Mukhopadhyay, Shirshendu « La tante qui ne voulait pas mourir » (2021)

Mukhopadhyay, Shirshendu « La tante qui ne voulait pas mourir » (2021)

Auteur : Né le 2 Novembre 1935 à Bikrampur (« City of Courage »), Shirshendu Mukhopadhyay est l’écrivain bengali le plus célèbre et populaire. Il a écrit de nombreux romans pour adultes mais aussi pour enfants. La tante qui ne voulait pas mourir, livre culte au Bangladesh, est son premier ouvrage traduit en français. Ce roman de Shirshendu Mukhopadhyay a été d’abord publié en bengali en 1993 sous le titre Goynar Baksho (« Le Coffret à bijoux ») à Calcutta.

Calmann-Lévy – 14.04.2021 – 128 pages

Résumé

« Ils vont sortir de partout comme des vautours quand ils découvriront que je suis morte. C’est pourquoi je me débarrasse du coffret. Planque-le. Ce sont mes bijoux chéris ». Au Bangladesh, la jeune Somlata épouse un homme plus âgé, et de caste supérieure. Elle intègre alors sa maison familiale bondée, où vit la terrifiante grand-tante Pishima. Un beau jour, celle-ci meurt sous les yeux de Somlata.
C’est alors que le fantôme de Pishima lui confie une mission : récupérer ses bijoux cachés pour que personne ne mette le grappin dessus. En parallèle, Boshon, l’adolescente rebelle de la maison, rejette tous ses prétendants au mariage. Quelle n’est donc pas sa surprise quand elle tombe amoureuse de son voisin, bien plus pauvre qu’elle… Une comédie de mœurs truculente et délicieusement dépaysante qui nous dévoile avant tout l’histoire de trois générations de femmes fortes au sein d’une famille et d’un pays qui ne leur mènent pas la vie facile.

Mon avis : J’ai beaucoup aimé de court roman original et dépaysant … tellement en dehors du temps.. Une lecture évasion totale…
Mais même si le roman peut paraitre léger, il ne l’est pas tant que cela… Il nous dépeint l’Inde d’avant et la transition vers l’Inde actuelle, parle de la société des castes, de la honte ressentie par les riches à l’idée de travailler. C’est un livre qui parle de la condition féminine et de son avancée.
J’ai adoré l’idée de faire dialoguer la jeune femme avec le fantôme de la vieille tante décédée. Une vielle tante qui fait tout après sa mort pour qu’on veuille bien la venger de l’existence horrible que les traditions lui ont fait vivre : veuve toute jeune, elle n’a pas pu vivre, elle a dû subir ; alors son vœu est de faire en sorte que Somlata, non seulement ait peur d’elle car elle revient la hanter, mais qu’en plus elle cède à la tentation et commette des actions interdites par les lois et la tradition.
Une fois encore ce sont les femmes qui sont des personnages forts et qui trouvent les solutions alors que les hommes se font sacrément bousculer pour mettre la main à la pâte, persuadés que c’est non seulement dégradant mais encore ennuyeux… et pourtant…
On suit l’évolution de la femme sur trois générations et c’est haut en couleurs.
Lecture très sympathique et pleine d’humour!

Extraits :

Aucun membre de sa famille n’avait jamais travaillé. Ils faisaient partie des zamindars, la noblesse terrienne du Bengale oriental.

Je ne connais que trop bien les hommes de cette famille. D’une paresse achevée, tous sans exception.

Aucune d’entre nous n’avait jamais vu de lune pareille. Les sommets, la forêt, la rivière, les chemins caillouteux et les bancs de sable, tout semblait avoir plongé dans un conte de fées pour en ressortir transformé. Que la nuit était belle finalement !

On s’était déjà promenées à cet endroit en plein jour, mais il était méconnaissable au clair de lune ; en plein jour, il n’y avait pas de rayons de lune qui jouaient dans l’eau, ni de monde enchanté.

Je m’en allai vers le lointain, main dans la main avec la solitude, ma meilleure amie.

Je mis longtemps à trouver le sommeil. J’avais l’impression d’être soûle. Ma petite boîte à secrets débordait de bonheur ce jour-là. Le couvercle refusait de se refermer. Comment pourrais-je dormir ?

Et si je pouvais me transformer en fantôme, j’irais vagabonder par les vallées, les montagnes, les forêts, les rivières, en chantant, les cheveux flottants…

Quand le secret implique la peur, la honte et la répulsion, on devient vulnérable, et le péché s’installe.

Je savais que la cupidité était plus puissante que la peur. La cupidité nous enseigne à surmonter la peur, mais pas à la vaincre.

J’ai gardé pour moi cette information comme le scorpion garde son poison.

Mais il y a un temps et un lieu pour chaque chose. Sinon, les meilleures intentions du monde peuvent causer du mal. Il faut donner l’information au bon moment, le bon jour.

Lis le Mahabharata, et juge par toi-même. Le désir est comme une rivière, il peut tout emporter sur son passage. Il suffit de ne pas se faire prendre. Il ne portera jamais plainte.

Radha n’était pas moins pieuse que toi. Cela veut-il dire qu’elle n’a rien fait avec Krishna ?

Dès que je mis le pied dehors, je compris que c’était une nuit enchantée. Rien ne pourrait en atténuer le charme. C’était une nuit des extrêmes, une nuit battue par les vents. Personne n’avait envie d’être sage. Tout était sens dessus dessous. Un alchimiste avait redistribué les composants du monde pour créer un univers entièrement nouveau. Le ciel n’avait jamais contenu autant d’étoiles, n’est-ce pas ? Peut-être avais-je été transportée quelque part ailleurs par la brise, sur un rayon de lune.

Je restai sans voix, ne sachant comment réagir. Mais les murs en moi avaient été renversés. Les montagnes s’écroulaient. Le chemin n’était plus clairement tracé.

Les devoirs et les rituels et la caste et la religion, tout ça, c’est de la saleté. Que tout disparaisse !

De nos jours, les filles peuvent tout faire.
— Fais tout, fais n’importe quoi, mais ne cesse jamais d’être une fille. Ne te transforme pas en garçon. Au train où vont les choses, je suis heureuse que les femmes ne se mettent pas à avoir la barbe. »

Si jamais la réincarnation existe, je veux renaître fille chaque fois. Je veux que le monde n’appartienne qu’aux femmes. Les hommes ne servent à rien. Comme l’univers serait merveilleux s’il n’était peuplé que de femmes.

Tu es idiote. Tu seras donc heureuse. Seuls les idiots sont heureux dans la vie.

Vocabulaire :

Le sindoor est une poudre rouge vermillon, traditionnellement à base de cinabre et de curcuma, avec laquelle les femmes mariées teignent la raie dans leurs cheveux. Elles cessent d’en porter quand elles sont veuves.

Mythologie indienne :

Le Mahabharata relate l’histoire d’une guerre entre les Pandava, les fils du roi Pandu, et les Kaurava, les fils du roi Dhritarashtra, le frère aîné et aveugle de Pandu, tous de la caste des guerriers, les Kshatriya, dans la région de Delhi.

Sati et Savitri sont deux modèles de la vertu féminine. Sati, tirée de la mythologie, est à l’origine de la coutume hindoue selon laquelle la veuve s’immolait en se jetant dans le bûcher de son mari défunt. L’amour de la princesse Savitri pour son mari Satyavan, plus fort que la mort, appartient à la légende populaire.

Radha est l’une des gopis, amie d’enfance et amante préférée de Krishna, dans le Bhagavata Purana c’est pourquoi elle est presque toujours représentée auprès de Krishna et elle a une importance prépondérante dans le Vaishnava en tant que Shakti.

2 Replies to “Mukhopadhyay, Shirshendu « La tante qui ne voulait pas mourir » (2021)”

  1. Effectivement un livre très plaisant à lire, mais qui nous apprend beaucoup sur une société lointaine, avec ses castes et ses interdits (« Travailler, mais ce n’est pas possible, j’en serais incapables, et que vont dire les gens ?)
    Il me semble tout de même qu’il manque un petit quelque chose à la fin.
    Pourquoi les deux jeunes ne parviennent-ils pas à concrétiser ?
    L’un et l’autre sont empêchés d’aller plus loin, mais le livre s’arrête.
    Le personnage du fantôme de la tante est effectivement délicieux !
    Petite remarque lue sur le site inde-en-livre : il ne s’agit pas du Bengladesh comme le dit l’éditeur, mais du Bengale occidental, état indien, capitale Calcutta.

    1. Merci pour la précision concernant le Bengale. C’est effectivement important.
      Oui est vrai que le livre s’arrête un peu trop tôt et que c’est dommage, mais j’ai beaucoup aimé quand même…

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