del Árbol, Víctor « Le Temps des bêtes féroces » (2026) 400 pages
Auteur Coup de coeur : (Page de présentation)
Trilogie « le tueur sans nom » (Trilogía del sicario sin nombre) «Personne sur cette terre » (tome 1) – « Le Temps des bêtes féroces » (tome 2) – «Las buenas intenciones» (tome 3)
Actes Sud/Actes noirs – 11.03.2026 – 400 pages (El tiempo de las fieras – Ediciones Destino 28.08.2024 (traduit par Alexandra Carrasco .).
Résumé :
Une jeune femme roule tranquillement à vélo sur une route escarpée de Lanzarote quand un bolide la percute et prend la fuite en la laissant pour morte. L’enquête déclenchée par l’apparent délit routier met au jour un stupéfiant réseau de secrets, de perversions et de vengeances, tel un séisme aux ondes de choc se propageant aux quatre coins du monde. Et c’est sur les crêtes des montagnes Volujak, à la frontière de la Bosnie-Herzégovine et du Monténégro, que se trouve son épicentre, quand quinze ans plus tôt un couple et ses deux enfants tentaient de fuir la guerre.
Situé en 2008, au plus fort de la crise financière mondiale des « subprimes », « Le Temps des bêtes féroces » explore les effets dévastateurs de la corruption des âmes et d’une soif de pouvoir impossible à rassasier. L’auteur y dénonce comme jamais les prédateurs, de proies animales autant qu’humaines, et la sauvagerie d’un monde où nul ne saurait être à l’abri du mal.
Mon avis: 🖤🖤🖤🖤🖤
Comme c’est une suite et que l’on y retrouve les personnages du roman précédent, je ne peux que vous suggérer – à défaut de commencer par lire le tome 1 – de jeter un coup d’oeil sur le résumé de «Personne sur cette terre » . Je trouve que ce serait très dommage de ne pas faire la connaissance des personnages tels que présentés dans le tome précédent, même si l’enquête se suffit à elle-même.
Tout commence par un incendie meurtrier qui se déclare dans une usine à Lanzarote, par un accident de voiture qui envoie une jeune femme à vélo dans les décors…
La présence sur place – mise au placard de fin de carrière – du sous-inspecteur Soria qui ne croit pas aux raisons qui auraient poussé l’incendiaire à mettre le feu à l’usine et à un banal accident concernant la jeune femme… va faire que deux incidents qui semblent n’avoir aucun rapport l’un envers l’autre vont donner lieu à une enquête..
Ce roman noir ne traite pas un seul drame, mais plusieurs, et entre autres les drames qui affectent les personnages principaux du livre précédent: Julián Leal (Leal signifie loyal, honnête, fidèle) , Virginia Ortiz, le sous-inspecteur Soria, – sorte de anti-héros de prime abord, Clara Fité … que nous retrouverons trois ans après les événements de «Personne sur cette terre ». La vie de ces trois personnages a bien changé en trois ans et seul Soria est toujours dans la police.
Des personnages nouveaux, complexes, tourmentés, fracassés font leur entrée : Vesna, Norman Hill, Rafael, Jorge Migren, Lejla, l’Ours Dávila, Konstantin, Tobias. … et les proches des anciens personnages sont là aussi… Luis, Armando Ortiz… Sans oublier le tueur sans nom qui est toujours dans les parages….
Une fois encore le suspense est présent du début à la fin et le coté politique est bien là. Et la tension est là à tous les niveaux : l’enquête bien évidemment mais aussi les relations sociales et familiales des différents personnages, la manipulation, le coté psychologique des personnages, avec en toile de fond une lutte de pouvoir au niveau international qui va impacter la vie de tous les personnages du roman. Que se soient des personnages principaux ou secondaires, ils ont tous leur place, leur caractère et une psychologie bien étudiée, complexe à souhait. Dans l’âme la plus noire, il semble qu’il y ait toujours une mini-lueur d’humanité… Dans le noir le plus profond, une nuance de gris… Et comme toujours dans les romans de cet auteur, il y a le poids du passé, l’importance des racines, l’influence de l’enfance et de l’hérédité sur le présent.
Alors oui c’est violent, c’est noir, la société décrite est dure et corrompue mais malheureusement elle expose des pratiques qui existent et sont trop souvent dissimulées derrière des écrans « d’intouchabilité » des personnes qui sont au pouvoir (économique principalement). Et c’est la valse de la trahison, de la violence, des regrets, de la marque du passé, de la corruption, de la vengeance, de l’appât de la fortune, de l’ambition, de la cruauté, les actes perpétrés pendant la guerre en Bosnie, le crime organisé, la mafia, la finance,
Au final y-a-t-il encore de la place pour l’humanité dans le monde du XXIème siècle?
Comme toujours les sujets sont brutaux, l’émotion m’a prise à la gorge des le début, et je sais que ce sont des romans qui me marquent et que je n’oublie pas. Il pointe le doigt là où ça fait mal, là où la société dysfonctionne
Et puis ses références me parlent… les tableaux de Hopper, les chansons de Victor Jara, Bruce Springsteen, Dostoïevski…
Hobbes disait « l’homme est un loup pour l’homme »; del Árbol le confirme…
Extraits:
Cette terre appartient à la lave et à l’océan, aux volcans et aux abysses. Si tu veux vivre ici, il faut attendre que l’île t’adopte; petit à petit, elle s’habituera à ta présence et te ménagera une place.
Elle flotta à la dérive, avec la sensation d’être une jonction entre deux mondes, celui de là-haut et celui d’ici-bas. Une charnière entre le passé qu’elle ne pouvait oublier et le futur qu’elle n’osait rêver.
L’un comme l’autre, on se sentait bien dans notre solitude, mais les oursins aussi ont parfois besoin de se réunir pour s’enfoncer mutuellement leurs piques. Cela nous rappelait qu’on était vivants.
Et voilà comment on s’est retrouvés, dans le trou du cul du monde, en plein désert de Chihuahua, à l’intérieur d’un tableau de Hopper.
L’important est ce qu’on se raconte à soi-même : pas ce qui s’est passé, pas ce que les autres ont vu ou certifié, mais ce qu’on décide de croire, et rien ni personne ne peut nous faire dévier de ce narratif.
Peu importe la carte postale dans laquelle tu crois vivre. Si tu ouvres grands les yeux, tu verras les fissures à travers lesquelles se glisse la réalité et ta jolie carte se décomposera.
S’autodétruire n’est pas une activité de tout repos. Il faut une bonne raison et de la constance, de la méthode, et mon père employait toute son énergie à y parvenir, il n’en gardait pas pour le reste. Je suppose que cela le transformait en une sorte de fantôme, avec la sensation d’être en train de prêter la partie la plus prosaïque de sa personne, son corps, à la vie.
— Tous les noms sont vides jusqu’à ce qu’une histoire s’y accole. Ce n’est qu’une combinaison de consonnes et de voyelles.
En réalité, l’histoire familiale s’est imposée, et dès avant ma naissance, j’ai su que je devrais me coltiner le nom d’un mort que je ne connaîtrais jamais, mais dont on me léguait le souvenir et la légende, un héros, un intellectuel, un révolutionnaire dont les succès avaient relégué tout son entourage dans l’ombre. C’est-à-dire mon grand-père, Rafael Reyes Redondo. Mon père aurait préféré un prénom aux consonances plutôt russes, continua à monologuer Rafael, par exemple Víctor, encore que pour le slaviser, il aurait fallu remplacer le c par un k, comme le faisaient ses bons camarades, les marxistes du vendredi soir qui remplaçaient les consonnes après un voyage doctrinal en Union soviétique dans les années 1950.
Quelle réalité était plus réelle ? Celle qui se déroulait à l’intérieur des bureaux ou celle qui se produisait dehors ? Qui étaient les pires psychopathes : les tueurs à gages mexicains, les violeurs d’enfants ou les hommes et les femmes en costume à mille dollars avec un caillou à la place du cœur ?
— Fatalité, chance, hasard, coïncidence… Ce sont des noms que nous donnons à ce que nous ne comprenons pas, mais il y a une logique derrière.
Cela lui rappelait qu’elle aurait pu être quelqu’un d’autre, la femme qu’au fond elle avait été, résolue tout en sachant s’arrêter à temps, quand elle avait encore des principes, des limites qu’elle-même s’imposait et qu’elle refusait de dépasser.
Cette femme lui manquait. Elle se languissait d’elle-même.
Ton casier contient plus de chapitres que l’Ancien Testament, et je n’ai pas envie de les relire un par un.
Il y a toujours quelqu’un pour nous compliquer la vie, commissaire. Il nous arrive d’oublier que notre travail ne consiste pas à nous la simplifier mutuellement, mais tout l’inverse.
— Qu’est-ce que vous avez du mal à saisir ? dit-il très lentement, comme si les mots étaient des rochers en train de se déplacer, de prendre de la vitesse et de dévaler une pente.
— L’arrogance est l’erreur fatale la plus répandue.
À vingt ans, il imaginait la vie comme un roman de Fitzgerald, Tendre est la nuit, Gatsby le magnifique…
— Maladie. Mort. Des mots qu’on use à force de les caresser.
— Parfois il n’y a pas de distance visible entre l’amour et le besoin.
— Il fut un temps où nous étions des proies. Mais un jour nous avons été capables d’inventer le cycle de la vie et de la mort. Ça s’est produit quand nous avons accepté ce que nous étions. Nous chassons parce que c’est nous les bêtes féroces, pas eux. C’est nous les prédateurs.
— Tu m’espionnes ?
— Je t’étudie. Comme les tigres avant de bondir sur leur proie, non ? Ce que tu fais aussi.
C’étaient les nouveaux gens de bien, ni trop blancs, ni trop noirs, ni trop métis, ni trop mexicains, ni trop espagnols, ni trop gringos. Taillés sur le modèle français ou italien décadent.
L’erreur des arrogants consiste à croire que le monde est tel qu’ils le voient, que le monde est un miroir où ils se reflètent. Ils tiennent pour acquis que tout le monde agit pour les mêmes raisons qu’eux. Et cette erreur d’appréciation les mène tôt ou tard à leur perte : ce qui nous différenciait, ce n’était pas seulement notre point de départ, notre motivation, ou la manière dont nous nous sentions en agissant. Ce qui nous distinguait de manière irréductible, c’était que je me fichais du regard des autres, je ne feignais pas d’être quelqu’un que je n’étais pas, je n’avais pas besoin de défendre une image publique.
— L’amitié est aussi mystérieuse que l’amour, ou que tout autre sentiment aussi confus et important. Toujours insuffisant et inexplicable, mais sincère.
On finit par être qui on est. Comment on y parvient n’est qu’un détail.
Il est des victoires dont on ne se remet jamais, des choix où l’on perd des lambeaux d’âme qu’on ne pourra plus jamais recoudre.
Que dit-on à un ennemi qui va te manquer comme un ami ?