Germain, Sylvie « Petites scènes capitales » (2013)

Germain, Sylvie « Petites scènes capitales » (2013)

Résumé : « L’amour, ce mot ne finit pas de bégayer en elle, violent et incertain. Sa profondeur, sa vérité ne cessent de lui échapper, depuis l’enfance, depuis toujours, reculant chaque fois qu’elle croit l’approcher au plus près, au plus brûlant. L’amour, un mot hagard. »
Tout en évocations lumineuses, habité par la grâce et la magie d’une écriture à la musicalité parfaite, Petites scènes capitales s’attache au parcours de Lili, née dans l’après-guerre, qui ne sait comment affronter les béances d’une enfance sans mère et les mystères de la disparition. Et si l’énigme de son existence ne cesse de s’approfondir, c’est en scènes aussi fugitives qu’essentielles qu’elle en recrée la trame, en instantanés où la conscience et l’émotion captent l’essence des choses, effroi et éblouissement mêlés.
Sylvie Germain, pour Petites scènes est en lice pour le prix Goncourt et le prix du Style 2013.
Mon avis: La magie a encore frappé. Avec ses nuances, ses dégradés de couleurs, ses sentiments et ses êtres nimbés de couleurs et à l’unisson du ciel, de la terre. Avec sa prose et sa poésie. Avec des mots qui chantent. Avec les vies et les rêves, les espoirs et la réalité qui s’entremêlent, avec les drames de la vie et toujours une petite lueur d’espoir pour continuer à vivre.. Avec les traumatismes de l’enfance, avec la vie et son lot de solitude et de désespérance.. Avec des relations humaines toujours à vif.. Une petite fille qui a grandi sans Maman, hérite d’une belle-mère et de frères et sœurs.. Tous trainent leur part d’ombre.. des relations se font et se défont. L’auteur est toujours aussi sensible, peintre des mots, des cœurs, des sentiments et des émotions. Pour moi une magnifique page de lecture, dans une langue qui me ravit.
Extraits: Elle voudrait interroger à nouveau la photographie de maternité, mais elle ne peut la voir que chez sa grand-mère où elle ne va que pendant les vacances. Alors elle ferme parfois les yeux très fort pour se la remémorer, des petites bulles lumineuses et des stries de couleur défilent sous ses paupières, puis cette ébullition se calme, l’obscurité s’installe, et elle s’applique à faire affleurer l’image de sa mère avec elle nouvelle-née sur ce fond noir.
Dans cette famille, chacun est censé se tenir à sa place, et agir et parler en conséquence. Mais les pensées, elles, dans leurs obscurs retranchements et leurs sauvages soliloques, ne respectent ni ordres ni limites. Les désirs et les inimitiés ne connaissent pas la bienséance.
L’Océan. Sa première rencontre avec l’immensité marine lui chavire tous les sens. Il y a un trio vocal : l’eau, le vent, les oiseaux. L’eau massive, convulsée, vert violâtre huileux ; son bruit brutal et mou comme un afflux de sang aux tempes. Le vent feulant, fouaillant cette masse visqueuse, en écharpant la peau qui se couvre d’écume ; son odeur violente qui se fait intime à l’instant même où elle la découvre.
Alors elles sont enfin au diapason, Lili et les jumelles, réunies dans une même écoute charmée, les mots tissent des fils qui les relient en légèreté, il n’y a plus de place pour les querelles, leur attention est requise ailleurs.
À nouveau elle pense à sa mère, disparue au large de la Méditerranée ; sa mère sans sépulture, sans nom ni dates. Peut-être son nom flotte-t-il sur l’eau à l’endroit où elle a sombré – Fanny Bérégance, née Herléon. Des lettres mouvantes, tracées par les reflets du soleil, des étoiles et de la lune, ondoyant du vert au bleu, de l’indigo au mauve, de l’argenté au violet. Fanny ma mère ondulant au creux des vagues, brasillant dans l’écume. Et elle imagine des oiseaux venant se poser un instant dans ces nids d’eau tapissés de lettres lumineuses, s’y laissant bercer avant de reprendre leur vol.
Il n’a jamais su attacher correctement les boutons de ses vêtements. Elle remarque que des gouttes tombent sur le bout de ses souliers. Quelques gouttes, à peine, qui ne font pas de bruit.
Il ne peut pas livrer à brûle-pourpoint ces paroles lentes et candides qui l’ont visité en songe dans un frisson de lumière, les divulguer négligemment ; elles risqueraient de paraître naïves, sinon mièvres, et de prêter à rire. Et puis, comment décrire le goût des mots-lumière qui l’ont traversé ? Il a senti leur saveur scintiller dans sa bouche, comme si chaque mot était un fruit odorant à la pulpe tendre, aigrelette, rafraîchissante, miellée, brûlante, ligneuse, acidulée, tiède, il est incapable de préciser. Ce qu’il a perçu avec netteté en rêve s’est brouillé à son réveil, les mots n’ont laissé en lui qu’une impression, puissante mais imprécise, et dans leur sillage il a éprouvé une sensation encore plus singulière, et poignante.
De cela non plus, il ne détaille rien, il ne décrit pas la vision, il parle autour, obliquement, il évoque un coup de vent déferlant en lui, comme levé depuis la plante de ses pieds et s’envolant d’un jet à travers tout son corps, et dans ce vif élan de vent, un enlacement et un éblouissement, corps et âme.
Et Paul dans son rêve s’est éveillé, il s’est levé au-dedans de lui-même, il a su qu’il rêvait et que ce rêve était une traversée en profondeur, qu’il était convoqué dans une trouée de sa conscience, aux confins de la lucidité et de l’extravagance, de l’onirisme et de la clairvoyance. Il a regardé couler la phrase scandée de virgules et de points comme autant d’herbes, de branches et de racines livrées au courant.
Le thé est amer, elle pose un morceau de sucre au creux d’une cuiller et lentement l’immerge, elle regarde le sucre s’imbiber, passer du blanc au jaune cuivre, au roux, au bistre, puis s’effondrer en un petit amas de cristaux micacés comme une congère grêlée par le soleil. Le goût du sucre à demi fondu, gorgé de chaleur, d’amertume et de vagues parfums de feuilles et d’écorce – juste cela, cette saveur dans la bouche, la fine brûlure dans la gorge, la sensation toute simple, très nue, très forte, d’être en vie. En vie.
Viviane a parfaitement entendu le diagnostic condamnatoire, elle n’espère aucun miracle, elle s’engage juste à offrir le maximum de joie, de douceur, à l’enfant disgraciée ; puisque ses jours sont comptés, que chacun d’entre eux, au moins, soit une petite éternité.
Lili rentre du lycée et traverse un pont enjambant une ancienne voie ferrée. Le soleil a disparu de l’horizon qui s’assombrit par degrés et tire vers l’indigo. La lumière semble s’être tassée au ras de la terre en une masse ignée qui tout à la fois fonce le bleu du ciel et attise sa brillance. Au loin, des coulées de cette lumière en reflux s’attardent sur les rails qui prennent à cet endroit un éclat d’or blanc. Elle s’accoude au parapet. Le bleu se fait toujours plus dense et sombre, et la traînée de soleil sur les rails plus lumineuse, comme le sillage laiteux d’un navire sur l’eau.
Mais l’autre ne parle pas des rails, c’est le ciel qu’elle considère, ce grand pan de bleu foncé à présent souligné d’un rai vert jade. « À ton avis, demande-t-elle sans bouger de position, c’est un lever ou un tomber de rideau ? Je me pose chaque soir la question. Qu’est-ce qui se passe derrière ce bleu qui vire au noir, qu’est-ce qui s’y joue ? Nos rêves ? La vraie vie ? » Ce qui s’y joue ? Rien, rien que des remous de ténèbres et de feux, des collisions et des explosions d’étoiles au loin, tout comme ici sur la terre, dans les têtes et les cœurs, mais en beaucoup plus grand, follement plus puissant, voilà ce que pense Lili.
Autant la mort accidentelle de Christine les avait tous pris au dépourvu et atterrés, autant celle de Sophie s’est annoncée lentement. Mais qu’il surgisse sans crier gare, ou qu’il s’en vienne à pas menus, tout deuil ouvre des failles qui n’en finissent pas de serpenter sous la peau, d’interrompre les pensées soudain saisies de bouffées d’idiotie.
Sitôt parvenue à la fin du mouvement, elle attaque le prélude de la Suite no 6. Certaines phrases musicales évoquent le dialogue qu’une voix unique tenterait d’instaurer à l’intérieur d’elle-même, avec le plus profond d’elle-même ; une voix polyphonique se parlant sur divers tons, graves, rugueux, se déparlant pour mieux renouer avec les échos qu’elle sème à mesure de son avancée en spirale tremblée. Une voix brassant des temporalités et des espaces différents et cependant intimes, entretissant le lointain et le proche, l’éphémère et l’éternel.
Viviane a tant maigri qu’elle semble se réduire à une esquisse de la femme qu’elle était, et les couleurs tranchées qui signaient sa beauté se sont fanées – ses cheveux sont gris, son teint s’est plombé, brouillé de jaune, elle ne se maquille plus, sa bouche est pâle, ses yeux, plus enfoncés dans les orbites ocreuses. Cette grisaille qui décolore son visage, l’excave et le frotte d’ombres blêmes, ne ruine pas sa beauté, elle la décale, l’évide, elle la déporte vers une lisière où le visible conflue avec le silence.
Sa voix est faible plus encore que rauque, à la limite de l’audible. Dans son regard affleure un étonnement qui s’évase tantôt en lents cercles soyeux, tantôt confine à l’effarement. Elle semble ne plus voir qu’à travers une vitre, et la vitre s’embue à mesure que la vie se retire, s’essouffle dans son corps.
Elle semble ne plus voir qu’à travers une vitre, et la vitre s’embue à mesure que la vie se retire, s’essouffle dans son corps. Quand elle sourit, une légère contraction persiste à la commissure de ses lèvres longtemps après qu’elle a cessé de sourire, et cette ridule qui s’attarde à l’angle de sa bouche fait l’effet d’un très discret adieu adressé à tous, à personne. Elle prend congé par des signes infimes dont elle n’a pas l’initiative, pas même conscience.
Barbara en reçoit le récit comme une pierre en plein front et sa mémoire entre en crue, des images jaillissent en elle, s’agitent, se distordent.
Elle pourrait continuer, certainement progresser, mais elle sent qu’elle n’ira jamais loin, jamais jusqu’où elle aimerait aller – faute de savoir précisément où. La force lui manque ; et à présent, l’envie.
Elle vient de rompre avec la peinture. Elle n’a jamais mené à terme ses histoires d’amour ; ou peut-être que si, elle a simplement su chaque fois les arrêter à temps.
Les façades des immeubles, à la nuit tombée, ressemblaient à des pages de livres illustrés, dont les images étaient mouvantes. Des livres qui chuchotaient des bribes d’existences dont elle ignorait le début et la fin, dont elle ignorait tout en vérité, mais dont les personnages, aussi réduits à de succinctes et fugaces esquisses aient-ils été, vivaient bel et bien. Non des vies fantômes, mais des vies autres, indépendantes, qui, dans leur totale indifférence à son égard, n’en ébauchaient pas moins avec elle des liens de sympathie. Des liens fluides entre vivants qui partageaient un commun ici et maintenant, et qui, dans leur flottement, s’incurvaient en points d’interrogation. Tant de gens en train de vivre tout autour d’elle, si près, inaccessibles, tant de corps en mouvement, tant de gestes déployés, tant de paroles et de regards échangés, hors d’elle, tant de pensées. Tant de destins – peut-être médiocres pour la plupart, mais magnifiés par le soyeux et la clarté d’or fondu des cadres où ils se laissaient apercevoir.
Tant de destins – peut-être médiocres pour la plupart, mais magnifiés par le soyeux et la clarté d’or fondu des cadres où ils se laissaient apercevoir.
L’éclairage a changé, il est rare qu’il diffuse ces tons de jaune paille, ambré ou orangé, qui autrefois coloraient les fenêtres la nuit. Des lueurs d’un bleu blême et qui varie d’intensité par soubresauts horripilants se sont introduites dans les salons, les chambres, ce ne sont plus les lampes, mais les téléviseurs qui répandent leur faux jour.
De cette scène, un rai de lumière n’en finit pas de fluer, dru et pur, qui lentement condense et consume en Barbara le fatras de sentiments agglutinés en elle, et il dépouille le mot « amour » de tous les miroitements de pacotille dont elle l’avait laissé s’encrasser. L’amour n’a pas à se parer de grandes déclarations, de gestes et de postures emphatiques, il n’a à s’encombrer de rien, il a juste à être, et à agir là et quand il le faut, sans se soucier si on le voit à l’œuvre.
Mais, après un temps d’oisiveté qu’elle a subi comme une ascèse, elle est revenue à la peinture par une voie nouvelle, détournée, elle s’est mise autrement à son service en se formant au métier de restauratrice de tableaux. La patience et l’extrême minutie requises par ce travail lui plaisent, car elles la soumettent à un exercice assidu de contention d’esprit, de délicatesse de gestes et d’oubli de soi qui l’apaisent.
Elle n’est plus dans l’urgence, elle s’est posée dans le flux du temps, elle apprend à goûter la saveur de la lenteur, et celle de l’effacement de soi se déployant en évasement de son regard et de ses pensées dans la vision singulière d’un artiste dont parfois elle ignore tout, ou presque.
Gabriel ne prétend pas que le chien jouait avec lui, ni qu’il avait saisi les règles du jeu, mais il en suivait la lente évolution avec attention et beaucoup de patience, comme s’il comprenait que l’occupation à laquelle se livrait son compagnon humain était d’un grand sérieux, qu’il ne fallait pas le déranger, pas le distraire, mais au contraire le soutenir dans son effort de concentration. Les chiens savent respecter bien des choses qui leur restent énigmatiques, mais dont ils sentent l’importance, la gravité, pour leur maître, ce que la plupart des humains sont incapables de faire les uns vis-à-vis des autres, trop vite agacés, ou orgueilleux et ombrageux pour supporter de rester à l’écart d’une activité ou d’une pensée dont la logique, la pertinence et la saveur leur échappent.
Il perd progressivement le goût des mots, il tisse autour de lui une chrysalide de silence où il entre en semi-dormance. Il s’enveloppe dans la vieillesse, il s’y dissout.
Il est un passager immobile en retard croissant sur la marche du train, c’est le temps qui bouge en lui, il se meut dans sa chair, dans son esprit, ainsi qu’un vent ténu, d’une douceur érosive, il y tourne en lentes spires, disloquant les strates du passé, brisant l’écorce du présent, et la pulvérisant. Ses aujourd’huis béent sur du vide, en leur fond luisent ses hiers.
À force de tourner en spirales dans son corps toujours plus alenti, le temps progressivement s’échappe de sa chair, il fuit par les pores de sa peau, il s’épuise dans son souffle, et un jour il le quitte.
De l’éphémère amour de jeunesse de sa mère avec un homme dont elle est la progéniture accidentelle, elle ne sait rien, ou si peu, cependant elle n’a eu de cesse pendant des années d’enquêter par la seule voie qui était à sa disposition, celle de l’imagination et de l’intuition, et elle s’est construite en partie sur les résultats, tout fantasques aient-ils été, de ce questionnement.
Elle le sustente, car ce n’est pas tant l’imaginaire qui s’alimente de fables et de rêves, que la réalité qui se nourrit de fictions, de songes, de désir.
Elle est assise sur un banc, face à un lac. L’après-midi touche à sa fin, le soleil descend vers les montagnes qui bordent l’horizon, il se rapproche d’elles à un rythme constant, comme aimanté par leurs masses arrondies, et à mesure il se dédore, il passe d’un jaune vif, soufré, à un blond pâle.
Tout a disparu, s’est effacé à son insu. Elle n’a pas vu passer le temps, en elle demeurent l’enfant qu’elle fut, intacte dans ses questions, ses joies, ses effrois et ses rêves, l’adolescente meurtrie par un deuil consumé de jalousie et d’espoir, la jeune femme en errance et celle en grand enjouement amoureux, la marginale au scepticisme irréductible et l’artiste éprise d’empreintes et de couleurs. Elles sont toutes là, debout, yeux grands ouverts dans un passé toujours présent tant il est incorporé, silencieux et vivace. Chair du passé, peau du présent. Elles sont toutes là, celles qu’elle a été jour après jour, comme perdurent au fond du lac la trace du lit de La Seuze, les ruines des maisons, des villages submergés, les vestiges des lieux et de leurs noms, les ombres de celles et ceux qui y sont nés, y ont vécu, y sont morts, ou, comme elle et sa famille, y ont séjourné.
Elles sont toutes là, ces stances d’elle-même, qui la regardent telle qu’elle est en cet instant, ne sera plus demain, et autour d’elles passent en clair-obscur les personnes qu’elle a connues, qu’elle a aimées, bien ou mal peu importe, mais celles-ci ne la regardent pas, ne semblent même pas la voir. Elle aimerait tellement, pourtant, en cette heure, croiser le regard de son père, avoir accès au beau mystère de son visage. Ce n’est que maintenant, alors qu’il s’est retiré à jamais de ce monde, qu’elle entrevoit ce qu’elle n’a pas su voir du temps où il se tenait dans la clarté du visible – dans la fausse évidence du visible.
Elle n’a pas vu passer le temps, mais ce soir elle le sent, amoncelé en elle, à la fois lourd et souple, dense et brumeux. Il n’est pas figé, il respire tout bas, il coule dans son sang, il bat dans son cœur, il irrigue sa chair, ses sens, son cerveau ; il nidifie en elle. Un jour il s’échappera, ainsi qu’il s’est retiré de ses proches, en douce hors de Nati, précipitamment hors de Christine, par à-coups hors de Viviane, dans la discrétion hors de Sophie, avec violence hors de Jef, en grande lenteur hors de son père ; ainsi qu’il se retire à chaque seconde, en cette seconde même, de millions de personnes à travers le monde.

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