C’est l’occasion de lui donner un petit peu de visibilité.

Extraits :

Il citera la dernière éjaculation d’un écrivain parisien : Soumission. Soumission à l’islam, bien sûr. 

El Kurn, ce qui signifie « la cime » en arabe. Les anciens disaient qu’El Kurn était habitée par la déesse Mertseger, celle qui aime le silence. C’est dans ce djebel stérile, à l’occident du Nil, au fond de vallées minuscules, bouillantes et dorées, que se dissimule la grande nécropole de Thèbes.

Tout cela est impie à ses yeux : les dieux et les déesses de l’ancienne Égypte, la vie des rois orgueilleux et des reines presque dénudées sur les fresques des tombes et des temples.
— L’Égypte a d’autres chats à fouetter, d’autres problèmes à résoudre que restaurer de vieilles pierres. Le peuple souffre trop pour qu’on se laisse aller à l’étude de ce monde antique qui a définitivement disparu.

Les bulldozers ont mis à terre les vieux immeubles et les maisonnettes de trois fois rien avant de les emporter dans la fosse commune des remblais du Nil, terminus des murs qui savaient les destinées, les rêves, les colères et les malheurs des familles.
— Tout s’inscrit dans la pierre, avait dit son père. Le plus beau des bonheurs et le pire des désastres.

Nasser avait donné des messages d’espoir. Cela n’a pas duré. Ils étaient nés dans des familles aisées. Mais tôt ou tard, la tradition finit par prendre le dessus. La religion les séparait. C’est un mur infranchissable ou presque.

— Tu sais contre quoi il faut se battre dans notre société ?
— L’intolérance, murmure Noah.
— Oui. Les coptes disent à tous les musulmans : « Tu iras en enfer. » Eux font pareil avec nous. Ce n’est pas bon.

— Il est macho, comme tous les Égyptiens. Frères musulmans, salafistes ou pas, c’est la même chose. La question n’est pas l’islam mais le machisme des hommes de ce pays. Même les chrétiens lui ressemblent. Il préférerait que je reste à la maison ou que je travaille auprès des familles.
— Des familles ?
— Oui. On fait un travail pour que les familles soient derrière la cause. Il faut les mobiliser pour l’islam. Il n’y a que ça qui pourra faire bouger les choses.

Le sentier s’élève vers la vallée de la Corde, en lacets, au flanc d’un gigantesque éboulis. Les touristes ne viennent jamais jusque dans ces endroits sans vie. Il n’y a guère que les habitants de la région qui souhaitent passer d’une vallée à l’autre, ou les chercheurs de rêves, pour se hasarder sur ces escarpements. 

Au Caire, Noah fréquente des filles qui flirtent avec des Français ou des Anglais, lors de soirées de la bourgeoisie branchée. Dans la capitale, ce genre de situation devient possible. Les portes refermées, on se fiche du poids de l’islam, les femmes de cette classe sociale peuvent vivre comme bon leur semble. En Nubie, être avec un Européen ou un Américain reviendrait à signer son arrêt d’exclusion ou même de mort, selon les clans.

— C’est impur de s’intéresser à ces civilisations anciennes. C’est le culte des idoles.
— Cela dépend du point de vue que l’on a. C’est comme le voile, rien dans le saint Coran n’impose aux femmes de se voiler.

— Tu dessines toujours aussi bien.
— C’est une qualité essentielle pour un archéologue. Il faut savoir relever les dessins des fresques ou des bas-reliefs. La photographie peut voler à notre secours mais rien ne vaut tant que de tracer de nouveau ces mots qui ont été dessinés des millénaires plus tôt, car ils ont une valeur à la fois magique et esthétique.

la mort fait partie de la vie, qu’elle est comme le point au bout d’une phrase.

« Le grand livre ne finit jamais, raïs. Nous ne sommes que des petites phrases. Mais chaque phrase, chaque mot compte. »

Les histoires d’amour des autres prennent des semaines ou des mois, parfois des années, pour exister, la sienne naît en un sourire.

Apprendre le copte, a dit un jour Rodolphe, c’est tresser un lien essentiel avec le monde antique. La langue liturgique de ces chrétiens des premiers temps dérive de celle que parlait l’ancien peuple d’Égypte.

Elle n’est pas très pratiquante mais elle n’arrive pas à concevoir un monde sans religion, sans pleurs, sans amitié.

Jamais de maintenant, d’immédiat, de tout de suite, d’étreinte sans retenue, d’amour sans escale, sans le cercle de fer des interdits. Il faudra toujours marquer une pause, sacrifier à d’autres et à tout un système la spontanéité de leurs retrouvailles. Quand on vit à Paris, on peut s’aimer à n’importe quelle heure du jour et de la nuit sans jamais risquer l’étouffement, l’asphyxie, le tribunal des mœurs.

Le tourisme est la troisième ou la quatrième source de revenus de l’Égypte. Avec eux, il va être relégué à je ne sais quelle place. Et le patrimoine pharaonique est, pour ces fous, quelque chose qui émane du diable lui-même. Un univers d’idoles et de dieux qu’ils haïssent par-dessus tout.

L’amour, c’est ce vide persistant, l’inquiétude et le tourment. Une bêtise essentielle. Son rival est aussi fort que Goliath : la tradition.

 Un vent faible s’est levé. Il vient du sud, des immensités désertiques de la Nubie, à l’endroit où la vie végétale s’arrête, le domaine du dieu Seth, le meurtrier d’Osiris.

La prudence qu’on lui a enseignée dans ses premières années en Égypte prend le dessus. La peur des services de renseignements égyptiens et de la police n’est pas un sentiment sans fondement.

Mon métier est de faire parler des vieilles pierres, des textes anciens ou des œuvres d’art. De les faire passer de l’obscurité à la lumière.

… ce président a perdu le sens du peuple. Il est aveuglé par son pouvoir. Mais est-ce que les Frères sont des démocrates ?
— Démocrates ou pas, ils sont la voix du peuple ! Autant revenir au temps des pharaons si on ne respecte plus la voix du peuple.

— Voici le drapeau de l’islam, le drapeau de l’Égypte ne vaut rien. Il n’y a que le drapeau de l’islam qui vaille.

L’administration est aussi vieille que l’Égypte elle-même. La figure du scribe remonte à la plus haute Antiquité. Les pharaons et les présidents passent, les fonctionnaires demeurent. 

Le bras de fer entre le peuple et l’armée n’a pas fini de ravager l’Égypte. Les coptes sont les premières victimes des règlements de comptes entre communautés. On compte les morts par centaines, les jugements sans véritables procès, en cour martiale, se suivent. Le tour de vis de l’armée, sans précédent, ne fait pas plier le peuple. Sur la rive des morts parviennent les échos de la révolution, rien de semblable avec ce qu’il se passe dans les autres grandes villes de province. Mais pour combien de temps ? Plus aucun touriste ne vient.

 Nouer l’ancien et le présent… L’Égypte est faite de ces trois éléments, l’antique, le copte et le musulman. Personne, aucun dictateur ne pourra changer cela. Les trois doivent coexister. 

Information :   Henout-mi-rê L’identification de la tombe de Henoutmi‘, fille de Ramsès II et grande épouse royale par Christian Leblanc – BIFAO 88 (1988), p. 131-146 –  (lire article)

Image: le vieux Gourna

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