Henn, Carsten « Le passeur de livres » (2022) 240 pages
Auteur: Allemand, né à Cologne le 29.10.1973, Carsten Henn est auteur et critique gastronomique.
Romans traduits: « Le passeur de livres » « Le boulanger qui fabriquait des vies heureuses»
X.O. – 29.09.2022 – 269 pages – Pocket – 12.09.2024 – 240 pages ( Der Buchspazierer – 2020 – traduit de l’allemand par Sabine Wyckaert-Fetick)
Résumé:
Se refusant à prendre sa retraite, Carl continue de transmettre sa passion pour les livres. Mais qui s’occupe de ce libraire dévoué ? Chaque soir après le travail, malgré ses soixante-dix ans, Carl se promène dans les rues pittoresques de sa ville pour porter en main propre les livres qu’ont commandés ses clients les plus fidèles. Ces lecteurs voraces, souvent …
Se refusant à prendre sa retraite, Carl continue de transmettre sa passion pour les livres. Mais qui s’occupe de ce libraire dévoué ? Chaque soir après le travail, malgré ses soixante-dix ans, Carl se promène dans les rues pittoresques de sa ville pour porter en main propre les livres qu’ont commandés ses clients les plus fidèles. Ces lecteurs voraces, souvent farfelus et baroques, ont tous leurs secrets et leurs blessures.
Ils sont devenus presque des amis, et le libraire dévoué est tout ce qui les relie au monde. Lorsqu’un coup du sort s’abat sur Carl, c’est une petite fille de neuf ans, Schascha, espiègle et effrontée, qui leur donne le courage de plus s’ouvrir les uns aux autres et de renouer enfin avec le bonheur.
Mon avis: ❤️❤️❤️❤️
Ce livre pourrait bien répondre à la question : « Livre que vous conseilleriez à votre meilleur∙e ami∙e après une rupture ? » Car c’est un livre doux, qui donne un sens au contact humain, à l’amitié, à l’entraide, qui valorise l’importance des « amis livres » qui sont pour moi une valeur refuge, des amis qui ne m’ont jamais abandonnés. Et que dans ce livre, il y a l’étincelle de l’espoir qui est présente et pousse vers l’avenir, qui pousse les personnes enfermées chez elles (ou en elles) pour diverses raisons à sortir, à braver la peur des autres, à s’échapper de l’emprise d’un homme pour se libérer de la peur pour enfin recommencer à vivre, que ce soit pour elles ou pour aider les autres… C’est une porte vers la liberté…
Ce livre est en quelque sorte une rupture… Carl va perdre son ami Gustav, qui était le propriétaire de la librairie qui lui servait pour ainsi dire de foyer. Gustav a cédé la librairie à sa fille, qui a une conception moderne du commerce, n’aime pas les livres et a toujours été jalouse de la relation entre son père et Carl. Suite au de ces de son ami et au changement que cela va entrainer il risque bien de perdre sa raison de vivre, en perdant son son emploi de « passeur de livre » et d’employé dans la librairie qui est tout son univers…
Mais Carl va trouver des alliés inattendus et des soutiens : une fillette de 9 ans, Schascha et les personnes à qui il va livrer les livres le soir.
Carl donne à ses clients des noms issus de romans, des surnoms si l’on peut dire, empruntés à des personnages qui leur correspondent et qui remplacent dans sa tête le vrai patronyme des gens, qu’il a du mal à retenir. Il y a donc Darcy , Fifi Brindacier (une vieille dame qui a peur de sortir de chez elle et reste cloitrée depuis des années) , Amaryllis (Sœur Maria Hildegard qui ne peut pas quitter son couvent) , Dr Faustus, Effi Briest…
Avec Carl vous allez découvrir si vous êtes un liseur lièvre, tortue, poisson ou vanneau… et tellement d’autres choses. Et vous allez passer un moment avec un vrai libraire, un qui lit et qui conseille en fonction des lecteurs.
Si vous aimez les livres, les histoires touchantes … ce livre est fait pour vous. Un livre qui m’a parlé au coeur…
Extraits:
On dit que les livres trouvent leurs lecteurs – mais ils ont parfois besoin que quelqu’un leur montre le chemin.
— Pouvez-vous me recommander un bon roman ?
La question qui justifiait le métier de libraire venait de fuser.
Un jour, Carl s’était aperçu que la ville entière était peuplée de figures romanesques, et que chaque habitant avait son équivalent littéraire.
— Bonjour, Chien, dit-il en souriant.
Il avait donné ce nom au chat parce qu’il se comportait comme son cousin canin. Il marchait à ses côtés, reniflait les parages et marquait son territoire.
Il vivait là avec sa famille de papier, protégée de la lumière et de la poussière derrière des vitrines en verre dépoli. Les livres voulaient sans cesse qu’on les lise. Comme les perles demandaient qu’on les porte pour révéler tout leur éclat, et comme les animaux avaient besoin qu’on les caresse pour se sentir aimés.
En se réveillant, Carl se sentit une fois de plus comme un livre qui aurait perdu quelques pages. Au cours des derniers mois, ce sentiment s’était renforcé et il avait l’impression qu’il ne restait plus beaucoup de papier dans la reliure de sa vie.
Il avait beau aimer les enfants, il ne les comprenait pas. Sa propre enfance remontait à si loin qu’elle lui faisait l’effet d’un Polaroid délavé. Et à mesure qu’il vieillissait, les enfants restant toujours des enfants, la distance entre eux et lui n’avait cessé de croître. Désormais, il ne savait plus comment la franchir.
Pour Schascha, une maison remplie de livres était le paradis. Ou du moins un des paradis qu’elle puisse imaginer. Il y en avait un autre plus classique, avec des arbres à barbes à papa et des fontaines de chocolat. Schascha estimait normal d’avoir toute une collection de paradis.
Cela signifiait « non », Effi s’en doutait. Mais elle ne voulait pas que la phrase de Carl prenne un sens négatif. Tant qu’une chose n’était pas clairement énoncée, il existait une marge d’interprétation dont il fallait profiter.
— Ce sont les noms que je leur donne. Des noms qui leur conviennent mieux. Les gens qui aiment lire méritent de porter le nom d’un personnage de roman.
Lire beaucoup ne fait pas de vous un intellectuel. Manger beaucoup ne fait pas non plus de vous un fin gastronome. Je lis très égoïstement, pour mon plaisir, pour l’amour des bons récits, pas pour apprendre quelque chose sur le monde.
Il eut soudain l’impression de se retrouver devant la barre fixe du gymnase, sans oser s’y suspendre. Il songea que si les enfants vous faisaient comprendre à quel point vous étiez vieux, peut-être vous montraient-ils aussi à quel point vous étiez resté jeune.
En tant que personnage de roman, tu vis pour toujours. Tant qu’on te lit, tu restes vivant.
— Tu veux dire que j’apporte aux gens des livres qui leur font mal au ventre ?
— Les livres sont beaucoup, beaucoup plus dangereux que la glace ! Ils pèsent sur la tête. Ou pire, sur le cœur.
il lisait le roman autobiographique de Karen Blixen, ce qu’il n’avait pas fait depuis vingt-cinq ans. Au bout d’un quart de siècle, il reprenait chaque œuvre pour voir si elle avait quelque chose de nouveau à lui raconter.
— Tu as pleuré à l’intérieur, peut-être ? Pas avec des larmes dans les yeux, mais avec le cœur ?
— Avec des larmes dans le cœur ?
— Oui, c’est ça.
Carl classait les lecteurs en lièvres, tortues et poissons. Lui-même était un poisson et dérivait dans les livres, parfois tranquillement, parfois plus vite. Les lièvres étaient des lecteurs rapides, ils parcouraient un roman à toute allure et oubliaient très rapidement ce qu’ils avaient lu quelques pages plus haut. Ils devaient donc revenir sans cesse en arrière pour vérifier. Les tortues lisaient si lentement que des mois s’écoulaient avant qu’elles ne terminent un livre. Elles lisaient une page chaque soir avant de s’endormir. Et le soir suivant, il leur arrivait de relire la même page car elles ne savaient plus où elles s’étaient arrêtées. Chacun de ces animaux pouvait subitement se transformer en un vanneau curieux. Ils bondissaient à la fin du roman, commençaient par lire l’épilogue avant de s’attaquer au reste.
À peine eut-il lu la première phrase du roman du liseur que Carl perçut son chaud baryton. Il lui semblait que le texte n’était constitué que de mots agréables à prononcer, comme si chaque ligne avait été écrite avec l’oreille – ce qui, pour d’évidentes raisons anatomiques, était une absurdité. Il y avait aussi des mots terribles, mais là encore, le liseur avait choisi ceux dont la sonorité mettait en joie.
Même quand un livre merveilleux finit au bon endroit, au bon moment, et que tout ce qui aurait pu y être ajouté n’aurait fait que détruire cette harmonie, on voudrait qu’il compte plus de pages. C’est le paradoxe de la lecture.
One Reply to “Henn, Carsten « Le passeur de livres » (2022) 240 pages”
Sur ma pile depuis quelque temps déjà… ton avis le fait remonter, Soeurette 😉